{"id":658,"date":"2018-12-31T11:33:18","date_gmt":"2018-12-31T11:33:18","guid":{"rendered":"http:\/\/192.168.0.250\/news24\/?p=658"},"modified":"2020-11-28T09:36:37","modified_gmt":"2020-11-28T08:36:37","slug":"une-erreur-judiciaire-la-verite-sur-laffaire-dreyfus","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/2018\/12\/31\/une-erreur-judiciaire-la-verite-sur-laffaire-dreyfus\/","title":{"rendered":"Une erreur judiciaire &#8211; La v\u00e9rit\u00e9 sur l&#8217;affaire Dreyfus 1894"},"content":{"rendered":"<p>Je veux \u00e9tablir que la culpabilit\u00e9 du capitaine Dreyfus n&#8217;a jamais \u00e9t\u00e9 d\u00e9montr\u00e9e. J\u2019affirme que les bruits les plus mensongers, les plus contradictoires, les plus propres \u00e0 \u00e9garer les esprits et \u00e0 cr\u00e9er autour de l\u2019accus\u00e9 une atmosph\u00e8re de haine et de soup\u00e7on ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9pandus. Je d\u00e9clare enfin que l\u2019homme qu\u2019on a condamn\u00e9 est un innocent. Cependant, sans de r\u00e9cents \u00e9v\u00e9nements, je n\u2019eusse sans doute pas pris encore la parole, craignant de violer le myst\u00e8re dont on a entour\u00e9 cette affaire, mais d\u2019autres ont d\u00e9chir\u00e9 le voile, ils ont introduit tout le monde dans le sein du conseil de guerre et ils ont rendu publics les d\u00e9tails les plus secrets.<\/p>\n<p>Le gouvernement et l\u2019opinion ont sembl\u00e9 consid\u00e9rer ces divulgations comme naturelles, et l\u2019on peut dire aujourd\u2019hui que le proc\u00e8s Dreyfus a \u00e9t\u00e9 d\u00e9battu devant tous. Mais, \u00e0 cette occasion, on a fait des r\u00e9cits inexacts, on a amplifi\u00e9 des d\u00e9tails, on en a imagin\u00e9, on a invent\u00e9 des charges nouvelles. Puisqu\u2019on a commenc\u00e9 \u00e0 parler, il m\u2019a sembl\u00e9 bon de faire la lumi\u00e8re compl\u00e8te et de dire la v\u00e9rit\u00e9. C\u2019est le but de ces pages. Je d\u00e9fie qui que ce soit d&#8217;apporter un d\u00e9menti valable \u00e0 mes affirmations.<\/p>\n<h3>LES BRUITS D\u2019\u00c9VASION<\/h3>\n<p>On conna\u00eet les incidents auxquels je viens de faire allusion ; je vais cependant les rappeler. Le 2 septembre, un journal de New- port, dans le Monmouthshire, le South- Wales Argus, annon\u00e7ait que le capitaine Dreyfus s\u2019\u00e9tait \u00e9vad\u00e9 ; la nouvelle en avait \u00e9t\u00e9 apport\u00e9e par le capitaine Hunter, du vaisseau Le Non-Pareil, venant de l&#8217;\u00eelot du Conn\u00e9table, \u00e0 40 milles de Cayenne. Ce journal donnait sur l\u2019\u00e9vasion des d\u00e9tails qui furent reproduits par le Daily Chronicle et ensuite par toute la presse fran\u00e7aise. Comment ce bruit, faux du reste, prit-il naissance, de quelle source \u00e9mana-t-il, pourquoi, alors que des bruits analogues, p\u00e9riodiquement r\u00e9pandus depuis la condamnation du capitaine Dreyfus, n\u2019avaient pas eu d\u2019\u00e9cho, pourquoi cette fois l\u2019\u00e9motion f\u00fbt-elle si consid\u00e9rable? Ce sont des questions auxquelles il est impossible de donner une r\u00e9ponse et, d\u2019ailleurs, elles ne sont pas d\u2019une grande importance. Quoi qu\u2019il en soit, selon l\u2019expression de M. Gaston Calmette<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>, \u00ab l\u2019actualit\u00e9 reprit, \u00e0 ce moment, ce malheureux que l\u2019on croyait \u00e0 jamais oubli\u00e9, disparu, perdu et, depuis que le bruit de son \u00e9vasion a couru, on s\u2019est de nouveau pr\u00e9occup\u00e9, dans le public, des menus d\u00e9tails de sa myst\u00e9rieuse d\u00e9tention. \u00bb On ne se pr\u00e9occupa pas seulement de sa d\u00e9tention, on remonta aux origines du proc\u00e8s et, comme \u00e0 cette \u00e9poque les m\u00eames timides doutes s\u2019\u00e9lev\u00e8rent, ce fut comme une faible rumeur perceptible \u00e0 peine, mais cette rumeur voulait dire : \u00ab Si cet homme \u00e9tait innocent ? \u00bb Les journaux les plus divers exprimaient cette inqui\u00e9tude. Le Jour commen\u00e7ait une enqu\u00eate sur les faits ayant amen\u00e9 l\u2019arrestation du capitaine Dreyfus et se donnait pour but d\u2019\u00e9tablir que \u00ab la culpabilit\u00e9 du condamn\u00e9 n\u2019\u00e9tait pas d\u00e9montr\u00e9e \u00bb. M. de , Cassagnac, dans l&#8217;Autorit\u00e9 du 14 septembre, \u00e9crivait : \u00ab Comme la plupart de nos concitoyens, nous croyons Dreyfus coupable. Mais, comme notre confr\u00e8re (le Jour), nous n\u2019en sommes pas certain. \u00bb Il fallait r\u00e9pondre \u00e0 ces assertions. Le journal L\u2019\u00c9clair s\u2019en chargea.<\/p>\n<p>Son r\u00e9cit<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>, si nous y ajoutons un article du Journal paru le 16 septembre sous la signature Monville, r\u00e9unit tous les racontars qui coururent autrefois, mais il contient en outre des parcelles de v\u00e9rit\u00e9 et deux documents volontairement falsifi\u00e9s qui ne peuvent avoir \u00e9t\u00e9 communiqu\u00e9s que par quelqu\u2019un m\u00eal\u00e9 de tr\u00e8s pr\u00e8s \u00e0 l\u2019affaire et puissamment int\u00e9ress\u00e9 \u00e0 \u00e9tablir que le capitaine Dreyfus a \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9 sur les charges les plus accablantes. Je nie que ces charges aient exist\u00e9s. Pour justifier ma n\u00e9gation, je vais suivre d\u2019abord, en les discutant, les informations de l&#8217;Eclair et celles du Journal. Mais d\u2019abord il me faut \u00e9carter deux assertions. Dans son article du 8 septembre sur la Captivit\u00e9 de Dreyfus, M. Gaston Calmette \u00e9crivait ceci : \u00ab Il (le capitaine Dreyfus) d\u00e9clare qu&#8217;il a voulu, par un acte mal calcul\u00e9, qui na \u00e9t\u00e9 selon lui qu&#8217;une imprudence, donner un semblant de confiance au gouvernement \u00e9tranger dont il d\u00e9voilerait ensuite les secrets \u00e0 notre profit&#8230; Tel est le r\u00e9sum\u00e9 de ses correspondances continuelles. \u00bb<\/p>\n<p>Dans son num\u00e9ro du 14 septembre l&#8217;Eclair d\u00e9clarait : Seul \u00e0 seul, avec un officier des bureaux, dans un premier moment d&#8217;\u00e9garement, il a avou\u00e9, puis s&#8217;est reconquis. Et cet aveu sans tiers est un t\u00e9moignage insuffisant. Mais celui qui a re\u00e7u l\u2019aveu est un homme loyal, \u00e0 toute \u00e9preuve et sa parole n\u2019est mise en doute par aucun de ses camarades. \u00bb J\u2019oppose \u00e0 ces affirmations le d\u00e9menti le plus formel. i\u00b0 Jamais, ni dans ses conversations, ni \u00e0 l\u2019instruction, ni \u00e0 l\u2019audience, ni dans ses correspondances, le capitaine n\u2019a dit qu&#8217;il avait voulu, \u00ab par un acte mal calcul\u00e9 \u00bb, donner confiance \u00e0 un gouvernement \u00e9tranger, dont il aurait ensuite d\u00e9rob\u00e9 les secrets ; 2 0 Jamais le capitaine Dreyfus n\u2019a avou\u00e9. Jamais, d\u2019ailleurs, depuis la minute o\u00f9 il a \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9, il ne s\u2019est trouv\u00e9 \u00ab seul \u00e0 seul avec un officier des bureaux \u00bb. Cet \u00ab homme loyal, \u00e0 toute \u00e9preuve \u00bb, dont la \u00ab parole n&#8217;est mise en doute par aucun de ses camarades \u00bb, n\u2019existe pas, et si quelqu&#8217;un atteste qu&#8217;il a re\u00e7u l&#8217;aveu du capitaine Dreyfus, celui-l\u00e0 ment.<\/p>\n<h3>LE R\u00c9CIT DE L\u2019\u00ab \u00c9CLAIR \u00bb<\/h3>\n<p>\u00ab Dans les premiers jours de l&#8217;ann\u00e9e 1894, dit \u00ab l&#8217;\u00c9clair\u00a0\u00bb, on constatait au minist\u00e8re de la guerre qu\u2019il y avait une fuite dans les bureaux de l&#8217;\u00e9tat-major de l&#8217;arm\u00e9e, c&#8217;est-\u00e0-dire que des renseignements relatifs \u00e0 certaines dispositions prises en vue du temps de guerre \u00e9taient transmises \u00e0 une puissance \u00e9trang\u00e8re. Il est exact, en effet, qu\u2019une fuite a \u00e9t\u00e9 constat\u00e9e au minist\u00e8re de la guerre dans les premiers jours de 1894, et nous en avons la confirmation par la d\u00e9position du commandant Henry devant le Conseil de guerre. Comment savait-on, suivant l\u2019expression du commandant Henry, qu\u2019on trahissait au minist\u00e8re de la guerre? Pour r\u00e9pondre \u00e0 cette question il faudrait donner des d\u00e9tails sur l\u2019organisation de l&#8217;espionnage, mais ce n\u2019est pas le lieu ni le moment.<\/p>\n<p>Ce qu\u2019il faut dire, c&#8217;est que cette constatation n\u2019\u00e9tait pas \u00e0 ce point anormale qu\u2019elle d\u00fbt effrayer les bureaux ni l\u2019\u00e9tat- major. Pourquoi acquit-elle une telle importance? Parce que, \u2014 nous suivons toujours la d\u00e9position du commandant Henry,\u2014 une personne honorable avait affirm\u00e9 que la trahison \u00e9tait due \u00e0 un officier. Quelle \u00e9tait cette personne honorable? La d\u00e9fense le demanda en vain au cours du proc\u00e8s ; on ne voulut pas la faire compara\u00eetre, le commandant Henry refusa de la nommer, se bornant \u00e0 affirmer son honorabilit\u00e9, ajoutant : \u00ab Le k\u00e9pi d&#8217;un militaire auquel on a confi\u00e9 un secret, doit ignorer ce qu&#8217;il y a dans sa t\u00eate. \u00bb Mais reprenons la version de l\u2019Eclair : \u00ab A la suite de ces constatations, dit-il, des recherches furent faites dans les bureaux pour d\u00e9couvrir l&#8217;auteur de ces communications, qui constituaient le crime de haute trahison, mais elles ne donn\u00e8rent aucun r\u00e9sultat tout d&#8217;abord. On n&#8217;allait pas tarder cependant \u00e0 mettre ta main Sur un document d&#8217;une importance exceptionnelle \u2014puisque ce fut le document qui emporta \u00e0 i unanimit\u00e9, plus tard, la d\u00e9cision implacable des juges. \u00bb<\/p>\n<p>Nous reviendrons tout \u00e0 l\u2019heure sur ce document. Notons cependant que, de l\u2019aveu m\u00eame de l&#8217;Eclair, il fut tenu secret par le g\u00e9n\u00e9ral Mercier et par le colonel Sandherr, chef de la section de statistique, qui l\u2019avait communiqu\u00e9 au ministre. Il ne put en rien influer sur la marche de l\u2019instruction, ne fut pas invoqu\u00e9 par l\u2019acte d\u2019accusation, pas discut\u00e9 par cons\u00e9quent et ne fut produit qu\u2019au dernier moment, quand on voulut agir sur l\u2019esprit des juges h\u00e9sitants. Poursuivons, toujours d\u2019apr\u00e8s l\u2019Eclair : \u00ab Quelques jours plus tard, le chef de la section de statistique apportait au g\u00e9n\u00e9ral Mercier une lettre non sign\u00e9e. Elle venait \u2014par une source occulte \u2014 de l\u2019ambassade allemande.<\/p>\n<p>Ce n&#8217;\u00e9tait pas une photographie, mais bien un original. Cette lettre, pr\u00e9c\u00e9d\u00e9e de quelques mots d&#8217;introduction, n\u2019\u00e9tait que le bordereau d&#8217;envoi d&#8217;un dossier. \u00bb Ceci est exact ; ce bordereau existe et nous aurons \u00e0 l\u2019examiner plus tard. Sit\u00f4t en sa possession, le ministre de la guerre prescrivit des recherches. L\u2019\u00e9criture de la lettre, continue l\u2019Eclair, qui du reste \u00e9tait d\u00e9guis\u00e9e, fut compar\u00e9e d&#8217;abord \u00e0 celle de tous les officiers du cadre fixe, puis \u00e0 celle des stagiaires ; aucune ne s\u2019en rapprochait. C\u2019est alors que quelques officiers song\u00e8rent \u00e0 l\u2019ancien stagiaire Dreyfus et rappel\u00e8rent que, sous pr\u00e9texte de compl\u00e9ter son instruction personnelle, comme nous l&#8217;avons dit, il allait sans cesse d&#8217;un bureau \u00e0 l&#8217;autre, regardant pardessus l&#8217;\u00e9paule de ses camarades ce qu&#8217;ils \u00e9crivaient, demandant \u00e0 chacun des renseignements qui, pris s\u00e9par\u00e9ment, n\u2019avaient pas grande importance, mais pr\u00e9sentaient r\u00e9unis un int\u00e9r\u00eat consid\u00e9rable, prenant sans cesse des notes sur ce qu\u2019il avait lu ou entendu.<\/p>\n<p>On se souvint que Dreyfus avait eu entre les mains, alors qu&#8217;il \u00e9tait attach\u00e9 \u00e0 la commission du r\u00e9seau des chemins de fer de l&#8217;Est, de nombreux renseignements concernant le plan de concentration, la marche des trains et les unit\u00e9s qu&#8217;ils doivent transporter, les points de d\u00e9barquement sur les diff\u00e9rentes bases. En compl\u00e9tant ces renseignements au moyen de ceux qu&#8217;il avait recueillis depuis, il avait pu livrer tout le plan de d\u00e9barquement sur la base d\u2019op\u00e9rations contre l\u2019Allemagne. Le chef du premier bureau prit un document \u00e9tabli par Dreyfus, compara l&#8217;\u00e9criture avec celle de la lettre de l&#8217;ambassade d&#8217;Allemagne, et constata entre les deux pi\u00e8ces des similitudes d&#8217;\u00e9critures telles, qu\u2019il resta convaincu quelles \u00e9manaient de la m\u00eame personne. Il avertit alors le ministre que le tra\u00eetre ne pouvait \u00eatre que le capitaine Dreyfus. Faisant allusion \u00e0 la r\u00e9v\u00e9lation du nom que lui avait apport\u00e9e la pi\u00e8ce, que, par raison d&#8217;Etat, il tenait secr\u00e8te : \u2014 Je le savais d\u00e9j\u00e0, r\u00e9pondit le g\u00e9n\u00e9ral Mercier. Ainsi, par deux voies diff\u00e9rentes, l&#8217;enqu\u00eate aboutissait au m\u00eame r\u00e9sultat ; la culpabilit\u00e9 de Dreyfus \u00e9tait absolument certaine.<\/p>\n<p>Cependant le ministre, avant de faire arr\u00eater le tra\u00eetre et de le d\u00e9f\u00e9rer \u00e0 la justice militaire, voulut encore s&#8217;entourer de nouvelles preuves : il donna l\u2019ordre au colonel Sandherr de faire filer Dreyfus, et bient\u00f4t les agents du service des renseignements purent s\u2019assurer que le capitaine entretenait, \u00e0 Paris m\u00eame, des relations avec une personne affili\u00e9e au service d\u2019espionnage du grand \u00e9tat-major allemand. Le commandant Mercier du Paty de Clam, attach\u00e9 au troisi\u00e8me bureau de l&#8217;\u00e9tat-major de l&#8217;arm\u00e9e, fut alors charg\u00e9 d&#8217;\u00e9tablir l\u2019enqu\u00eate pr\u00e9liminaire, qui doit pr\u00e9c\u00e9der l\u2019ordre d\u2019informer donn\u00e9 \u00e0 la justice militaire. Il r\u00e9unit toutes les preuves de culpabilit\u00e9, sauf la photographie de la lettre chiffr\u00e9e intercept\u00e9e, que le ministre, pour les motifs que l&#8217;on sait, tint \u00e0 conserver par devers lui\u2026\u2026\u2026. Ce r\u00e9cit est erron\u00e9 et la marche de l&#8217;enqu\u00eate y tr.t rapport\u00e9e d\u2019une fa\u00e7on inexacte. Il est faux que \u00ab quelques officiers song\u00e8rent \u00e0 l\u2019ancien stagiaire Dreyfus \u00bb ; il est faux qu\u2019ils rappel\u00e8rent sa conduite pr\u00e9tendue suspecte au minist\u00e8re; enfin, et ceci est particuli\u00e8rement grave, il est faux que les agents du service des renseignements \u00ab purent s\u2019assurer que le capitaine entretenait, \u00e0 Paris m\u00eame, des relations avec une personne affili\u00e9e au service d\u2019espionnage du grand \u00e9tat-major allemand \u00ab. La bonne foi de Y Eclair a \u00e9t\u00e9 surprise et la personne qui lui a communiqu\u00e9 ce renseignement a menti. Nous allons r\u00e9tablir les faits.<\/p>\n<h3>LES FAITS<\/h3>\n<p>Quand l\u2019\u00e9tat-major eut le bordereau dont nous avons parl\u00e9, une enqu\u00eate pr\u00e9liminaire fut ouverte; elle consista \u00e0 examiner les \u00e9critures des officiers employ\u00e9s dans les bureaux de l\u2019\u00e9tat- major et \u00e0 les comparer avec celle du document. Comme on n\u2019arrivait \u00e0 aucun r\u00e9sultat, on fit appel \u00e0 M. le commandant du Paty de Clam, qui passait pour avoir des connaissances graphologiques. Le document lui fut soumis pendant deux jours; le 7 octobre, sur son affirmation que l\u2019\u00e9criture \u00e9tait semblable \u00e0 celle du capitaine Dreyfus, l\u2019enqu\u00eate fut continu\u00e9e. Le 9 octobre M. Gobert, expert de la Banque de France et de la Cour d\u2019appel, fut commis a fin d\u2019expertise. Quelques jours apr\u00e8s, je suis l\u00e0, mot \u00e0 mot, le rapport d\u2019accusation de M. le commandant Besson d\u2019Ormescheville, M. le g\u00e9n\u00e9ral Gonse se rendit chez M. Gobert, qui, au cours de la conversation, lui demanda le nom de la personne incrimin\u00e9e. Cette demande parut d&#8217;autant plus suspecte (?) que M. Gobert r\u00e9clamait un d\u00e9lai pour mener \u00e0 bien son examen ! En vertu de cette suspicion injustifiable, M. Gobert fut invit\u00e9 \u00e0 remettre son travail et les pi\u00e8ces qui lui avaient \u00e9t\u00e9 confi\u00e9es. Il donna ses conclusions sous forme de lettre au ministre. Les voici : \u00ab \u00c9tant donn\u00e9e la rapidit\u00e9 de mes examens, command\u00e9e par une extr\u00eame urgence, je crois devoir dire : la lettre missive incrimin\u00e9e pourrait \u00eatre d\u2019une personne autre que la personne soup\u00e7onn\u00e9e. \u00bb Ces conclusions furent remises le t3 au matin, et l&#8217;apr\u00e8s-midi m\u00eame le capitaine Dreyfus recevait une lettre l\u2019invitant \u00e0 se trouver le lundi 15 octobre au minist\u00e8re de la guerre pour l\u2019inspection g\u00e9n\u00e9rale. On l\u2019inculpait d\u00e9j\u00e0 sur une expertise d\u00e9favorable \u00e0 l\u2019accusation ! La veille, M. Bertillon, chef du service de l&#8217;identit\u00e9 judiciaire, d\u00e9sign\u00e9 par le pr\u00e9fet de police sur la demande du g\u00e9n\u00e9ral Mercier, ministre de la guerre, avait re\u00e7u des sp\u00e9cimens d\u2019\u00e9criture et une photographie du bordereau (d\u00e9sign\u00e9 constamment par l\u2019accusation sous le nom de lettre missive). Le 13 octobre les pi\u00e8ces remises le matin par M. Gobert furent envoy\u00e9es \u00e0 M. Bertillon qui, le soir, formula ses conclusions. Les voici : \u00ab Si l\u2019on \u00e9carte l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019un document forg\u00e9 avec le plus grand soin, il appert manifestement que c\u2019est la m\u00eame personne qui a \u00e9crit la lettre et les pi\u00e8ces communiqu\u00e9es. \u00bb Nous serons conduit \u00e0 examiner le rapport de M. Bertillon.<\/p>\n<p>Le 14 octobre, M. le commandant du Paty de Clam, chef de bataillon hors cadre, fut d\u00e9l\u00e9gu\u00e9 par le ministre de la guerre comme officier de police judiciaire \u00e0 l\u2019effet de proc\u00e9der \u00e0 l\u2019instruction de l\u2019affaire et \u00e0 l\u2019arrestation du capitaine Dreyfus. Ainsi, puisqu\u2019il nous faut toujours ignorer la pi\u00e8ce que le g\u00e9n\u00e9ral Mercier continuait \u00e0 tenir secr\u00e8te et \u00e0 d\u00e9rober \u00e0 l\u2019instruction comme elle le sera \u00e0 la d\u00e9fense, il suffisait de deux expertises contradictoires pour jeter en prison un homme que rien n\u2019accusait. Avec ce syst\u00e8me, on peut emprisonner tout le monde. Si l&#8217;on admet que le t\u00e9moignage de deux experts, en l\u2019absence de toute autre preuve, est suffisant pour accuser quelqu\u2019un et pour convaincre un juge, c\u2019en est fait de la libert\u00e9 de chacun. Que dire alors, lorsqu&#8217;on se contente d&#8217;une seule affirmation pr\u00e9tendue comp\u00e9tente, quand elle est d\u00e9mentie par l\u2019affirmation contraire d&#8217;un expert de comp\u00e9tence \u00e9gale? L&#8217;\u00e9garement fut tel que, je l\u2019affirme encore, on ne songea pas \u00e0 faire filer l\u2019officier suspect, alors qu\u2019il ne se doutait pas de l\u2019accusation dont il \u00e9tait l\u2019objet, on ne tenta ni de suivre ses d\u00e9marches, ni de contr\u00f4ler sa correspondance. On me d\u00e9mentira peut-\u00eatre, on dira que tout cela a \u00e9t\u00e9 fait, et je le nie.<\/p>\n<h3>L\u2019ARRESTATION<\/h3>\n<p>Je reviens au r\u00e9cit de l\u2019Eclair. Suivant lui, le commandant du Paty de Clam \u00e9crivit le 14 octobre au capitaine Dreyfus pour le prier de vouloir bien venir le trouver au minist\u00e8re le lendemain matin pour une communication qui l\u2019int\u00e9ressait : \u00ab Dreyfus, qui \u00e9tait loin de soup\u00e7onner que l&#8217;on connaissait ses agissements, fut exact au rendez-vous. Il arriva \u00e0 l&#8217;heure fix\u00e9e, v\u00eatu d&#8217;un costume civil. \u2014 Je suis tr\u00e8s heureux de vous voir, mon cher camarade, lui dit le commandant. Si vous le voulez, nous sortirons ensemble tout \u00e0 l&#8217;heure et je vous communiquerai ce que j&#8217;ai \u00e0 vous dire ; en ce moment je suis tr\u00e8s press\u00e9 ; soyez donc assez aimable, pour \u00e9crire sous ma dict\u00e9e, pendant que je classe les dossiers que j&#8217;ai l\u00e0, une lettre que j&#8217;ai \u00e0 envoyer au g\u00e9n\u00e9ral de Boisdeffre, au sujet de documents qu&#8217;il m&#8217;a demand\u00e9s. \u2014 Bien volontiers, mon commandant, r\u00e9pondit Dreyfus. Le commandant se mit alors \u00e0 dicter au capitaine une lettre dont les termes \u00e9taient exactement les m\u00eames que ceux de la lettre dans laquelle le tra\u00eetre annon\u00e7ait l\u2019envoi des cinq documents que nous avons \u00e9nonc\u00e9s plus haut et qui commen\u00e7ait par ces mots : \u00ab Je pars&#8230; \u00bb Aces premiers mots, le capitaine p\u00e2lit; sa main trembla, la plume d\u00e9crivait des sinuosit\u00e9s. \u2014 Mais \u00e9crivez donc droit, mon cher, dit le commandant. Dreyfus chercha \u00e0 se ressaisir, mais, presque aussit\u00f4t, sa main fut agit\u00e9e par un tremblement nerveux. \u2014 Qu\u2019avez-vous donc ? reprit le commandant. \u2014 J&#8217;ai froid aux doigts, r\u00e9pondit, apr\u00e8s quelque h\u00e9sitation, Dreyfus en balbutiant.<\/p>\n<p>La temp\u00e9rature \u00e9tait ce jour-l\u00e0, tr\u00e8s mod\u00e9r\u00e9e et il y avait du feu dans le bureau. Le commandant continua sa dict\u00e9e, mais bient\u00f4t Dreyfus lui dit : \u2014 Je ne sais ce que j&#8217;ai, il m&#8217;est impossible d\u2019\u00e9crire. Alors le commandant se leva brusquement, se dirigea vers la porte d&#8217;une pi\u00e8ce voisine et l\u2019ouvrit. M. Cochefert, chef de la s\u00fbret\u00e9, et le commandant Henry, attach\u00e9 \u00e0 la section de statistique, entr\u00e8rent dans le bureau. M. Cochefert marcha vers Dreyfus, lui mit la main sur l&#8217;\u00e9paule, \u2014 Au nom de la loi, je vous arr\u00eate, \u2014 Mais pourquoi? de quoi m&#8217;accuse-t-on ? dit le capitaine. \u2014 Vous le savez bien, r\u00e9pondit le commandant Mercier du Paty de Clam; votre \u00e9motion en \u00e9crivant la lettre que je vous dictais tout \u00e0 l&#8217;heure en est une preuve suffisante. \u2014 Je vous affirme que je ne comprends pas, reprit Dreyfus boulevers\u00e9. \u2014 Allons donc! Il est inutile de vous d\u00e9battre devant l&#8217;\u00e9vidence. Votre trahison est d\u00e9couverte. Le capitaine continua \u00e0 protester de son innocence, disant qu&#8217;il \u00e9tait victime d&#8217;une erreur ou d&#8217;une vengeance ; mais le chef de la s\u00fbret\u00e9 fit cesser la sc\u00e8ne, en le remettant aux mains du commandant Henry, qui l\u2019emmena aussit\u00f4t et le fit monter dans une voiture qui stationnait devant la porte du minist\u00e8re. Les deux officiers \u00e9taient v\u00eatus en civil et rien dans leur attitude ne pouvait laisser soup\u00e7onner que l\u2019un d&#8217;eux \u00e9tait un prisonnier. Dix minutes plus tard la voiture s\u2019arr\u00eatait devant la prison du Cherche- Midi et les deux officiers se dirigeaient, sans que personne fit attention \u00e0 eux, vers le logement de l&#8217;agent principal, o\u00f9 attendait le chef de bataillon Forzinetti, commandant les prisons militaires du gouvernement de Paris. Le commandant Henry remit au commandant Forzinetti un ordre du ministre de la guerre, lui prescrivant d&#8217;\u00e9crouer le capitaine Dreyfus, accus\u00e9 de haute trahison, sans inscrire son nom sur les registres de la prison, de le mettre au secret sans qu\u2019il p\u00fbt communiquer avec le personnel de surveillance, \u00e0 l\u2019exception de l\u2019agent principal qui serait seul charg\u00e9 d&#8217;assurer sa nourriture. L&#8217;ordre portait \u00e9galement qu&#8217;il \u00e9tait formellement interdit, tant au commandant qu&#8217;\u00e0 l&#8217;agent principal, de faire conna\u00eetre \u00e0 qui que ce f\u00fbt l&#8217;arrestation du capitaine. Le capitaine Dreyfus fut alors conduit dans une chambre voisine du logement de l&#8217;agent principal et y fut enferm\u00e9.<\/p>\n<p>Quelques heures plus tard, le commandant Mercier du Paty de Clam se pr\u00e9sentait, accompagn\u00e9 du chef de la s\u00fbret\u00e9, au domicile du tra\u00eetre, et demandait \u00e0 parler \u00e0 M<sup>me<\/sup> Dreyfus, qui le re\u00e7ut aussit\u00f4t. \u2014 Nous sommes charg\u00e9s. Madame, dit le commandant, d\u2019accomplir aupr\u00e8s de vous une tr\u00e8s triste mission. \u2014 Mon mari est mort! s&#8217;\u00e9cria M<sup>me<\/sup> Dreyfus. \u2014 Non, Madame. \u2014 Il est bless\u00e9 alors! \u2014 Non, Madame. Il est retenu par ordre du ministre, et nous avons \u00e9t\u00e9 requis de perquisitionner ici dans les papiers de votre mari. Le commandant et le chef de la s\u00fbret\u00e9 fouill\u00e8rent minutieusement. Leurs recherches furent vaines; ils ne trouv\u00e8rent rien.<\/p>\n<p>Les pi\u00e8ces compromettantes avaient \u00e9t\u00e9 mises \u00e0 l&#8217;abri, probablement dans le coffre-fort d\u2019un complice. \u00bb Est-ce ainsi que se pass\u00e8rent les \u00e9v\u00e9nements? Pas pr\u00e9cis\u00e9ment. Nous allons rectifier : Le lundi 15 octobre, le capitaine Dreyfus, convoqu\u00e9 par lettre du 13 octobre et non du 14, comme je l\u2019ai d\u00e9j\u00e0 dit, sous pr\u00e9texte d\u2019inspection g\u00e9n\u00e9rale, se rendit au minist\u00e8re. Quand le chef d\u2019\u00e9tat-major g\u00e9n\u00e9ral re\u00e7oit les officiers en inspection, il les re\u00e7oit sans t\u00e9moins; lorsque le capitaine Dreyfus fut introduit dans le cabinet du g\u00e9n\u00e9ral de Boisdeffre, il se trouva, \u00e0 sa grande surprise, en pr\u00e9sence du commandant du Paty de Clam et de trois personnes qu&#8217;il ne connaissait pas ; le commandant le pria de s\u2019asseoir \u00e0 une table en attendant le g\u00e9n\u00e9ral de Boisdeffre, qui ne vint pas et que le capitaine ne vit jamais au cours du proc\u00e8s, pas plus que tout autre officier sup\u00e9rieur de l\u2019\u00e9tat-major. M. du Paty lui demanda d\u2019\u00e9crire sous sa dict\u00e9e une lettre et le capitaine Dreyfus dont l\u2019\u00e9tonnement redoublait ayant consenti, il se pla\u00e7a \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s et lui dicta une missive dans laquelle \u00e9taient \u00e9num\u00e9r\u00e9s les documents figurant dans le bordereau incrimin\u00e9. Tout \u00e0 coup, M. du Paty s\u2019arr\u00eata : \u00ab Votre main tremble \u00bb, dit-il au capitaine Dreyfus. \u00ab J&#8217;ai froid aux doigts \u00bb, r\u00e9pondit le capitaine. M. du Paty reprit sa dict\u00e9e, puis : \u00ab Faites attention, recommanda-t-il, c&#8217;est grave \u00bb et \u00e0 peine avait-il fini de dicter, qu\u2019il saisit le bras du capitaine Dreyfus et \u00ab Au nom de la loi, je vous arr\u00eate, vous \u00eates accus\u00e9 du crime de haute trahison \u00bb. Cette sc\u00e8ne d\u2019ordinaire m\u00e9lodrame avait \u00e9t\u00e9 imagin\u00e9e par M. du Paty de Clam. Si je la rapporte, c&#8217;est que l\u2019accusation a laiss\u00e9 entendre que le trouble du capitaine Dreyfus, pendant qu\u2019il \u00e9crivait, d\u00e9cida de son arrestation.<\/p>\n<p>L\u2019arrestation avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9cid\u00e9e avant, nous l\u2019avons vu, le mandat avait \u00e9t\u00e9 sign\u00e9 le 14 et le 14 au soir le commandant de la prison militaire du Cherche-Midi recevait; l&#8217;ordre \u00e9crit de pr\u00e9parer une cellule pour un prisonnier d&#8217;Etat. Le 15, au matin, le lieutenant-colonel d\u2019Aboville se rendait au Cherche-Midi pour communiquer au commandant Forzinetti des instructions secr\u00e8tes. Puis, tout en attendant l\u2019arriv\u00e9e du capitaine Dreyfus, il appela l\u2019attention de M. Forzinetti sur les propositions que lui feraient sans doute la banque cosmopolite et la haute juiverie, et il lui demanda sa parole d&#8217;honneur d&#8217;ob\u00e9ir strictement aux injonctions minist\u00e9rielles, ce que le commandant Forzinetti refusa de faire, disant qu&#8217;il n&#8217;avait, en soldat, qu&#8217;\u00e0 suivre les ordres de son sup\u00e9rieur. Le trouble, exact ou suppos\u00e9, du capitaine Dreyfus ne fut donc pas la cause v\u00e9ritable de son arrestation. La sc\u00e8ne jou\u00e9e dans le cabinet du g\u00e9n\u00e9ral de Boisdeffre donna-t-elle une valeur quelconque \u00e0 l\u2019accusation? Qui pourrait l\u2019affirmer! Dans ce que M. du Paty de Clam et les policiers pr\u00e9sents ont appel\u00e9 le trouble, la d\u00e9fense n\u2019a jamais vu que la manifestation du sentiment de surprise que dut \u00e9prouver naturellement le capitaine Dreyfus devant une mise en sc\u00e8ne aussi inusit\u00e9e; tout autre officier, en pareille circonstance, e\u00fbt t\u00e9moign\u00e9 visiblement le m\u00eame \u00e9tonnement et en e\u00fbt donn\u00e9 des marques.<\/p>\n<h3>LES PERQUISITIONS ET LA PREMI\u00c8RE INSTRUCTION<\/h3>\n<p>Sit\u00f4t le capitaine Dreyfus \u00e9crou\u00e9, le commandant du Paty de Clam et M. Cochefert se pr\u00e9sent\u00e8rent \u00e0 son domicile. Ils annonc\u00e8rent \u00e0 Mme Dreyfus l\u2019arrestation de son mari et proc\u00e9d\u00e8rent \u00e0 une perquisition minutieuse qui, de l&#8217;aveu m\u00eame de M. du Paty de Clam, ne donna aucun r\u00e9sultat. Le r\u00f4le de M. Cochefert \u00e9tait termin\u00e9, celui de M. de Paty ne faisait que commencer. Il est n\u00e9cessaire d\u2019y insister, pour montrer l\u2019\u00e9tat d\u2019esprit et l\u2019acharnement inexplicable de celui qui \u00e9tait \u00e9rig\u00e9 en juge d\u2019instruction; il est indispensable de dire comment fut trait\u00e9e une femme que frappait le plus inattendu, le plus incompr\u00e9hensible des malheurs. Lorsque j\u2019aurai expos\u00e9 la conduite de M. du Paty de Clam, on comprendra que le capitaine Dreyfus ait pu dire un jour : \u00ab Je n&#8217;ai pas eu affaire \u00e0 des instructeurs, mais \u00e0 des bourreaux. \u00bb Pendant les dix-sept jours que dura l\u2019instruction, le commandant du Paty de Clam vit journellement M<sup>me<\/sup> Dreyfus. Non seulement il refusa de lui dire quelle \u00e9tait l\u2019accusation qui pesait sur son mari, mais il lui laissa ignorer la prison o\u00f9 il \u00e9tait d\u00e9tenu ; non seulement il ne l\u2019autorisa pas \u00e0 lui transmettre des nouvelles de sa sant\u00e9 et de celle de ses enfants, dont l&#8217;un \u00e9tait malade le jour de l\u2019arrestation, mais il lui d\u00e9fendit d\u2019informer quiconque de ce qui s\u2019\u00e9tait pass\u00e9. Il lui dit qu\u2019en dehors du ministre et de ceux qui \u00e9taient charg\u00e9s de l&#8217;instruction, nul ne devait savoir ce qu\u2019\u00e9tait devenu son mari. Comme M<sup>me<\/sup> Dreyfus objecta qu\u2019elle devait pr\u00e9venir ses beaux-fr\u00e8res, il lui dit qu\u2019un mot prononc\u00e9 par elle serait la perte de son mari et que le seul moyen de le sauver \u00e9tait de se taire.<\/p>\n<p>D\u00e8s le 16 octobre, alors que l\u2019enqu\u00eate commen\u00e7ait, le commandant du Paty dit \u00e0 M<sup>me<\/sup> Dreyfus que toutes les preuves \u00e9taient r\u00e9unies contre le capitaine et lui laissa entendre qu\u2019il encourrait la peine de mort. M<sup>me<\/sup> Dreyfus lui ayant demand\u00e9 sur quoi s\u2019appuyaient ces preuves, \u00ab Sur mon intime conviction \u00bb, r\u00e9pondit-il. Devant cette femme affol\u00e9e, plong\u00e9e dans les t\u00e9n\u00e8bres les plus profondes, ignorant quels pouvaient \u00eatre les faits reproch\u00e9s \u00e0 son mari et protestant de toute sa force contre l\u2019abominable accusation, il traitait le capitaine Dreyfus de l\u00e2che, de gredin, de mis\u00e9rable. Comme il ne trouvait aucune lettre indiquant des relations suspectes, il en concluait \u00e0 la culpabilit\u00e9 du prisonnier. Quand M<sup>me<\/sup> Dreyfus le questionnait, il lui d\u00e9montrait que son mari \u00e9tait un sc\u00e9l\u00e9rat inv\u00e9t\u00e9r\u00e9, capable d\u2019une incroyable dissimulation. Il tra\u00e7ait sous ses yeux un cercle dans lequel il faisait entrer un certain nombre d&#8217;hommes susceptibles d&#8217;avoir commis le crime myst\u00e9rieux, puis, tra\u00e7ant d&#8217;autres cercles pour \u00e9liminer les uns apr\u00e8s les autres des soup\u00e7onn\u00e9s, il arrivait au capitaine Dreyfus. Il affirmait \u00e0 M<sup>me<\/sup> Dreyfus que son mari avait une vie double, parfaite pour sa famille, monstrueuse en r\u00e9alit\u00e9. \u00ab Souvenez-vous du masque de fer \u00bb, lui disait-il d\u2019autres fois, ou bien : \u00ab Son gardien, un officier sup\u00e9rieur, a r\u00e9pondu de lui sur sa t\u00eate; si j&#8217;\u00e9tais \u00e0 sa place, j&#8217;aurais tellement peur qu&#8217;il ne m&#8217;\u00e9chappe, que je me coucherais au travers de sa porte ; j&#8217;\u00e9pierais son sommeil. \u00bb Cependant, il se contredisait parfois, volontairement sans doute; il laissait esp\u00e9rer la malheureuse femme et le 1<sup>er<\/sup> novembre, il lui \u00e9crivait qu\u2019elle pouvait attendre une ordonnance de non-lieu. Je ne commenterai pas ces faits ; une appr\u00e9ciation n\u2019y ajouterait rien ; ils parlent d\u2019eux-m\u00eames, et la fa\u00e7on dont le commandant du Paty de Clam dirigea l\u2019instruction et agit vis-\u00e0-vis de l\u2019homme qu\u2019on lui avait livr\u00e9, compl\u00e9tera le tableau que je viens de tracer de l\u2019\u00e9quit\u00e9 et de l\u2019impartialit\u00e9 du juge. Au secret, le capitaine Dreyfus fut mis pendant dix-sept jours &#8216;\u00e0 la torture, torture morale plus abominable cent fois que la torture mat\u00e9rielle. Pendant quinze jours, il ignora l&#8217;accusation qui pesait sur lui. Il recevait cependant la visite journali\u00e8re du commandant du Paty de Clam. Le commandant venait le soir, accompagn\u00e9 de son greffier, et dans ces entrevues il oublia toujours qu\u2019il avait devant lui un accus\u00e9 et non un coupable.<\/p>\n<p>Il n\u2019abordait l&#8217;homme qu&#8217;on avait mis entre ses mains que l\u2019injure \u00e0 la bouche. A celui qu\u2019il laissait dans l\u2019ignorance du crime dont on l\u2019accusait, il enlevait tous les moyens de d\u00e9fense. Il faisait subir au mari les angoisses qu\u2019il faisait subir \u00e0 la femme. Il lui disait : Si Vous \u00eates perdu, il n\u2019y a que la Providence pour vous tirer de l\u00e0. \u00bb A ses interrogations d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9es il ne faisait que des r\u00e9ponses ambigu\u00ebs. Un soir, il supplia ses tour- menteurs, leur demandant de lui dire de quoi il s\u2019agissait;, le greffier r\u00e9pondit : \u00ab Supposez qu&#8217;on trouve votre montre dans une poche ou elle n&#8217;aurait pas d\u00fb \u00eatre \u00bb ; le commandant du Paty acquies\u00e7a d&#8217;un geste. On le pr\u00e9venait que ses complices allaient \u00eatre arr\u00eat\u00e9s; que son emprisonnement, quoique secret, \u00e9tait connu de toutes les \u00ab officines allemandes \u00bb. S\u2019il attestait son innocence, son bourreau lui r\u00e9pliquait : \u00ab L&#8217;abb\u00e9 Bruneau disait aussi qu&#8217;il \u00e9tait innocent et cependant il est mort sur l&#8217;\u00e9chafaud. \u00bb Dix fois, dans son affolement, le malheureux voulut se suicider ; dix fois il r\u00e9sista, car il savait que le suicide serait pour les esprits pr\u00e9venus l\u2019aveu de sa culpabilit\u00e9 et qu\u2019\u00e9tant innocent il n\u2019avait pas le droit de mourir. Jusqu\u2019au quinzi\u00e8me jour de son arrestation on posa au capitaine Dreyfus des questions \u00e0 double entente et on fit divaguer son esprit en le lan\u00e7ant sur les pistes les plus contradictoires. Nous verrons le parti que l\u2019instruction a tir\u00e9 de ce syst\u00e8me. Enfin, le quinzi\u00e8me jour, on lui montra la photographie du bordereau qu\u2019on l&#8217;accusait d\u2019avoir \u00e9crit. Le lendemain le commandant du Paty de Clam remettait son rapport au g\u00e9n\u00e9ral Mercier.<\/p>\n<h3>LA SECONDE INSTRUCTION<\/h3>\n<p>\u00ab Ce n\u2019est que le 1<sup>er<\/sup> novembre, poursuit l\u2019Eclair, que le public apprenait, par une note de l&#8217;Eclair, l\u2019arrestation du tra\u00eetre. Le g\u00e9n\u00e9ral Saussier fit appeler le commandant Forzinetti et lui reprocha vivement de ne pas lui avoir rendu compte de l\u2019incarc\u00e9ration du capitaine-, le commandant se retrancha derri\u00e8re les ordres du ministre qui n\u2019admettaient aucune exception, et le gouverneur de Paris finit par reconna\u00eetre que la conduite de son subordonn\u00e9 avait \u00e9t\u00e9 absolument correcte. Le 3 novembre, le g\u00e9n\u00e9ral Saussier recevait du ministre de la guerre le dossier de l\u2019affaire et donnait imm\u00e9diatement l\u2019ordre d\u2019informer contre le capitaine Dreyfus, pr\u00e9venu de s\u2019\u00eatre rendu coupable du crime pr\u00e9vu et r\u00e9prim\u00e9 par l\u2019article 76 du Code p\u00e9nal ainsi con\u00e7u : \u00ab Quiconque aura pratiqu\u00e9 des machinations ou entretenu des intelligences avec les puissances \u00e9trang\u00e8res ou leurs agents, pour les engager \u00e0 commettre des hostilit\u00e9s ou \u00e0 entreprendre la guerre contre la France, ou pour leur en procurer les moyens, sera puni de mort. Cette disposition aura lieu dans le cas m\u00eame o\u00f9 lesdites machinations ou intelligences n&#8217;auraient pas \u00e9t\u00e9 suivies d&#8217;hostilit\u00e9s. \u00bb Article compl\u00e9t\u00e9 par l&#8217;article 7 de la loi du 8 octobre 1830 ainsi con\u00e7u : \u00ab Sont r\u00e9put\u00e9s politiques les d\u00e9lits pr\u00e9vus : 1\u00b0 par les chapitres I et II du titre Ier du livre III du Code p\u00e9nal&#8230; \u00bb Et modifi\u00e9 par l\u2019article 5 de la constitution du 4 novembre 1848, ainsi con\u00e7u : \u00ab La peine de mort est abolie en mati\u00e8re politique. \u00bb Et l\u2019article 1<sup>er<\/sup> de la loi du 8-16 juin 1850, ainsi con\u00e7u : \u00ab Dans tous les cas o\u00f9 la peine de mort est abolie par l\u2019article 5 de la constitution, cette peine est remplac\u00e9e par celle de la d\u00e9portation dans une enceinte fortifi\u00e9e, d\u00e9sign\u00e9e par la loi, hors du territoire continental de la R\u00e9publique. \u00bb Des que le dossier eut \u00e9t\u00e9 remis, avec l&#8217;ordre d&#8217;informer, au parquet du Conseil de guerre, l&#8217;instruction commen\u00e7a, instruction absolument secr\u00e8te.<\/p>\n<p>Dreyfus, redevenu compl\u00e8tement ma\u00eetre de lui, persista toujours au cours des d\u00e9bats, malgr\u00e9 les charges accablantes qui pesaient sur lui, \u00e0 protester de son innocence. Il est exact que le g\u00e9n\u00e9ral Saussier a \u00e9t\u00e9 tenu dans l\u2019ignorance, exact qu\u2019il en ait adress\u00e9 des reproches au commandant Forzinetti, et cet incident secret n&#8217;a pu \u00eatre, je le r\u00e9p\u00e8te encore, communiqu\u00e9 \u00e0 \/&#8217;\u00c9clair que par quelqu&#8217;un m\u00eal\u00e9 de tr\u00e8s pr\u00e8s au proc\u00e8s. Ce qui est inexact, c\u2019est de faire commencer \u00e0 ce moment l\u2019instruction ; ce qui est inexact encore, c\u2019est que des charges accablantes aient pes\u00e9 sur le capitaine Dreyfus. D\u00e8s que le parquet du conseil de guerre e\u00fbt \u00e9t\u00e9 saisi, M. le commandant Besson d\u2019Ormescheville fut charg\u00e9 de l\u2019instruction et du rapport, mais le commandant du Paty de Clam travailla constamment avec lui, comme avec le commandant Brisset, commissaire du gouvernement. Il n\u2019abandonna jamais l\u2019affaire, et c\u2019est lui qui introduisit dans le dossier des lettres et rapports de police non sign\u00e9s dont la fausset\u00e9 fut reconnue plus tard. Comme cet \u00e9trange juge d&#8217;instruction n&#8217;avait entendu aucun t\u00e9moin, ce soin incomba \u00e0 M. d\u2019Ormescheville ; il en entendit vingt-trois et son enqu\u00eate, ainsi que les enqu\u00eates polici\u00e8res, dur\u00e8rent deux mois. Que produisirent-elles? Rien. Pendant la dur\u00e9e de l\u2019instruction, comme r\u00e9cemment encore, les informations les plus contradictoires, les plus invraisemblables circul\u00e8rent dans les journaux. Le capitaine Dreyfus, disait-on, trahit depuis son entr\u00e9e dans l\u2019arm\u00e9e; il a trahi \u00e0 Fontainebleau, au Mans, \u00e0 Paris, \u00e0 l\u2019\u00e9cole de guerre, enfin \u00e0 l\u2019\u00e9tat-major, o\u00f9 il n\u2019\u00e9tait entr\u00e9 que pour trahir. Il a livr\u00e9 le nom des officiers envoy\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9tranger, les secrets de la mobilisation, du transport et de la concentration des troupes. On l\u2019a vu partout accomplissant son \u0153uvre, \u00e0 Monaco, \u00e0 Nice, \u00e0 Londres, \u00e0 Bruxelles, \u00e0 Rome, \u00e0 Berlin, \u00e0 Saint-P\u00e9tersbourg, dans les villes fronti\u00e8res. Il fr\u00e9quentait aussi les salons interlopes, jouait dans tous les cercles, suivait les courses, accomplissait sa besogne r\u00e9guli\u00e8re, au minist\u00e8re de la guerre et se conformait aux obligations familiales que lui commandait sa dissimulation. Deux vies d\u2019homme n\u2019eussent pas suffi \u00e0 &#8216; remplir tout ce programme! ;<\/p>\n<p>Il est ruin\u00e9, couvert de dettes, affirmaient les uns, riche \u00e0 millions, affirmaient les autres; il a des propri\u00e9t\u00e9 \u00e0 Bordeaux, \u00e0 Bourges, pr\u00e9tendaient ceux-ci, on a trouv\u00e9 chez lui 400,000 francs en or, pr\u00e9tendaient ceux-l\u00e0 !<\/p>\n<h3>LES COMPLICES<\/h3>\n<p>On insinuait qu\u2019il avait des complices. L&#8217;\u00c9clair l\u2019a affirm\u00e9 encore ; \u00ab Nous touchons, dit-il, \u00e0 une question d\u2019autant plus d\u00e9licate que nous ne croyons pas que l&#8217;on puisse et que l&#8217;on veuille recommencer le proc\u00e8s pour ceux des complices que l&#8217;enqu\u00eate \u00e0 dessein \u00e9carta tout d&#8217;abord. Nous ne signalons ce d\u00e9tail que parce qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 abord\u00e9 dans l&#8217;enqu\u00eate et qu\u2019il concourt \u00e0 \u00e9tablir la culpabilit\u00e9 de Dreyfus. Si l\u2019on perquisitionna chez Dreyfus, on ne perquisitionna pas chez ses alli\u00e9s. Or, l&#8217;un de ceux-ci, deux jours plus tard, partait pour l&#8217;Italie. Un agent le filait et le voyait entrer au minist\u00e8re de la guerre \u00e0 Rome. L\u2019agent n&#8217;avait pas mission de l&#8217;arr\u00eater. Il se borna \u00e0 faire son rapport. On ne savait quelles raisons exactement appelaient au minist\u00e8re italien ce personnage ; mais on savait que des documents secrets sur les ouvrages du corps retranch\u00e9 de Nice avaient \u00e9t\u00e9 en possession de Dreyfus. Le capitaine, au cours de l\u2019un des voyages d&#8217;\u00e9tat-major accomplis par les \u00e9l\u00e8ves de l\u2019\u00c9cole sup\u00e9rieure de guerre, avait \u00e9tudi\u00e9 avec soin ces ouvrages sur lesquels il avait r\u00e9dig\u00e9 un rapport tr\u00e8s d\u00e9taill\u00e9 qu&#8217;il avait pu compl\u00e9ter plus tard \u00e0 l&#8217;aide des renseignements recueillis par lui \u00e0 l\u2019\u00c9tat-major de l\u2019arm\u00e9e. On ne crut pas devoir inqui\u00e9ter ce personnage, car la justice militaire, rendue incomp\u00e9tente par l&#8217;introduction d\u2019un civil dans l\u2019affaire, aurait d\u00fb se dessaisir, et Dreyfus aurait \u00e9chapp\u00e9 au Conseil de guerre pour compara\u00eetre devant la Cour d&#8217;assises. D\u2019ailleurs, une surveillance incessante exerc\u00e9e sur ce personnage suspect pouvait faire d\u00e9couvrir d\u2019autres complices, car on en soup\u00e7onnait et l\u2019on en soup\u00e7onne encore, \u00e0 Nice notamment, qui sont observ\u00e9s de fort pr\u00e8s. \u00bb Tout cela est faux. On a fil\u00e9 en effet une personne, et cette personne est pr\u00eate \u00e0 se faire conna\u00eetre. Si on ne l\u2019a pas inqui\u00e9t\u00e9e, c\u2019est qu\u2019elle ne pouvait \u00eatre inqui\u00e9t\u00e9e en aucune fa\u00e7on ; il n\u2019existe pas de complice et il ne peut en exister puisqu\u2019il n\u2019y a pas eu trahison. Quant aux autres assertions, elles sont purement fantaisistes, mais elles tendent \u00e0 tromper volontairement l\u2019opinion publique. Je n\u2019en rends pas responsable le journal qui les a reproduites.<\/p>\n<h3>LES CHARGES<\/h3>\n<p>Au moment du proc\u00e8s, le myst\u00e8re que le gouvernement laissa planer sur l\u2019accusation explique suffisamment l\u2019affolement du reportage parisien ; mais on pesa directement sur quelques journaux, on leur envoya des informations mensong\u00e8res, des notes \u00e9quivoques et sensationnelles. En m\u00eame temps, le g\u00e9n\u00e9ral Mercier, ministre de la guerre, oubliant l\u2019influence qu\u2019il devait avoir sur des juges militaires, se laissait interviewer.<\/p>\n<p>On \u00e9tait aux premiers jours de l\u2019instruction et le g\u00e9n\u00e9ral Mercier affirmait que les charges les plus accablantes s\u2019\u00e9levaient contre le capitaine Dreyfus, qu\u2019on avait les preuves les plus flagrantes de sa trahison. Nous savons maintenant que le g\u00e9n\u00e9ral Mercier faisait allusion \u00e0 la pi\u00e8ce secr\u00e8te que l&#8217;Eclair a rendu publique. Si nous laissons de c\u00f4t\u00e9 cette pi\u00e8ce et nous le devons, provisoirement, puisqu&#8217;elle n\u2019a pas figur\u00e9 au proc\u00e8s, aucune charge ne s&#8217;\u00e9levait contre le capitaine Dreyfus, quand il comparut le 19 d\u00e9cembre devant le Conseil de guerre. Apr\u00e8s quatre jours de d\u00e9bats, il est constat\u00e9 qu\u2019il n\u2019a aucune relation suspecte, que les voyages \u00e0 l\u2019\u00e9tranger, les besoins d\u2019argent, les habitudes de jeu, la fr\u00e9quentation des femmes sont des l\u00e9gendes Le minist\u00e8re public est oblig\u00e9 de reconna\u00eetre la parfaite probit\u00e9 de l\u2019accus\u00e9, son honorabilit\u00e9 absolue, la r\u00e9gularit\u00e9 de sa vie. De quoi est-il accus\u00e9? D\u2019avoir livr\u00e9 des documents \u00e0 une ambassade \u00e9trang\u00e8re. Qu\u2019apporte-t-on comme preuve? Une lettre, sorte de m\u00e9morandum, contenant la liste des documents livr\u00e9s. Cette lettre, repouss\u00e9e par le capitaine Dreyfus est, dit-on, de son \u00e9criture. Trois experts l&#8217;affirment, et un de ceux-l\u00e0 sera, avant la fin du proc\u00e8s, disqualifi\u00e9 par la Cour d&#8217;appel pour une erreur grave, deux experts le nient; mais l\u2019accusation ne s\u2019appuie r\u00e9ellement que sur une chose : le rapport de M. Bertillon.<\/p>\n<h3>LE RAPPORT BERTILLON<\/h3>\n<p>Avant de parler de la lettre, analysons ce rapport. Le capitaine Dreyfus, dit M. Bertillon, a d\u00e9calqu\u00e9 son \u00e9criture tout en y introduisant certaines modifications, pour pouvoir arguer, en cas d\u2019accusation, qu\u2019il n\u2019aurait pas \u00e9t\u00e9 assez na\u00eff pour \u00e9crire le document avec sa propre \u00e9criture. Ainsi le capitaine Dreyfus met des d\u00e9li\u00e9s au commencement des mots et pas \u00e0 la fin ; dans la pi\u00e8ce incrimin\u00e9e les d\u00e9li\u00e9s n\u2019existent pas au commencement des mots, mais sont ajout\u00e9s \u00e0 la fin : C&#8217;est voulu, affirme M. Bertillon. Le capitaine Dreyfus a l\u2019habitude de mettre dans les mots \u00e0 deux s, un long \u0192 d\u2019abord, un petit s ensuite ; dans la pi\u00e8ce incrimin\u00e9e on observe le contraire, \u0192s, \u00e9criture authentique; s\u0192, \u00e9criture du document : C&#8217;est voulu, affirme encore M. Bertillon. Le mot responsable qui se trouve dans la lettre incrimin\u00e9e n\u2019est pas absolument semblable \u00e0 l\u2019\u00e9criture de l\u2019accus\u00e9, il est trembl\u00e9 au milieu. C&#8217;est, dit M. Bertillon, que le capitaine Dreyfus, en \u00e9crivant ce mot, a trembl\u00e9 en pensant aux responsabilit\u00e9s qu&#8217;il encourait ! Le mot adresse dans la lettre incrimin\u00e9e repr\u00e9sente la signature du capitaine A. Dreyfus! Telles sont les d\u00e9ductions principales de l\u2019expert. A son travail, M. Bertillon a ajout\u00e9 un dessin repr\u00e9sentant un bastion central dans lequel le capitaine est \u00e9tabli et dresse ses plans ; de ce bastion partent des tranch\u00e9es souterraines aboutissant \u00e0 des redoutes de diverses grandeurs, arm\u00e9es de canons \u00e0 longue et petite port\u00e9e ; c&#8217;est le graphique du travail myst\u00e9rieux auquel le tra\u00eetre s&#8217;est livr\u00e9 d\u00e8s son entr\u00e9e au minist\u00e8re.<\/p>\n<p>Au cours de sa d\u00e9position devant le Conseil de guerre, d\u00e9position qui dura trois heures, et fut incompr\u00e9hensible pour tous, comme le d\u00e9clara le commissaire du gouvernement, commandant Brisset, M. Bertillon affirma qu\u2019il avait trouv\u00e9 dans le bordereau, \u00e0 l&#8217;aide de proc\u00e9d\u00e9s qui lui sont sp\u00e9ciaux, la somme touch\u00e9e par le capitaine Dreyfus comme prix de sa trahison : cinq cent mille francs. Quand on pr\u00e9tend poss\u00e9der de pareils moyens d\u2019investigation et qu\u2019on tient entre ses mains, comme expert asserment\u00e9, l\u2019honneur et la libert\u00e9 des gens, on devient un maniaque dangereux.<\/p>\n<h3>LA D\u00c9COUVERTE DU DOCUMENT<\/h3>\n<p>Venons-en au document. Comment tomba-t-il entre les mains du minist\u00e8re? Nous l\u2019ignorons, mais voici le r\u00e9cit que, sous la signature de Monville, nous fait le Journal du 16 septembre 1896 : Vers la fin de septembre 1894, lorsque l\u2019on eut constat\u00e9 une \u00ab fuite \u00bb dans les bureaux de l\u2019\u00e9tat-major du minist\u00e8re de la guerre et que l\u2019on fut parvenu \u00e0 se procurer la photographie d\u2019une lettre que les attach\u00e9s militaires allemands adressaient \u00e0 leurs coll\u00e8gues de l\u2019ambassade italienne, on s\u2019employa \u00e0 \u00e9tablir nettement la culpabilit\u00e9 de Dreyfus. Ce ne fut pas chose facile; il fallut user de stratag\u00e8mes et de ruses, mais enfin les recherches du service de renseignements de la guerre furent couronn\u00e9es de succ\u00e8s. Il y avait \u00e0 l&#8217;ambassade d\u2019Allemagne un gar\u00e7on de bureau tr\u00e8s na\u00eff et tr\u00e8s complaisant dont l\u2019unique fonction consistait \u00e0 balayer, ranger et \u00e9pousseter les bureaux. Ce domestique, qui gagnait peu et \u00e9tait tr\u00e8s \u00e2pre au gain, ne n\u00e9gligeait aucune occasion d\u2019augmenter ses maigres \u00e9moluments par toutes sortes de petits profits. Cet amour de l&#8217;argent l&#8217;a perdu. Depuis plusieurs ann\u00e9es, il vendait \u00e0 un chiffonnier les papiers qu\u2019il trouvait dans les corbeilles de l&#8217;ambassade, bien qu&#8217;on lui e\u00fbt formellement recommand\u00e9 de br\u00fbler tout ce qu\u2019il trouvait en faisant ses bureaux. Cet homme \u00e9tait loin de se douter qu&#8217;il p\u00fbt y avoir dans les paperasses d\u00e9chir\u00e9es, chiffonn\u00e9es qu&#8217;il ramassait, des choses de la plus haute importance pour certaines gens.<\/p>\n<p>Or, un jour, au moment o\u00f9 il sortait du 78 de la rue de Lille, il se trouva en face de deux chiffonniers qui l&#8217;abord\u00e8rent tr\u00e8s poliment. \u2014 Pardon, Monsieur. Vous vendez les vieux papiers que vous ramassez tous les jours \u00e0 un marchand qui ne vous donne presque rien, qui vous exploite. Si vous vouliez faire affaire avec nous, vous r\u00e9aliseriez de s\u00e9rieux b\u00e9n\u00e9fices. Les pourparlers dur\u00e8rent quelques minutes; puis, le march\u00e9 fut conclu et scell\u00e9 devant un comptoir de marchand de vins. Le lendemain, les deux chiffonniers, qui \u00e9taient maintenant au mieux avec le gar\u00e7on de l&#8217;ambassade, p\u00e9n\u00e9traient dans l&#8217;immeuble de la rue de Lille et prenaient livraison des vieux papiers. Pendant une semaine, ils vinrent r\u00e9guli\u00e8rement tous les matins. De temps \u00e0 autre, ils offraient un verre au gar\u00e7on qui, en bon Allemand qu&#8217;il \u00e9tait, aimait assez \u00e0 lever le coude. Leur moisson faite, les chiffonniers s\u2019en allaient, faisaient plusieurs d\u00e9tours, puis arrivaient sur le quai o\u00f9 un homme les all\u00e9geait de leurs paniers qui, mis dans une voiture, \u00e9taient aussit\u00f4t port\u00e9s au minist\u00e8re de la guerre. L\u00e0, on tes triait minutieusement.<\/p>\n<p>Un jour, l&#8217;attention fut enfin attir\u00e9e par ces mots \u00e9crits sur un bout de papier bulle : \u00ab Je vous enverrai tr\u00e8s prochainement man\u0153uvres de la pi\u00e8ce Madagascar quand je serai \u00bb On rechercha les autres morceaux de la lettre qui avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9chir\u00e9e en quatre \u2014 ce qui faisait seize fragments \u2014\u2022 et on reconstitua la pi\u00e8ce qui allait devenir la principale preuve, celle qui devait atterrer le coupable. \u00bb Je ne discuterai pas cette version, et ne chercherai pas \u00e0 savoir si les circonstances qu\u2019elle relate sont vraisemblables; une chose certaine, c&#8217;est que le bordereau accusateur a toujours \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9 comme venant, par une voie inconnue, de l\u2019ambassade d\u2019Allemagne. Je ne ferai pas non plus ressortir les contradictions qui existent sur certain point entre l\u2019article de Y Eclair et celui du Journal. Je veux relever deux d\u00e9tails importants. Le document, dit M. Monville, se compose de seize fragments et il est \u00e9crit sur papier bulle. Ce n\u2019est pas exact, et cependant il est vrai que la lettre incrimin\u00e9e n&#8217;est pas arriv\u00e9e intacte au minist\u00e8re, et elle n&#8217;est pas \u00e9crite sur papier ordinaire.<\/p>\n<h3>DESCRIPTION DU BORDEREAU<\/h3>\n<p>D\u00e9crivons le bordereau. Il se compose d\u2019une feuille d\u00e9chir\u00e9e en quatre morceaux et non en seize, et soigneusement recoll\u00e9e, l\u2019aspect d\u2019une lettre n\u00e9gligemment jet\u00e9e dont on aurait ramass\u00e9 les lambeaux et qu\u2019on aurait reconstitu\u00e9e. Quelle \u00e9tait la nature du papier sur lequel cette lettre avait \u00e9t\u00e9 \u00e9crite? C\u2019\u00e9tait du papier \u00e0, photographie d\u2019un caract\u00e8re particulier, dont on n\u2019a pas trouv\u00e9 de sp\u00e9cimen au domicile du capitaine Dreyfus, qui, d\u2019ailleurs, n\u2019a jamais fait de photographie. Les fournisseurs de ce papier sp\u00e9cial sont peu nombreux ; une enqu\u00eate et des recherches habiles auraient pu donner des indications pr\u00e9cises. Ni enqu\u00eate ni recherches n&#8217;ont \u00e9t\u00e9 ordonn\u00e9es. Quel \u00e9tait le texte de ce bordereau? Voici celui que donne Y Eclair. Il commen\u00e7ait, dit-il, par les mots : \u00ab Je pars \u00bb et annon\u00e7ait l\u2019envoi de cinq documents. Ces cinq documents se composaient : i\u00b0 De la description d\u00e9taill\u00e9e du frein de la pi\u00e8ce de 120 court qui n&#8217;\u00e9tait pas encore en service ; 2\u00b0 Du projet de manuel de tir de l\u2019artillerie; 3\u00b0 Du projet de manuel de tir de l&#8217;infanterie; 4\u00b0 Des mesures arr\u00eat\u00e9es pour la mobilisation de l&#8217;artillerie \u00e0 la suite de la loi du 29 juin 1894, supprimant les pontonniers et cr\u00e9ant vingt-huit nouvelles batteries; 5\u00b0 Du plan d\u2019op\u00e9ration pour l&#8217;exp\u00e9dition de Madagascar \u00e9tabli par le g\u00e9n\u00e9ral Renouard, premier sous-chef d&#8217;\u00e9tat-major de l&#8217;arm\u00e9e.<\/p>\n<p>Telle qu&#8217;elle est produite par l\u2019\u00ab \u00c9clair \u00bb, cette pi\u00e8ce est fausse, mais celui qui l\u2019a communiqu\u00e9e connaissait la pi\u00e8ce v\u00e9ritable, et il l\u2019a sciemment falsifi\u00e9e, sans doute pour pouvoir un jour se mettre hors cause. C\u2019est l\u00e0-dessus que je dois insister : L&#8217;auteur de l&#8217;article, ou tout ou moins celui qui a fourni les \u00e9l\u00e9ments dont il est compos\u00e9, conna\u00eet \u00e0 fond l&#8217;affaire Dreyfus et il est int\u00e9ress\u00e9 \u00e0 convaincre l&#8217;opinion, par tous les moyens, de la culpabilit\u00e9 du capitaine. Voici maintenant int\u00e9gralement le texte de la lettre saisie :<\/p>\n<h3>TEXTE DU BORDEREAU<\/h3>\n<p>Sans nouvelles m\u2019indiquant que vous d\u00e9sirez me voir, je vous adresse cependant, Monsieur, quelques renseignements int\u00e9ressants.<\/p>\n<p>1\u00b0 Une note sur le frein hydraulique de 120 (mani\u00e8re dont s\u2019est conduite cette pi\u00e8ce) ; 2\u00b0 Une note sur les troupes de couverture (quelques modifications seront apport\u00e9es par le nouveau plan) ; 3\u00b0 Une note sur les modifications aux formations de l\u2019artillerie ; 4\u00b0 Une note relative \u00e0 Madagascar ; 5\u00b0 Le projet de manuel de tir de campagne (14 mars 1894).<\/p>\n<p>Ce dernier document est extr\u00eamement difficile \u00e0 se procurer, et je ne puis l\u2019avoir \u00e0 ma disposition que tr\u00e8s peu de jours. Le ministre en a envoy\u00e9 un nombre fixe dans les corps et ces corps en sont responsables ; chaque officier d\u00e9tenteur doit remettre le sien apr\u00e8s les man\u0153uvres. Si donc vous voulez y prendre ce qui vous int\u00e9resse et le tenir \u00e0 ma disposition apr\u00e8s, je le prendrai. A moins que vous ne vouliez que je vous le fasse copier in-extenso et ne vous en adresse la copie. Je vais partir en man\u0153uvres.<\/p>\n<h3>DISCUSSION DU BORDEREAU<\/h3>\n<p>Il est indispensable maintenant d\u2019\u00e9tudier point par point cette lettre. Pour qu\u2019elle constitue une charge accablante, il faut qu\u2019il soit \u00e9tabli que le capitaine Dreyfus a eu en sa possession les documents dont il parle, ou qu\u2019il ait eu les \u00e9l\u00e9ments n\u00e9cessaires pour r\u00e9diger les notes ci-dessus \u00e9num\u00e9r\u00e9es. Il faut, en un mot, que l\u2019accusation ait d\u2019autres points d\u2019appui que cette lettre, de l\u2019authenticit\u00e9 de laquelle les divergences d\u2019opinions des experts permettent de douter. Je vais suivre l&#8217;accusation et l&#8217;accus\u00e9, l&#8217;acte d&#8217;accusation et la d\u00e9fense, et, je ne saurais trop le r\u00e9p\u00e9ter, je d\u00e9fie qui que ce soit de m&#8217;infliger un d\u00e9menti s\u00e9rieux. 1\u00b0 Note sur le frein hydraulique de 120. Mani\u00e8re dont s\u2019est comport\u00e9e cette pi\u00e8ce. Au cours de son instruction, le commandant du Paty de Clam demanda au capitaine Dreyfus : \u00ab Connaissez-vous le frein hydraulique du canon 120? \u00bb Il r\u00e9pondit : \u00ab Oui, je le connais, je l&#8217;ai vu. \u00bb Que peut conclure l\u2019accusation de cette r\u00e9ponse? Rien, car il ne s\u2019agit pas dans la lettre incrimin\u00e9e du frein lui- m\u00eame, mais de la mani\u00e8re dont la pi\u00e8ce s\u2019est comport\u00e9e pendant le tir, de la fa\u00e7on dont a fonctionn\u00e9 le frein qui n\u2019agit que pendant le tir. Le capitaine Dreyfus dit : \u00ab J&#8217;ai vu la pi\u00e8ce deux fois, \u00e0 Bourges en 1889, \u00e0 l\u2019\u00e9cole de guerre en 1892, je ne l&#8217;ai jamais vue tirer. \u00bb L\u2019acte d\u2019accusation reconna\u00eet que le capitaine Dreyfus dit vrai.<\/p>\n<p>Donc, pour savoir comment s\u2019est comport\u00e9e la pi\u00e8ce, il faudrait que le capitaine ait pris des renseignements soit aux bureaux de \u00a0la rue Saint-Thomas d\u2019Aquin, soit \u00e0 la direction de l\u2019artillerie. Une longue enqu\u00eate a \u00e9t\u00e9 faite en ces deux endroits, nul officier n\u2019a d\u00e9clar\u00e9 avoir donn\u00e9 sur sa demande, ou autrement, des renseignements au capitaine Dreyfus. L\u2019accusation n\u2019a donc trouv\u00e9 aucune preuve, elle n\u2019en fournit aucune et sur ce point l\u2019acte se borne \u00e0 dire de l\u2019accus\u00e9 : \u00ab II lui a suffi (!) de se procurer soit \u00e0 la direction d&#8217;artillerie, soit dans des conversations avec des officiers de son arme, les \u00e9l\u00e9ments n\u00e9cessaires pour \u00eatre en mesure de produire la note en question. \u00bb Affirmation vague \u00e0 laquelle on ne peut attacher de valeur. 2\u00b0 Note sur les troupes de couverture (quelques modifications seront apport\u00e9es par le nouveau plan). Depuis le 1<sup>er<\/sup> janvier 1894, jusqu\u2019au mois de juillet, le capitaine Dreyfus travailla au deuxi\u00e8me bureau et ne sut jamais ce qui se passait au sujet des troupes de couverture. Jamais d\u2019ailleurs l\u2019accusation n\u2019a pu s\u2019expliquer sur cette note. Quoi qu\u2019il en soit, c\u2019est seulement au mois de septembre que le capitaine Dreyfus fut charg\u00e9 de l\u2019autographie de tableaux relatifs \u00e0 la couverture. Or, c&#8217;est au mois de septembre que la lettre incrimin\u00e9e est tomb\u00e9e entre les mains du ministre de la guerre.<\/p>\n<p>Quant aux modifications apport\u00e9es au mois d\u2019avril au fractionnement du commandement des troupes de couverture, le capitaine d\u00e9clara qu\u2019il les avait toujours ignor\u00e9es. \u00ab Il nous para\u00eet impossible (!), dit l\u2019accusation, que le capitaine Dreyfus n&#8217;ait pas eu connaissance des modifications apport\u00e9es au fractionnement du commandement des troupes de couverture au mois d&#8217;avril dernier, le fait ayant eu un caract\u00e8re confidentiel, mais non absolument secret et les officiers employ\u00e9s \u00e0 l&#8217;\u00e9tat-major de l&#8217;arm\u00e9e ayant pu, par suite, s&#8217;en entretenir entre eux et en sa pr\u00e9sence. \u00bb Nouvelle supposition sans preuve, car l\u2019enqu\u00eate n\u2019a jamais pu trouver personne pour t\u00e9moigner de son bienfond\u00e9 ; 3\u00b0 Une note sur les modifications aux formations de l\u2019artillerie. \u00ab Il doit s&#8217;agir (!), dit l\u2019acte d\u2019accusation, de la suppression des pontonniers et des modifications en r\u00e9sultant. Il est inadmissible (!) qu&#8217;un officier d&#8217;artillerie ayant \u00e9t\u00e9 employ\u00e9 au premier bureau de l\u2019\u00e9tat-major de l\u2019arm\u00e9e, ait pu s&#8217;en d\u00e9sint\u00e9resser quelques semaines avant qu\u2019elle ne dev\u00eent officielle. \u00bb C\u2019est possible, mais on ignore s\u2019il s\u2019agit de cette suppression si peu importante \u00e0 conna\u00eetre puisqu\u2019elle doit \u00eatre officiellement annonc\u00e9e dans quelques jours, et qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 publiquement discut\u00e9e \u00e0 la Chambre des d\u00e9put\u00e9s le 21 mai 1894, sur le rapport du g\u00e9n\u00e9ral Jung.<\/p>\n<p>Admettons cependant cette hypoth\u00e8se. Le commandant du Paty de Clam, dans un interrogatoire, avait dit au capitaine Dreyfus qu&#8217;il avait d\u00fb s&#8217;entretenir avec un officier du premier bureau des modifications aux formations de l&#8217;artillerie. Il \u00e9tait donc facile de limiter l\u2019enqu\u00eate, de lui donner plus de pr\u00e9cision. On l\u2019a fait. Les officiers du premier bureau ont d\u00e9clar\u00e9 que jamais le capitaine Dreyfus ne leur avait demand\u00e9 des renseignements sur ces modifications. L\u2019accusation en prend son parti. Les officiers interrog\u00e9s disent non \u00e0 ses demandes, elle r\u00e9pond : \u00ab Il est inadmissible (!) que Dreyfus ait pu se d\u00e9sint\u00e9resser de la chose. \u00bb 4\u00b0 Une note relative \u00e0 Madagascar. Le capitaine Dreyfus, dit l\u2019accusation, a pu facilement se procurer les \u00e9l\u00e9ments de cette note qui pr\u00e9sentait un si grand int\u00e9r\u00eat pour une puissance \u00e9trang\u00e8re (!). En effet, au mois de f\u00e9vrier 1894, le caporal Bernollin, alors secr\u00e9taire du colonel de Torcy, chef du 2<sup>\u00e8me<\/sup> bureau de l\u2019\u00e9tat-major de l&#8217;arm\u00e9e, fit, dans l\u2019antichambre contigu\u00eb au cabinet de cet officier sup\u00e9rieur, une copie d\u2019un travail d\u2019environ 22 pages sur Madagascar. L\u2019ex\u00e9cution de cette copie dura environ cinq jours et, pendant ce temps, minute et copie furent laiss\u00e9es \u00e0 la fin des s\u00e9ances de travail dans un carton plac\u00e9 sur la table-bureau du caporal Bernollin.<\/p>\n<p>En outre, quand pendant les heures de travail, le secr\u00e9taire s\u2019absentait momentan\u00e9ment, la copie qu\u2019il faisait restait ouverte et par suite pouvait \u00eatre lue. Or, dans sa d\u00e9position, le caporal Bernollin d\u00e9clara, sans pr\u00e9ciser de date, que le capitaine Dreyfus \u00e9tait venu quatre ou cinq fois dans cette antichambre, pendant qu\u2019il faisait son stage \u00e0 la section allemande, pour voir le colonel de Torcy. Il n\u2019est cependant pas question de savoir si le capitaine Dreyfus est venu dans cette antichambre tr\u00e8s fr\u00e9quent\u00e9e o\u00f9 on laissait, d\u00e9ploy\u00e9 \u00e0 la vue de tous, ce travail si important; il y est venu comme cent autres personnes appel\u00e9es aupr\u00e8s du colonel de Torcy.<\/p>\n<p>Quelqu\u2019un a-t-il vu le capitaine Dreyfus lire ce document? Le capitaine Dreyfus a-t-il demand\u00e9 \u00e0 quelqu\u2019un des renseignements sur Madagascar? Non, l\u2019instruction n\u2019a trouv\u00e9 personne, et l\u2019accusation comprend si bien qu\u2019elle ne peut s\u2019appuyer, pour incriminer le capitaine, sur sa pr\u00e9sence toute naturelle dans cette antichambre ouverte, qu\u2019elle dit : \u00ab Le document a pu (!) encore \u00eatre lu par le capitaine Dreyfus, quand il a \u00e9t\u00e9 r\u00e9int\u00e9gr\u00e9 \u00e0 la section anglaise qui s&#8217;occupait alors de Madagascar. \u00bb 5\u00b0 Le projet de manuel de tir de campagne du 14 mars 1894 \u00ab Le capitaine Dreyfus a reconnu, au cours de son premier interrogatoire, s&#8217;en \u00eatre entretenu \u00e0 plusieurs reprises avec un officier sup\u00e9rieur du 2<sup>\u00e8me<\/sup> bureau de l&#8217;\u00e9tat-major de l&#8217;arm\u00e9e. \u00bb Voil\u00e0 ce que dit l\u2019acte d\u2019accusation.<\/p>\n<p>L\u2019acte d\u2019accusation ment. Quand la question fut pos\u00e9e au capitaine Dreyfus par le commandant du Paty de Clam, elle fut pos\u00e9e d\u2019une fa\u00e7on ambigu\u00eb et vague. Il r\u00e9pondit \u00ab Oui \u00bb. Lorsqu\u2019il lut le document et qu&#8217;il vit de quoi il s\u2019agissait il protesta et dit qu\u2019il n\u2019avait jamais parl\u00e9 \u00e0 l\u2019officier d\u00e9sign\u00e9 que de l\u2019artillerie allemande et non du manuel de tir dont il ignorait l\u2019existence. Il demanda qu\u2019on f\u00eet venir cet officier sup\u00e9rieur, le commandant Jeannel, qu\u2019on le confront\u00e2t avec lui. La confrontation n\u2019eut jamais lieu. Pourquoi? Parce que le commandant Jeannel interrog\u00e9 confirma les dires du capitaine Dreyfus. O\u00f9 en est la preuve? Dans l\u2019absence absolue au dossier de l&#8217;interrogatoire du commandant Jeannel, qu\u2019on ne fit pas intervenir au proc\u00e8s, chose qu\u2019on n\u2019aurait pas manqu\u00e9 de faire, s\u2019il avait apport\u00e9 une charge nouvelle contre le capitaine Dreyfus. D\u2019ailleurs, il n\u2019est pas question dans la lettre incrimin\u00e9e d\u2019une note sur le manuel de tir de campagne, mais de ce manuel lui- m\u00eame qui aurait \u00e9t\u00e9 livr\u00e9. Or, nous savons, et l\u2019accusation ne l\u2019a pas contest\u00e9, qu\u2019un nombre d\u00e9termin\u00e9 de ces manuels avait \u00e9t\u00e9 envoy\u00e9 dans les corps d\u2019arm\u00e9e et que les corps d\u2019arm\u00e9e en \u00e9taient responsables; nous savons que chaque officier, \u00e0 qui on en confiait un, devait le rendre apr\u00e8s les man\u0153uvres. Par cons\u00e9quent on savait exactement, au minist\u00e8re de la guerre, \u00e0 quels officiers ces manuels avaient \u00e9t\u00e9 remis, on pouvait savoir si un d\u2019entre eux avait pr\u00eat\u00e9 le sien, non pas un instant, mais, chose plus facile \u00e0 constater, pendant plusieurs jours. On a fait une enqu\u00eate tr\u00e8s longue, tr\u00e8s minutieuse, et on a pu constater non seulement qu\u2019aucun officier n\u2019avait pr\u00eat\u00e9 ce manuel de tir au capitaine Dreyfus, mais m\u00eame que jamais le capitaine Dreyfus n\u2019avait cherch\u00e9 \u00e0 l\u2019emprunter. Je suis au terme de mon analyse. Je viens de d\u00e9montrer, irr\u00e9futablement, par l\u2019examen de l\u2019acte d\u2019accusation, qu\u2019aucune charge ne s\u2019\u00e9levait contre le capitaine Dreyfus, que les enqu\u00eates, l&#8217;instruction n\u2019avaient apport\u00e9 aucune preuve; j\u2019ai m\u00eame fait voir l\u2019absolue mauvaise foi et sur un point particulier le mensonge de l\u2019acte d\u2019accusation Nul ne peut contester que l\u2019unique charge, c\u2019est l\u2019existence du document m\u00eame.<\/p>\n<h3>INVRAISEMBLANCE DU BORDEREAU<\/h3>\n<p>Mais ce document lui-m\u00eame est-il vraisemblable? Non. Voit-on d\u2019abord la n\u00e9cessit\u00e9 pour celui qui aurait trahi de faire accompagner son envoi d\u2019un bordereau commercial inutile et compromettant? Le document est invraisemblable, parce que, en admettant la confection d\u2019une semblable lettre par un coupable aussi sot, aussi na\u00eff, on ne peut expliquer l\u2019emploi de sa propre \u00e9criture. Comment! l\u2019accusation et le rapport de M. Bertillon accept\u00e9 par elle, nous repr\u00e9sentent le capitaine Dreyfus se livrant, pour dissimuler son \u00e9criture, pour faire croire en cas de d\u00e9couverte \u00e0 un faux, au travail \u00e9trange de d\u00e9calque dont nous avons parl\u00e9, \u00e9crivant sa communication sur un papier sp\u00e9cial, papier photographique qu&#8217;il n&#8217;a jamais eu, et se serait procur\u00e9 pour cette unique circonstance ; elle nous le montre introduisant dans sa calligraphie les modifications les plus pu\u00e9riles, et cet homme, qu\u2019elle nous donne pour le plus endurci des criminels, le plus intelligent et le plus avis\u00e9 aussi, n\u2019a pas song\u00e9 \u00e0 se servir pour \u00e9crire sa missive, de lettres d\u00e9coup\u00e9es dans un journal, par exemple, ou bien d\u2019une machine \u00e0 \u00e9crire? il n&#8217;a pas song\u00e9, dans ce cas sp\u00e9cial, \u00e0 se servir de la langue allemande qu\u2019en sa qualit\u00e9 d\u2019Alsacien il poss\u00e8de \u00e0 fond, de la langue allemande, tout indiqu\u00e9e puisqu\u2019il s\u2019agit, dit-on, d\u2019une lettre adress\u00e9e \u00e0 l\u2019ambassade allemande, de la langue allemande qui lui offrait enfin le pr\u00e9cieux avantage de rendre son \u00e9criture facilement m\u00e9connaissable, l\u2019\u00e9criture allemande n\u2019ayant pas de rapport avec la n\u00f4tre. Cette lettre pr\u00e9sente d\u2019ailleurs des contradictions absurdes et que l\u2019accusation s\u2019est gard\u00e9e de relever. Je vous envoie, dit l\u2019auteur : 5\u00b0 Le projet de manuel de tir de campagne (14 mars 1894); il ajoute imm\u00e9diatement: \u00ab Ce dernier document est extr\u00eamement difficile \u00e0 se procurer et je ne puis l&#8217;avoir \u00e0 ma disposition que tr\u00e8s peu de jours&#8230;<\/p>\n<p>Si donc vous vous y prendre ce qui vous int\u00e9resse et le tenir \u00e0 ma disposition apr\u00e8s, je le prendrai, \u00e0 moins que vous ne vouliez que je vous le fasse copier in extenso et ne vous en adresse la copie. \u00bb Rien n\u2019a donc \u00e9t\u00e9 envoy\u00e9 puisque la lettre offre, soit de pr\u00eater le manuel au correspondant inconnu qui y prendra ce qui l\u2019int\u00e9resse, soit de le faire copier, ce qui suppose un ou des complices qu\u2019on n\u2019a jamais trouv\u00e9s, car il n\u2019y en avait pas, pas plus que de trahison. Par cons\u00e9quent l&#8217;auteur de la lettre ri a rien remis et il se contredit lui-m\u00eame; il a offert, et on ne sait si l&#8217;offre a \u00e9t\u00e9 accept\u00e9e. Toutefois, cette offre avait une grande importance pour la puissance \u00e0 qui elle \u00e9tait faite. La lettre de proposition \u00e9tait par cons\u00e9quent tr\u00e8s pr\u00e9cieuse, et on la laisse tra\u00eener dans un bureau! Bien plus, on la d\u00e9chire en quatre morceaux, on la jette au panier pour compromettre inutilement un agent d\u2019une telle utilit\u00e9! Quelle vraisemblance. Autre chose encore. La missive accusatrice se termine ainsi : \u00ab Je vais partir en man\u0153uvres. \u00bb Je laisse de c\u00f4t\u00e9 la bizarrerie syntaxique de cette locution. Ce qui est plus digne de remarque, c\u2019est que, \u00e0 aucun des moments auxquels peut se rapporter l&#8217;envoi des documents mentionn\u00e9s, le capitaine Dreyfus n\u2019est \u00ab parti en man\u0153uvres \u00bb. Il est vrai que, dans ce fait, M. Bertillon et le minist\u00e8re public ont vu une nouvelle preuve de la dissimulation et de l\u2019habilet\u00e9 de celui qui \u00e9tait accus\u00e9 ! Devant tant d\u2019impossibilit\u00e9s et tant d\u2019aveuglement, on s\u2019arr\u00eate ! Cependant, ce sont ceux qui connaissent, dans ses moindres d\u00e9tails, l\u2019affaire ; ce sont ceux-l\u00e0 qui inspirent \u00e0 l&#8217;Eclair les lignes suivantes : \u00ab On ne saura jamais ce qu\u2019il (le capitaine Dreyfus) avait vendu \u00e0 l&#8217;Allemagne contre la mensualit\u00e9 qu&#8217;il recevait, laquelle s&#8217;augmentait de sommes variables pour toutes les pi\u00e8ces d\u2019importance dont il donnait livraison. Il avait fini, ayant livr\u00e9 tout ce qu\u2019il savait, par les relations journali\u00e8res de son service, par s&#8217;entourer de nouveaux \u00e9l\u00e9ments d\u2019investigation. Il feignait une activit\u00e9 m\u00e9ritoire et courait de bureau en bureau, s&#8217;int\u00e9ressant \u00e0 tout ce que faisaient ses camarades, avec une insistance qui, depuis longtemps, paraissait extr\u00eamement suspecte.<\/p>\n<p>Il en \u00e9tait arriv\u00e9 \u00e0 irriter ceux-ci, au point qu&#8217;\u00e0 son approche on cachait les dossiers : \u00ab Ah \u00e7\u00e0, est-que \u00e7a le regarde1 disait-on. Qu&#8217;est-ce que Dreyfus a besoin de venir fouiner par ici ? \u00bb C&#8217;est qu&#8217;il avait besoin de se tenir au courant des incessantes modifications qui sont apport\u00e9es au travail de mobilisation de la derni\u00e8re heure. Car c&#8217;\u00e9tait \u00e7a qu&#8217;il vendait. Par lui, T Allemagne a connu les forces exactes dont on disposerait aux premiers jours d&#8217;une guerre et comment on les disposerait. Elle a eu par lui l&#8217;horaire des troupes. En sorte que nous croyant forts en pla\u00e7ant par exemple 5,000 hommes sur tel point d\u00e9termin\u00e9, l&#8217;adversaire nous \u00e9crasait en portant contre ce point une arm\u00e9e num\u00e9riquement double. Il a si peu vendu une partie des secrets de la mobilisation, il est si innocent de tout ce qu&#8217;on lui impute, que tout le travail a \u00e9t\u00e9 refait et que l&#8217;on peut dire que le crime de Dreyfus a co\u00fbt\u00e9 \u00e0 la patrie \u00e0 cette heure des millions \u2014 vous entendez bien, des millions ! On a refait les plans, refait les horaires et refait des travaux de d\u00e9fense. On travaille encore \u00e0 r\u00e9parer les d\u00e9sastres que ce mis\u00e9rable a essay\u00e9 de causer \u00e0 ce qui \u00e9tait sa patrie. \u00bb<\/p>\n<p><strong>Eh bien ! tout cela est faux, c\u2019est un tissu d\u2019all\u00e9gations inexactes, un ensemble d\u2019affirmations mensong\u00e8res auxquelles nous avons oppos\u00e9 des faits que nous allons maintenant r\u00e9sumer.<\/strong><\/p>\n<h3>R\u00c9SUM\u00c9 DES FAITS<\/h3>\n<p>Le capitaine Dreyfus a \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9 \u00e0 la suite de deux expertises contradictoires. Pendant quinze jours on l\u2019a laiss\u00e9 ignorer ce dont on l\u2019accusait. L\u2019instruction a \u00e9t\u00e9 conduite de la fa\u00e7on la plus arbitraire par le commandant du Paty de Clam, elle a \u00e9t\u00e9 continu\u00e9e par les soins de M. Besson d\u2019Ormescheville. Elle n\u2019a abouti qu\u2019\u00e0 une chose : Montrer l&#8217;inanit\u00e9 absolue des racontars faits sur le capitaine Dreyfus, et le mensonge des rapports policiers que des t\u00e9moins ont d\u00e9menti et que \/&#8217;accusation n&#8217;a pas os\u00e9 retenir. La base de l\u2019accusation reste donc z\/h&lt;?feuille de papier pelure, ou plut\u00f4t de papier photographique sp\u00e9cial, sorte de bordereau d\u2019envoi, de style et d\u2019orthographe bizarres, d\u00e9chir\u00e9e en quatre morceaux et soigneusement recoll\u00e9e. D\u2019o\u00f9 venait cette pi\u00e8ce? D\u2019apr\u00e8s le rapport de M. Besson d\u2019Ormescheville, le g\u00e9n\u00e9ral Gonse, en la remettant \u00e0 l\u2019officier de police judiciaire, M. du Paty de Clam, d\u00e9clara qu\u2019elle avait \u00e9t\u00e9 adress\u00e9e \u00e0 une puissance \u00e9trang\u00e8re, qu\u2019elle lui \u00e9tait parvenue, mais que, d\u2019apr\u00e8s les ordres formels du ministre de la guerre, il ne pouvait indiquer par quels moyens ce document \u00e9tait tomb\u00e9 en sa possession. L&#8217;accusation ne sait donc pas comment ce document non dat\u00e9, non sign\u00e9, est parti des mains de l&#8217;inculp\u00e9. La d\u00e9fense ignore par quelles voies il est revenu de l&#8217;ambassade qui le poss\u00e9dait. A qui la lettre \u00e9tait-elle adress\u00e9e? Qui l&#8217;a vol\u00e9e ou livr\u00e9e? A toutes ces questions pas de r\u00e9ponse. A-t-on trouv\u00e9, pendant les deux mois d\u2019enqu\u00eate, que le capitaine Dreyfus ait eu des relations suspectes? Non. Cependant, 1 \u00e9trange missive dit : \u00ab Sans nouvelles m indiquant que vous d\u00e9sirez me voir. \u00bb Il voyait donc le correspondant myst\u00e9rieux?<\/p>\n<p>On a scrut\u00e9 sa vie, suivi tous ses pas, examin\u00e9 toutes ses actions, on n\u2019a pu citer aucune fr\u00e9quentation compromettante. Les perquisitions faites \u00e0 son domicile n\u2019ont donn\u00e9 aucun r\u00e9sultat. On a fouill\u00e9 sa correspondance, M. du Paty a exig\u00e9 de M me Dreyfus les lettres que durant ses fian\u00e7ailles elle avait re\u00e7ues du capitaine. Cet examen n\u2019a rien apport\u00e9 \u00e0 l\u2019accusation. Jamais elle n&#8217;a pu produire un fait, all\u00e9guer une charge pouvant faire supposer que le capitaine Dreyfus ait eu des relations quelconques avec un agent \u00e9tranger, m\u00eame pour le service de l\u2019\u00e9tat-major. Les d\u00e9positions des t\u00e9moins cit\u00e9s \u00e0 l\u2019audience n\u2019ont aucune importance, elles ne contiennent que des appr\u00e9ciations personnelles sur le caract\u00e8re du capitaine Dreyfus ; les uns disent qu\u2019il est bavard et vantard, les autres le repr\u00e9sentent comme renferm\u00e9 et orgueilleux. Donne-t-on un mobile \u00e0 un acte aussi odieux? Quelles raisons ont pu pousser le capitaine Dreyfus \u00e0 commettre la trahison dont on l\u2019accuse? L\u2019accusation se tait l\u00e0-dessus. \u00c9tait-il besogneux? Non, il \u00e9tait riche. Avait-il des passions et des vices \u00e0 satisfaire? Aucun. \u00c9tait-il avare? Non, il vivait largement et n\u2019a pas augment\u00e9 sa fortune. Est-ce un malade, un impulsif susceptible d\u2019agir sans raison? Non, c\u2019est un calme, un pond\u00e9r\u00e9, un \u00eatre de courage et d\u2019\u00e9nergie. Quels puissants motifs cet heureux avait-il pour risquer tout ce bonheur? Aucun. A cet homme que rien ne pousse au mal, que rien n\u2019accuse, que l&#8217;enqu\u00eate \u00e9tablit probe, travailleur, de vie r\u00e9guli\u00e8re et honn\u00eate-, \u00e0 cet homme on montre un papier myst\u00e9rieux, louche, de provenance obscure. On lui dit : \u00ab C\u2019est toi qui as \u00e9crit ceci. Trois experts, dont un est d\u00e9sormais suspect, l\u2019attestent et deux le nient. \u00bb Cet homme, s\u2019appuyant sur sa vie pass\u00e9e, affirme qu\u2019il n\u2019a pas commis pareil acte, il proteste de son innocence ; on reconna\u00eet l&#8217;honorabilit\u00e9 de son existence et, sur le t\u00e9moignage contradictoire de ces experts en \u00e9criture, on le condamne \u00e0 la d\u00e9portation perp\u00e9tuelle !<\/p>\n<h3>LA COMMUNICATION SECR\u00c8TE<\/h3>\n<p>Cela n\u2019e\u00fbt pas suffi, en effet. Aussi, mis en pr\u00e9sence de ces seules charges, le Conseil de guerre penchait vers l&#8217;acquittement. C\u2019est alors que le g\u00e9n\u00e9ral Mercier, malgr\u00e9 les promesses formelles faites au ministre des affaires \u00e9trang\u00e8res, se d\u00e9cida \u00e0 communiquer en secret \u2014 \u00ab hors la pr\u00e9sence m\u00eame de l\u2019avocat \u00bb \u2014 aux juges du Conseil de guerre, dans la chambre des d\u00e9lib\u00e9rations, la pi\u00e8ce, supr\u00eame accusation, qu&#8217;il avait jusqu\u2019\u00e0 ce moment gard\u00e9e. Quelle \u00e9tait cette pi\u00e8ce si grave quelle n&#8217;e\u00fbt pas d\u00fb \u00eatre connue hors du huis-clos, si importante, que seuls l\u2019ont vue le ministre, l&#8217;agent charg\u00e9 de la com\u00e9die de perquisition qui la mit entre les mains de l&#8217;accusation, les officiers qui si\u00e9geaient, et un nombre si restreint de personnes qu&#8217;il serait facile de savoir, en proc\u00e9dant par \u00e9limination, qui l&#8217;a donn\u00e9e \u00e0 l&#8217;\u00c9clair. Mais je ne veux pas insister l\u00e0-dessus. Que dit l\u2019Eclair : \u00ab Les attach\u00e9s militaires \u00e0 l&#8217;ambassade allemande, en septembre, adressaient \u00e0 leurs coll\u00e8gues de l\u2019ambassade italienne une lettre chiffr\u00e9e. Cette lettre quitta bien ses auteurs pour aller entre les mains de ses destinataires, mais entre le point de d\u00e9part et le point d&#8217;arriv\u00e9e elle avait \u00e9t\u00e9 habilement lue et prudemment photographi\u00e9e.<\/p>\n<p>C&#8217;\u00e9tait une lettre chiffr\u00e9e, au chiffre de l&#8217;ambassade allemande. Ce chiffre on le poss\u00e9dait et l&#8217;on peut penser qu&#8217;il \u00e9tait d&#8217;une utilit\u00e9 trop grande pour que la divulgation d\u2019un tel secret p\u00fbt \u00eatre rendue publique. On verra plus loin que ce fut la raison pour laquelle la lettre en question ne fut pas vers\u00e9e au dossier, et ne fut qu\u2019en secret et dans la chambre de d\u00e9lib\u00e9ration, hors de la pr\u00e9sence m\u00eame de l\u2019avocat, communiqu\u00e9e aux juges du Conseil de guerre. Vers le 20 septembre, le colonel Sandherr, chef de la section de statistique, communiquait au g\u00e9n\u00e9ral Mercier cette lettre qui avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9chiffr\u00e9e. Elle \u00e9tait relative au service d&#8217;espionnage \u00e0 Paris et contenait cette phrase : D\u00e9cid\u00e9ment cet animal de DREYFUS devient trop exigeant. \u00bb Cette lettre existe-t-elle? Oui. A-t-elle \u00e9t\u00e9 communiqu\u00e9e secr\u00e8tement aux juges? Oui. La phrase que cite l&#8217;Eclair est-elle contenue dans cette missive? <strong>Nous croyons pouvoir affirmer que non, nous croyons pouvoir assurer que celui qui a livr\u00e9 au journal L\u2019\u00c9clair &#8211; cette pi\u00e8ce dont on redoutait \u00e0 tel point \u2014 \u00e0 cause des complications diplomatiques \u2014 la divulgation, que l\u2019on dut, \u00e0 cause de son existence m\u00eame, exiger le huis-clos, que celui-l\u00e0, dis-je, n\u2019a pas craint, ajoutant une infamie \u00e0 celles d\u00e9j\u00e0 commises, de falsifier ce document capital, dont la publication devait achever de convaincre chacun, de la culpabilit\u00e9 du malheureux qui, depuis deux ans, subit un martyre sans nom.<\/strong> La lettre apport\u00e9e aux juges <strong>ne contenait pas le nom de Dreyfus, mais seulement l\u2019initiale D<\/strong>. Et cela est tellement vrai que, avant la d\u00e9couverte du bordereau que j\u2019ai analys\u00e9, d\u00e9couverte qui eut lieu longtemps apr\u00e8s la saisie de la lettre, personne ne soup\u00e7onna le capitaine Dreyfus, car cette simple initiale pouvait \u00eatre une initiale conventionnelle, d\u00e9signant quelqu\u2019un dont le nom ne commen\u00e7ait pas par un <strong>D<\/strong>. Jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent, personne n\u2019a d\u00e9menti le r\u00e9cit de l&#8217;\u00c9clair. Il reste acquis, jusqu&#8217;\u00e0 ce que le gouvernement l\u2019ait ni\u00e9, que la condamnation du capitaine Dreyfus, que nulle preuve suffisante ne provoquait, a \u00e9t\u00e9 obtenue en mettant sous les yeux des juges une lettre confidentielle. Cette lettre a \u00e9t\u00e9 syst\u00e9matiquement soustraite \u00e0 l&#8217;accus\u00e9, syst\u00e9matiquement soustraite au d\u00e9fenseur.<\/p>\n<p>Au cours du proc\u00e8s ils l&#8217;ont ignor\u00e9e; ils n&#8217;ont donc pu la discuter, contester soit son origine, soit l&#8217;attribution qu&#8217;on faisait d&#8217;une initiale \u00e0 un homme que rien autre ne d\u00e9signait. Est-il admissible qu\u2019on puisse condamner quelqu\u2019un en lui refusant les \u00e9l\u00e9ments n\u00e9cessaires \u00e0 sa d\u00e9fense; n\u2019est-il pas monstrueux qu\u2019on puisse, hors la salle d\u2019audience, peser sur l\u2019esprit, sur la d\u00e9cision, sur la sentence des juges. Est-il permis \u00e0 qui que ce soit d\u2019entrer dans la chambre des d\u00e9lib\u00e9r\u00e9s et de dire au magistrat : \u00ab Oublie ce que tu viens d\u2019entendre en faveur de l\u2019homme que tu as \u00e0 juger, nous avons, nous, en main, des pi\u00e8ces que, par raison d&#8217;Etat ou de haute politique, nous lui avons cach\u00e9es et sur lesquelles nous te demandons le secret. Ces pi\u00e8ces, nous en affirmons l&#8217;authenticit\u00e9, la r\u00e9alit\u00e9. \u00bb Et un tribunal, l\u00e0-dessus, a prononc\u00e9 sa sentence Nul de ses membres ne s\u2019est lev\u00e9 et n\u2019a dit : \u00ab On nous demande la une chose contraire \u00e0 toute \u00e9quit\u00e9, nous n&#8217;y devons pas consentir. \u00bb Et l\u2019on avait \u00e0 tel point \u00e9gar\u00e9 l\u2019opinion, on lui avait tellement pr\u00e9sent\u00e9 l&#8217;homme qu\u2019on avait condamn\u00e9 comme le dernier des mis\u00e9rables, indigne de toute piti\u00e9, que l\u2019opinion ne songea pas \u00e0 s\u2019\u00e9mouvoir de la fa\u00e7on dont celui qu\u2019on lui pr\u00e9sentait comme le plus odieux des tra\u00eetres, avait \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9.<\/p>\n<p>Ceux-m\u00eames dont le patriotisme s\u2019inqui\u00e8te lorsqu\u2019on touche \u00e0 un officier, oubli\u00e8rent les proc\u00e9d\u00e9s employ\u00e9s dans cette circonstance parce qu\u2019on les avait convaincus de la n\u00e9cessit\u00e9 du ch\u00e2timent, par tous les moyens, au nom de la patrie offens\u00e9e. S\u2019il n\u2019en e\u00fbt pas \u00e9t\u00e9 ainsi, des milliers de voix se seraient \u00e9lev\u00e9es \u2014 et elles s\u2019\u00e9l\u00e8veront peut-\u00eatre demain, apr\u00e8s que les pr\u00e9ventions auront \u00e9t\u00e9 dissip\u00e9es \u2014 et elles auraient protest\u00e9 au nom de la justice. Elles auraient dit : u Si l\u2019on admet de semblables abus de pouvoir, des mesures aussi arbitraires, la libert\u00e9 de chacun est compromise, elle est \u00e0 la merci du minist\u00e8re public, et on enl\u00e8ve \u00e0 tout citoyen accus\u00e9 les garanties les plus \u00e9l\u00e9mentaires de la d\u00e9fense. \u00bb<\/p>\n<h3>LA R\u00c9VISION DU PROC\u00c8S<\/h3>\n<p>Il est encore temps de se ressaisir. Qu\u2019il ne soit pas dit que, ayant devant soi un juif, on a oubli\u00e9 la justice. C\u2019est au nom de cette justice que je proteste, au nom de cette justice qu\u2019on a m\u00e9connue. <strong>Le capitaine Dreyfus est un innocent<\/strong> <strong>et on a obtenu sa condamnation par des moyens ill\u00e9gaux : je demande la r\u00e9vision du proc\u00e8s<\/strong>, et d\u00e9sormais ce n&#8217;est plus \u00e0 huis-clos qu&#8217;il pourra \u00eatre jug\u00e9, mais devant la France enti\u00e8re. J\u2019en appelle donc de la sentence du Conseil de guerre comme de la sentence du conseil de r\u00e9vision. Des pi\u00e8ces nouvelles viennent d\u2019\u00eatre apport\u00e9es au d\u00e9bat, <strong>cela suffit juridiquement pour la cassation du jugement<\/strong>, mais au-dessus des subtilit\u00e9s juridiques il y a des choses plus hautes : ce sont les droits de l\u2019homme \u00e0 sauvegarder sa libert\u00e9 et \u00e0 d\u00e9fendre son innocence si on l\u2019accuse injustement. Resterai-je seul \u00e0 parler au nom du droit? Je ne le crois pas. La presse a pu \u00eatre tromp\u00e9e, \u00e9gar\u00e9e, mais elle saura, mieux inform\u00e9e, se ressaisir et, une fois encore, elle ne permettra pas qu\u2019une monstrueuse iniquit\u00e9 continue \u00e0 \u00eatre commise.<a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\"><\/a><\/p>\n<p><strong><em>&#8220;Une erreur judiciaire &#8211; La v\u00e9rit\u00e9 sur l&#8217;affaire Dreyfus&#8221; &#8211; Auteur : Lazare, Bernard (1865-1903).<\/em><\/strong><\/p>\n<p><strong>Date d&#8217;\u00e9dition : <\/strong>1896 (Bruxelles)<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> La Captivit\u00e9 de Dreyfus (Figaro du 8 septembre 1896).<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> 14 et 15 septembre 1896.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je veux \u00e9tablir que la culpabilit\u00e9 du capitaine Dreyfus n&#8217;a jamais \u00e9t\u00e9 d\u00e9montr\u00e9e. J\u2019affirme que les bruits les plus mensongers, les plus contradictoires, les plus propres \u00e0 \u00e9garer les esprits et \u00e0 cr\u00e9er autour de l\u2019accus\u00e9 une atmosph\u00e8re de haine et de soup\u00e7on ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9pandus. Je d\u00e9clare enfin que l\u2019homme qu\u2019on a condamn\u00e9 est&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":3295,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[20,17,84,13],"tags":[238,240,243,239,112,242,241],"class_list":["post-658","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-droit-de-homme","category-europe","category-history","category-monde","tag-affaire-dreyfus","tag-antisemitisme","tag-bernard","tag-emile-zola","tag-juifs","tag-lazare","tag-sionisme"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/658","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=658"}],"version-history":[{"count":10,"href":"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/658\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3310,"href":"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/658\/revisions\/3310"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/3295"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=658"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=658"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=658"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}