{"id":622,"date":"2018-12-31T10:02:59","date_gmt":"2018-12-31T09:02:59","guid":{"rendered":"http:\/\/192.168.0.250\/news24\/?p=622"},"modified":"2020-11-01T17:02:41","modified_gmt":"2020-11-01T16:02:41","slug":"la-politique-coloniale-de-la-france-la-tunisie-et-le-tonkin","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/2018\/12\/31\/la-politique-coloniale-de-la-france-la-tunisie-et-le-tonkin\/","title":{"rendered":"La politique coloniale de la France : la Tunisie et le Tonkin"},"content":{"rendered":"<p>La R\u00e9publique a donn\u00e9 \u00e0 la France la Tunisie et le Tonkin.<br \/>\nLa Tunisie qui, r\u00e9unie \u00e0 notre Alg\u00e9rie, forme la plus belle des colonies.<br \/>\nLe Tonkin, qui est un pays aussi grand que la France elle-m\u00eame.<\/p>\n<p>Naturellement, les monarchistes ne sont pas contents. Les monarchistes ne songent qu&#8217;\u00e0 renverser la R\u00e9publique, et comme la R\u00e9publique, quand elle travaille \u00e0 la gloire et \u00e0 la grandeur de la France, travaille en m\u00eame temps \u00e0 sa propre dur\u00e9e, il est tout simple qu&#8217;elle soul\u00e8ve les impr\u00e9cations des monarchistes.<\/p>\n<p>Je me souviens qu&#8217;en 1881, lors des \u00e9lections de la derni\u00e8re Chambre, les monarchistes firent campagne sur la guerre de Tunisie, comme ils font aujourd&#8217;hui campagne sur la guerre du Tonkin (Chine). La diff\u00e9rence, c&#8217;est qu&#8217;en ce temps-l\u00e0 la guerre de Tunisie n&#8217;\u00e9tait pas encore termin\u00e9e et qu&#8217;aujourd&#8217;hui la paix est sign\u00e9e avec la Chine,<\/p>\n<p>On a peut-\u00eatre oubli\u00e9 les discours tenus par les monarchistes au sujet de la guerre de Tunisie. Je vais les rappeler.<\/p>\n<p>Les monarchistes commenc\u00e8rent par agiter devant le peuple le spectre des Kroumirs. A les entendre, ces Kroumirs \u00e9taient des sauvages enrag\u00e9s, embusqu\u00e9s dans les montagnes couvertes de for\u00eats de la Kroumirie, d&#8217;o\u00f9 ils devaient s&#8217;\u00e9lancer sur les bataillons fran\u00e7ais qui tenteraient de p\u00e9n\u00e9trer en Tunisie, et n&#8217;en laisser miette.<\/p>\n<p>Tout le bruit que l&#8217;on fit ainsi autour de ces Kroumirs eut un r\u00e9sultat excellent. Le gouvernement, pour se garder de toute surprise f\u00e2cheuse, envoya quatre fois autant de soldats qu&#8217;il le jugeait n\u00e9cessaire, et ce gros d\u00e9ploiement de forces rendit les Kroumirs si sages que les bataillons fran\u00e7ais, partis de la province de Constantine, travers\u00e8rent les for\u00eats montagneuses de la Kroumirie et arriv\u00e8rent \u00e0 Tunis sans avoir m\u00eame rencontr\u00e9 un Kroumir. Tout aussit\u00f4t, la note changea. On n&#8217;eut plus assez de moqueries et de quolibets pour les Kroumirs, et surtout pour le gouvernement qui avait cru \u00e0 leur existence, mais on signala un double danger bien plus grave : d&#8217;une part, le fanatisme indomptable des populations de la Tripolitaine encourag\u00e9es et soutenues par la Turquie ; de l&#8217;autre, les mauvais desseins de l&#8217;Italie.<\/p>\n<p>Trois mois apr\u00e8s, la Tunisie tout enti\u00e8re \u00e9tait sous notre domination, cette domination \u00e9tait reconnue par toutes les puissances de l&#8217;Europe, y compris la Turquie et l&#8217;Italie, et nous avions obtenu ce r\u00e9sultat superbe sans nous \u00eatre heurt\u00e9 un seul instant \u00e0 une r\u00e9sistance s\u00e9rieuse.<\/p>\n<p>La tactique changea encore. On ne pouvait nier le r\u00e9sultat, on nia les difficult\u00e9s. On se r\u00e9pandit en invectives \u00ab contre un gouvernement qui d\u00e9pensait ainsi des sommes \u00e9normes et inqui\u00e9tait inutilement les familles d&#8217;une foule de jeunes soldats arrach\u00e9s sans rime ni raison \u00e0 leurs paisibles garnisons, pour accomplir une exp\u00e9dition qui se pouvait faire par quatre hommes et un caporal \u00bb.<\/p>\n<p>Au d\u00e9but de l&#8217;exp\u00e9dition, on voulait effrayer la nation : \u00ab Les Kroumirs \u00e9taient des ogres\u00a0\u00bb. Apr\u00e8s la victoire, on voulait enlever \u00e0 l&#8217;\u0153uvre tout son m\u00e9rite. \u00ab Il n&#8217;y avait pas de Kroumirs !\u00bb Tous les moyens ne sont-ils pas bons pour renverser un gouvernement que l&#8217;on d\u00e9teste ?<\/p>\n<p>Et c&#8217;est ainsi que, pendant un an, les monarchistes n&#8217;ont pas eu assez de moqueries pour le gouvernement de la R\u00e9publique et pour ses Kroumirs !<\/p>\n<p>Mais tous les quolibets des monarchistes n&#8217;emp\u00eacheront pas la v\u00e9rit\u00e9 d&#8217;\u00eatre la v\u00e9rit\u00e9, et la R\u00e9publique fran\u00e7aise d&#8217;avoir acquis pour un morceau de pain une admirable colonie. Tous les quolibets des monarchistes n&#8217;emp\u00eacheront pas que cette colonie magnifique, non seulement, soit par elle-m\u00eame une source consid\u00e9rable de profits pour la France, mais encore une cause de pacification pour toute notre Alg\u00e9rie o\u00f9, depuis quatre ans, il ne s&#8217;est pas tir\u00e9 un coup de fusil !!! Maintenant, on va proc\u00e9der \u00e0 de nouvelles \u00e9lections. Il ne s&#8217;agira plus de la Tunisie, il s&#8217;agira du Tonkin.<\/p>\n<p>J&#8217;expose, d&#8217;abord, les origines de cette affaire du Tonkin. Cela fera ressortir la bonne foi des monarchistes.<\/p>\n<p>Les monarchistes avaient renvers\u00e9, au 24 Mai 1873, M. Thiers, et mis \u00e0 sa place le mar\u00e9chal de Mac-Mahon. Le mar\u00e9chal prit aussit\u00f4t, pour premier ministre, M. de Broglie. C&#8217;est ce minist\u00e8re de Broglie qui, \u00e0 la suite de la mort du lieutenant de vaisseau Francis Garnier, tu\u00e9 dans une embuscade au Tonkin, passa, en 1874, avec le roi d&#8217;Annam, un trait\u00e9 qui \u00e9tablissait notre protectorat sur une partie du Tonkin.<\/p>\n<p>Il fallut naturellement, pour assurer l&#8217;ex\u00e9cution de ce trait\u00e9, entretenir d\u00e9sormais, au Tonkin, une petite garnison de troupes de marine.<\/p>\n<p>Un jour vint o\u00f9 le commandant de cette garnison, M. Rivi\u00e8re, s&#8217;\u00e9tant imprudemment aventur\u00e9, tomba, comme le lieutenant Garnier, dans une embuscade de Pavillons noirs, et y perdit la vie. Ces \u00ab Pavillons noirs \u00bb \u00e9taient des insurg\u00e9s chinois condamn\u00e9s \u00e0 mort par leur gouvernement, et qui habitaient, depuis plusieurs ann\u00e9es, le Tonkin, o\u00f9 ils vivaient de rapines et de pirateries. La mort du commandant Rivi\u00e8re eut lieu en 1882. Pour l&#8217;honneur du drapeau et la s\u00e9curit\u00e9 des Fran\u00e7ais \u00e9tablis en ces pays d&#8217;Asie, o\u00f9 l&#8217;on ne respecte que la force, il fallait venger s\u00e9v\u00e8rement la mort du commandant Rivi\u00e8re.<\/p>\n<p>Seulement, on s&#8217;\u00e9tait tellement moqu\u00e9 du gouvernement, \u00e0 propos des nombreux bataillons employ\u00e9s en Tunisie contre des Kroumirs invisibles, que, pour \u00e9viter de semblables railleries au sujet des \u00ab Kroumirs du Tonkin \u00bb, on n&#8217;envoya l\u00e0-bas que les forces jug\u00e9es strictement n\u00e9cessaires. Ce fut une grande faute. Malgr\u00e9 les plaisanteries des monarchistes, il faut bien savoir que les Kroumirs n&#8217;\u00e9taient point des \u00eatres imaginaires, et s&#8217;ils rest\u00e8rent prudemment dans l&#8217;ombre, c&#8217;est pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu&#8217;ils jug\u00e8rent toute r\u00e9sistance impossible contre les forces consid\u00e9rables dirig\u00e9es contre eux.<\/p>\n<p>Il est vrai que la Tunisie touche \u00e0 notre province de Constantine, et que, d&#8217;autre part, elle se trouve, par mer, aux portes de la France. Le Tonkin, au contraire, est \u00e0 l&#8217;autre bout du monde, et envoyer des troupes \u00e0 pareille distance est une toute autre affaire. Le gouvernement h\u00e9sita. Il eut grand tort. Ayant \u00e0 d\u00e9fendre les int\u00e9r\u00eats de la France et \u00e0 faire respecter son drapeau, il devait se montrer moins sensible aux railleries des monarchistes, \u00e0 propos des Kroumirs. Il fallait pr\u00e9cis\u00e9ment agir contre les Kroumirs du Tonkin comme on avait agi contre ceux de la Tunisie, faire imm\u00e9diatement une grosse d\u00e9pense en hommes et en argent, et frapper un grand coup. Au Tonkin, l&#8217;affaire e\u00fbt \u00e9t\u00e9, comme en Tunisie, r\u00e9gl\u00e9e en six mois.<\/p>\n<p>Malheureusement, le gouvernement, afin de m\u00e9nager l&#8217;opinion publique sans cesse excit\u00e9e par la presse r\u00e9actionnaire, n&#8217;osa prendre que des demi-mesures. Il fallait de suite envoyer au Tonkin vingt mille hommes, il en envoya trois mille. Ces trois mille hommes inflig\u00e8rent, il est vrai, une rude correction aux \u00ab Pavillons noirs \u00bb, mais ils se trouv\u00e8rent trop peu nombreux pour les poursuivre et les an\u00e9antir enti\u00e8rement. Ce que voyant, les autres se content\u00e8rent de porter un peu plus loin leurs brigandages.<\/p>\n<p>De nouveaux renforts furent n\u00e9cessaires, et, comme chaque envoi de troupes et chaque demande de cr\u00e9dits \u00e9taient l&#8217;occasion, \u00e0 la Chambre et dans les journaux, des discussions les plus violentes et des accusations les plus graves port\u00e9es contre le minist\u00e8re, la Chine s&#8217;imagina que la majorit\u00e9 des Fran\u00e7ais \u00e9tait tr\u00e8s oppos\u00e9e \u00e0 cette exp\u00e9dition du Tonkin, et qu&#8217;en nous suscitant de nouveaux obstacles, elle obligerait le gouvernement \u00e0 y renoncer.<\/p>\n<p>La Chine vint donc en aide \u00e0 ces \u00ab Pavillons noirs \u00bb qu&#8217;elle avait autrefois condamn\u00e9s \u00e0 mort, et son intervention n\u00e9cessita de nouveaux bataillons et de nouvelles sommes d&#8217;argent. Si bien que, lorsque la paix fut, enfin impos\u00e9e \u00e0 la Chine, la guerre durait depuis trois ans, nous avions d\u00e9pens\u00e9 trois cents millions et nous avions l\u00e0-bas une arm\u00e9e de trente mille hommes!<\/p>\n<p>Je ne dis pas, entendons-nous bien, que le Tonkin, qui est aujourd&#8217;hui notre propri\u00e9t\u00e9 d\u00e9finitive et reconnue, ne vaut pas les sacrifices qu&#8217;il a co\u00fbt\u00e9s. Je dis seulement que si le gouvernement, moins sensible aux criailleries et aux men\u00e9es int\u00e9ress\u00e9es des r\u00e9actionnaires, avait montr\u00e9 la fermet\u00e9 et la d\u00e9cision qu&#8217;il a d\u00e9ploy\u00e9es dans la campagne de Tunisie, le Tonkin nous e\u00fbt co\u00fbt\u00e9 beaucoup moins cher et n&#8217;en vaudrait pas un sou de moins pour nous.<\/p>\n<p>J&#8217;ai tenu \u00e0 m&#8217;expliquer franchement sur ce point, parce qu&#8217;il faut toujours dire la v\u00e9rit\u00e9, surtout \u00e0 ses amis. Mais il n&#8217;en est pas moins vrai que, si le gouvernement s&#8217;est tromp\u00e9 dans la conduite de l&#8217;affaire, il a eu parfaitement raison de la suivre et de la mener jusqu&#8217;au bout.<\/p>\n<p>En r\u00e9sum\u00e9, nous sommes aujourd&#8217;hui en paix avec tout le monde, et nous avons la Tunisie et le Tonkin.<\/p>\n<p>La Tunisie, avec les trois provinces d&#8217;Alger, de Constantine et d&#8217;Oran, forme \u00e0 notre porte une colonie comme n&#8217;en poss\u00e8de aucune autre nation.<\/p>\n<p>Le Tonkin, ind\u00e9pendamment des ressources naturelles qu&#8217;il offre \u00e0 notre commerce et \u00e0 notre industrie, nous met en contact imm\u00e9diat avec un empire immense, la Chine, qui, le jour o\u00f9 elle ouvrira ses portes au commerce \u00e9tranger, \u2014 et ce jour est probablement prochain, \u2014 donnera lieu \u00e0 un trafic consid\u00e9rable.<\/p>\n<p>Je crois que cette situation est bonne pour la France. Mais, \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9, tout le monde n&#8217;est pas de cet avis. Il s&#8217;est form\u00e9, en ces derniers temps, une \u00e9cole politique nouvelle qui enseigne qu&#8217;une nation marche \u00e0 sa ruine quand elle augmente ses colonies, qu&#8217;elle grandit et se fortifie quand elle les perd.<\/p>\n<p>Je ne sais si cette nouvelle \u00e9cole politique a raison. Mais ce que je sais bien, c&#8217;est qu&#8217;en aucun temps, en aucun pays, sous aucune forme de gouvernement, les peuples n&#8217;ont pens\u00e9 de la sorte.<\/p>\n<p>Dans l&#8217;antiquit\u00e9 comme dans les temps modernes, sous les monarchies comme sous les r\u00e9publiques, au nord comme au midi, en Orient comme en Occident, on a toujours consid\u00e9r\u00e9 qu&#8217;une nation s&#8217;enrichissait en augmentant ses colonies, qu&#8217;elle se ruinait en les perdant.<\/p>\n<p>Il n&#8217;\u00e9tait encore venu \u00e0 la pens\u00e9e d&#8217;aucun homme raisonnable de pr\u00e9tendre que les Christophe Colomb, les Fernand Cortez, les Pizarre, les Americ Vespuce, en donnant \u00e0 leurs pays les immenses territoires du Nouveau Monde, les avaient diminu\u00e9s et appauvris.<\/p>\n<p>Il avait \u00e9t\u00e9, jusqu&#8217;\u00e0 ce jour, g\u00e9n\u00e9ralement admis que Colbert, en rattachant le Canada \u00e0 la France, s&#8217;\u00e9tait montr\u00e9 grand ministre ; que Montcalm, en d\u00e9fendant ce Canada contre les Anglais, que Dupleix, en cr\u00e9ant les Indes Fran\u00e7aises, avaient agi en bons et clairvoyants patriotes. Il \u00e9tait non moins g\u00e9n\u00e9ralement reconnu que Louis XV et ses ministres, qui ont permis \u00e0 l&#8217;Angleterre de s&#8217;emparer de ces superbes colonies, \u00e9taient des mis\u00e9rables qui ont abaiss\u00e9 et humili\u00e9 la France.<\/p>\n<p>Je ne crois pas qu&#8217;aujourd&#8217;hui m\u00eame, il existe un autre pays dans le monde o\u00f9 cette politique nouvelle, particuli\u00e8re \u00e0 certains hommes d&#8217;\u00c9tat fran\u00e7ais, ait rencontr\u00e9 des adh\u00e9rents.<\/p>\n<p>Je regarde la Belgique, l&#8217;Allemagne, l&#8217;Italie, l&#8217;Angleterre, la Russie, et partout je ne vois qu&#8217;une pr\u00e9occupation dominante, celle d&#8217;augmenter son domaine colonial.<\/p>\n<p>La Belgique a son exp\u00e9dition Stanley dans le centre de l&#8217;Afrique, l&#8217;Allemagne poursuit avec une vigilance de tous les instants ses \u00e9tablissements en Afrique, l&#8217;Italie veut s&#8217;\u00e9tendre sur les bords de la Mer Rouge, la Russie ne songe qu&#8217;\u00e0 mettre les pieds dans l&#8217;Inde, et l&#8217;Angleterre allumerait le feu aux quatre coins de l&#8217;univers pour l&#8217;en emp\u00eacher.<\/p>\n<p>Ah ! mes amis, si l&#8217;on offrait \u00e0 l&#8217;une quelconque des puissances que je viens de nommer cette Tunisie ou ce Tonkin que l&#8217;on pr\u00e9tend une si mauvaise affaire pour nous, vous verriez comme cette puissance-l\u00e0 se ferait prier pour les prendre !<\/p>\n<p>Enfin, il est possible que les inventeurs de ce nouveau genre de politique ext\u00e9rieure du chacun chez soi aient raison, mais je constate que ce n&#8217;est, dans le pass\u00e9, l&#8217;avis d&#8217;aucun homme politique fran\u00e7ais ayant laiss\u00e9 de glorieux souvenirs. Je constate \u00e9galement que ce n&#8217;est, dans le pr\u00e9sent, l&#8217;avis d&#8217;aucun homme d&#8217;Etat \u00e9tranger exer\u00e7ant quelque influence sur les affaires de son pays.<\/p>\n<p>Un des principaux arguments employ\u00e9s pour populariser la nouvelle doctrine, c&#8217;est que ces acquisitions coloniales co\u00fbtent cher. Et l&#8217;on signale avec complaisance les grosses sommes d&#8217;argent d\u00e9pens\u00e9es et le chiffre malheureusement trop \u00e9lev\u00e9 des hommes perdus au Tonkin. Car, il faut bien remarquer que, depuis que ces messieurs ont le Tonkin \u00e0 leur arc, ils parlent le moins possible de la Tunisie.<\/p>\n<p>Il serait, en effet, assez difficile aujourd&#8217;hui de faire accroire au peuple que l&#8217;exp\u00e9dition de Tunisie a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9judiciable \u00e0 la France. Le Tonkin est un terrain bien plus favorable pour attaquer le gouvernement r\u00e9publicain. La guerre vient \u00e0 peine de finir. Le pays n&#8217;a encore senti que les sacrifices. Ces sacrifices ont \u00e9t\u00e9 lourds et douloureux, et l&#8217;on n&#8217;a point eu le temps de tirer de notre nouveau domaine les b\u00e9n\u00e9fices et les compensations qui, par la suite, viendront verser le baume sur cette plaie vive et saignante et la cicatriser.<\/p>\n<p>Ceux qui souffrent sont toujours enclins \u00e0 rejeter sur autrui la responsabilit\u00e9 de leurs peines. Ils croient ais\u00e9ment les gens qui leur disent que la faute en est tout enti\u00e8re au gouvernement. La douleur si respectable d&#8217;un p\u00e8re qui pleure son fils ne lui laisse point, quelque soit sa r\u00e9signation patriotique, le sang-froid suffisant pour juger si l&#8217;entreprise o\u00f9 ce fils a trouv\u00e9 la mort \u00e9tait bien utile au pays.<\/p>\n<p>L&#8217;homme qui a perdu son argent, bien que la blessure soit moins profonde et moins cuisante, n&#8217;est pas beaucoup mieux dispos\u00e9. C&#8217;est un terrain d&#8217;opposition tr\u00e8s bien pr\u00e9par\u00e9, et le r\u00f4le des adversaires du gouvernement est d&#8217;y semer la rancune, la haine et la fureur.<\/p>\n<p>Mais, en revanche, le r\u00f4le d&#8217;un ministre digne de la situation qu&#8217;il occupe est de s&#8217;\u00e9lever au-dessus de toutes ces consid\u00e9rations personnelles, et, lorsqu&#8217;il est profond\u00e9ment convaincu que ce qu&#8217;il fait doit profiter \u00e0 son pays, de poursuivre son but, sans souci d&#8217;une impopularit\u00e9 momentan\u00e9e.<\/p>\n<p>La g\u00e9n\u00e9ration, qui a directement souffert pour une \u0153uvre patriotique, ne tarde point \u00e0 dispara\u00eetre. Chez cette g\u00e9n\u00e9ration m\u00eame, la douleur du sacrifice pass\u00e9 s&#8217;att\u00e9nue rapidement, et, sous l&#8217;influence des avantages, chaque jour plus apparents, qui en r\u00e9sultent pour le pays, l&#8217;impopularit\u00e9, si l&#8217;\u0153uvre est vraiment utile, fait bient\u00f4t place \u00e0 un sentiment de reconnaissance et d&#8217;admiration pour les citoyens qui l&#8217;ont accomplie.<\/p>\n<p>Les ouvriers des villes et les ouvriers des champs, qui travaillent tant pour gagner si peu, savent bien que, dans ce monde, rien ne s&#8217;obtient sans peine. Aux plus favoris\u00e9s du sort, \u00e0 ceux qui parviennent \u00e0 acqu\u00e9rir un petit bien, but de leur supr\u00eame esp\u00e9rance, ce petit bien co\u00fbte toute une vie de travail, d&#8217;\u00e9conomie, de privations.<\/p>\n<p>Les nations n&#8217;\u00e9chappent point \u00e0 cette r\u00e8gle. Si une conqu\u00eate semble n\u00e9cessaire \u00e0 leur s\u00e9curit\u00e9, \u00e0 leur honneur, \u00e0 leur prosp\u00e9rit\u00e9, cette conqu\u00eate ne s&#8217;obtient qu&#8217;au prix des plus grands efforts et des plus durs sacrifices. Non pas seulement, comme pour l&#8217;acquisition des biens particuliers, sacrifices d&#8217;argent, mais sacrifices d&#8217;hommes. Et, quand on songe \u00e0 la douleur des familles dont les enfants donnent ainsi leur sang \u00e0 la patrie, quels seraient donc, sous le r\u00e9gime du suffrage universel, les hommes assez fous, assez ennemis de leurs concitoyens et d&#8217;eux-m\u00eames, pour engager, sans n\u00e9cessit\u00e9 absolue, leur pays dans ces sanglantes aventures ?<\/p>\n<p>Nous pouvons, aujourd&#8217;hui, mes amis, parler librement de ces choses. Nous n&#8217;avons plus de guerre de conqu\u00eate \u00e0 entreprendre ou \u00e0 poursuivre. Nous sommes en paix avec tous les peuples qui comptent clans le monde comme nation, car on ne saurait qualifier du nom de guerre la r\u00e9pression des brigandages commis par quelques hordes de sauvages sur les fronti\u00e8res de nos possessions lointaines. Tout au plus est-ce affaire de police, qui nous co\u00fbte assur\u00e9ment moins d&#8217;hommes et moins d&#8217;argent que la police \u00e0 faire chez nous-m\u00eames.<\/p>\n<p>Je dis donc que je ne vois pas, dans le plus lointain avenir, de guerre de conqu\u00eate \u00e0 faire; sous la R\u00e9publique, on ne fait ces guerres-l\u00e0 qu&#8217;en cas de n\u00e9cessit\u00e9 absolue, et cette n\u00e9cessit\u00e9 n&#8217;existe plus.<\/p>\n<p>Si les hommes et les nations ont une tendance naturelle, irr\u00e9sistible, \u00e0 augmenter leur domaine, la sagesse leur enseigne, aux uns et aux autres, qu&#8217;il faut cependant savoir se borner et n&#8217;en pas prendre plus qu&#8217;on n&#8217;en peut conserver et exploiter avec profit.<\/p>\n<p>Or, la France poss\u00e8de d\u00e9sormais en Alg\u00e9rie, \u00e0 Madagascar et au Tonkin, des territoires assez vastes pour occuper l&#8217;activit\u00e9 et l&#8217;esprit d&#8217;entreprise de ses enfants pendant une longue suite de g\u00e9n\u00e9rations.<\/p>\n<p>C&#8217;est \u00e0 ce r\u00e9sultat pacifique que les Chambres de la R\u00e9publique et leurs ministres auront \u00e0 consacrer dans l&#8217;avenir leur action bienfaisante. Les gens qui leur parlent \u00e0 ce propos de d\u00e9sastres financiers et de complications sanglantes d\u00e9naturent \u00e0 plaisir une situation tr\u00e8s claire et n&#8217;ob\u00e9issent qu&#8217;\u00e0 leur fureur politique.<\/p>\n<p>Voil\u00e0 ce que je voulais dire aux bons citoyens qui, sans parti-pris d&#8217;hostilit\u00e9 contre la R\u00e9publique, seraient tent\u00e9s, sur la foi des d\u00e9clamations dont on leur abasourdit les oreilles, de l&#8217;accuser sinc\u00e8rement de trahison envers le pays, pour avoir conserv\u00e9 Madagascar et r\u00e9uni la Tunisie et le Tonkin \u00e0 son domaine colonial !<\/p>\n<p>Quant aux monarchistes, il n&#8217;y a pas \u00e0 leur r\u00e9pondre. Ces gens-l\u00e0 sont d\u00e9cid\u00e9s a ne rien voir et \u00e0 ne rien entendre. Ils n&#8217;ont qu&#8217;une chose en t\u00eate : le renversement de la R\u00e9publique ! Tout ce qu&#8217;elle peut faire est pour eux occasion de d\u00e9nigrement. Ils s&#8217;indignent des exp\u00e9ditions de la Tunisie et du Tonkin, ils crieraient cent fois plus fort si nous \u00e9tions rest\u00e9s chez nous. Ils reprochent au gouvernement d&#8217;avoir d\u00e9pens\u00e9 mal \u00e0 propos l&#8217;argent de la France et sacrifi\u00e9 ses enfants, ils lui reprocheraient bien plus violemment d&#8217;avoir, par de mesquines consid\u00e9rations personnelles et par souci d&#8217;une basse popularit\u00e9, trahi ses int\u00e9r\u00eats, vendu son honneur, abaiss\u00e9 son drapeau !<\/p>\n<p>Encore une fois, il n&#8217;y a pas \u00e0 discuter, mais vous conviendrez, mes amis, qu&#8217;il faut \u00e0 ces messieurs un rude aplomb et une singuli\u00e8re opinion de l&#8217;esprit des gens auxquels ils s&#8217;adressent.<\/p>\n<p>On dirait, en v\u00e9rit\u00e9, qu&#8217;il s&#8217;agit ici de vieilles histoires du temps de Pharamond. Ces monarchistes de toutes nuances, qui font un crime \u00e0 la R\u00e9publique d&#8217;avoir achev\u00e9 et termin\u00e9 la conqu\u00eate de l&#8217;Alg\u00e9rie, s&#8217;imaginent-ils donc que ceux de nos anciens qui ont assist\u00e9 \u00e0 la prise d&#8217;Alger et qui sont encore de ce monde aient oubli\u00e9 que ce premier acte de nos guerres d&#8217;Afrique fut accompli sous Charles X, le dernier roi Bourbon de la branche a\u00een\u00e9e?<\/p>\n<p>S&#8217;imaginent-ils que tous les citoyens qui ont \u00e9t\u00e9 militaires, de 1830 \u00e0 1870, aient \u00e0 ce point perdu m\u00e9moire et entendement qu&#8217;ils ne sachent plus que cette guerre d&#8217;Afrique fut continu\u00e9e sans d\u00e9semparer par Louis Philippe et Napol\u00e9on III ?<\/p>\n<p>S&#8217;imaginent-ils que le peuple ignore que l&#8217;empire a fait l&#8217;exp\u00e9dition de Cochinchine dont celle du Tonkin est le compl\u00e9ment, comme la Tunisie a \u00e9t\u00e9 le compl\u00e9ment de la conqu\u00eate des trois provinces d&#8217;Alger, d&#8217;Oran et de Constantine, tant il est vrai que cette politique est vraiment nationale et tout \u00e0 fait ind\u00e9pendante de la forme du gouvernement.<\/p>\n<p>Ces exp\u00e9ditions-l\u00e0, Alg\u00e9rie, Tunisie, Cochinchine et Tonkin, ont, du moins, \u00e9t\u00e9 faites pour le compte et dans l&#8217;int\u00e9r\u00eat de la France.<\/p>\n<p>L&#8217;empire en a fait une autre, et les quelques personnages qui voudraient ramener ce triste r\u00e9gime devraient bien ne pas nous obliger \u00e0 la rappeler. L&#8217;empire a fait l&#8217;exp\u00e9dition du Mexique, qui nous a co\u00fbt\u00e9 plus d&#8217;un milliard et la vie de quarante mille hommes, et cette exp\u00e9dition-l\u00e0 n&#8217;a \u00e9t\u00e9 faite ni pour le compte, ni dans l&#8217;int\u00e9r\u00eat de la France.<\/p>\n<p>Elle a \u00e9t\u00e9 faite :<\/p>\n<ol>\n<li>Pour faire rentrer la pr\u00e9tendue cr\u00e9ance d&#8217;un banquier suisse nomm\u00e9 Jecker, cr\u00e9ance qui s&#8217;\u00e9levait \u00e0 14 millions, et que ledit Jecker s&#8217;\u00e9tait engag\u00e9 \u00e0 partager avec M. de Morny, demi-fr\u00e8re de l&#8217;empereur ;<\/li>\n<li>Pour plaire \u00e0 l&#8217;archev\u00eaque de Mexico, prot\u00e9g\u00e9 par l\u2019imp\u00e9ratrice ;<\/li>\n<li>Pour flatter la cour d&#8217;Autriche, en donnant le tr\u00f4ne du Mexique \u00e0 un prince de sa maison.<\/li>\n<\/ol>\n<p>Voil\u00e0, mes amis, les profondes raisons politiques pour lesquelles l&#8217;empire entreprit cette aventure qui se termina par la mort de quarante mille soldats fran\u00e7ais et la plus profonde humiliation qui puisse \u00eatre inflig\u00e9e \u00e0 un gouvernement, celle de laisser fusiller, sans oser lui porter secours, un pauvre diable d&#8217;empereur invent\u00e9 et cr\u00e9\u00e9 par lui!<\/p>\n<p>Et ce sont, citoyens fran\u00e7ais, les amis de ce gouvernement qui reprochent am\u00e8rement \u00e0 la R\u00e9publique l&#8217;exp\u00e9dition du Tonkin !<\/p>\n<h4>Je me r\u00e9sume :<\/h4>\n<p>La politique coloniale, suivie par le gouvernement de la R\u00e9publique, est la politique nationale, la politique traditionnelle de tous les gouvernements qui, depuis cinq cents ans, ont eu souci de la prosp\u00e9rit\u00e9, de la grandeur et de la gloire du pays.<\/p>\n<p>Je crois que cette politique est la bonne, et, en ce qui concerne particuli\u00e8rement la Tunisie et le Tonkin, je suis tr\u00e8s convaincu que nos int\u00e9r\u00eats mat\u00e9riels y trouveront grand profit.<\/p>\n<p>Mais le pays en retire un avantage autrement pr\u00e9cieux, \u00e0 mon sens.<\/p>\n<p>Depuis l&#8217;horrible guerre de 1870, il semblait que la pauvre France, mutil\u00e9e et bless\u00e9e, ne pourrait plus jamais relever la t\u00eate et reprendre son rang dans le monde. Tous nos rivaux, tous nos jaloux, tous ceux auxquels notre belle marine, notre industrie, notre commerce faisaient ombrage, les Anglais notamment, et aussi les Italiens, s&#8217;attachaient \u00e0 propager, chez les peuples lointains, cette id\u00e9e humiliante que nous \u00e9tions bien finis, bien morts, et que chacun pouvait impun\u00e9ment violer nos droits et nous d\u00e9pouiller de nos biens.<\/p>\n<p>Aujourd&#8217;hui, mes amis, les r\u00f4les sont chang\u00e9s. La France, notre vieille France bien-aim\u00e9e, a prouv\u00e9 au monde qu&#8217;elle vivait encore, et que, pour d\u00e9fendre son honneur et son bien, ses enfants, soldats ou marins, n&#8217;avaient rien perdu de la vaillance de leurs anciens.<\/p>\n<p>En Afrique et dans les plus lointains pays de l&#8217;Asie, la France est aujourd&#8217;hui de toutes les nations du monde la nation la plus respect\u00e9e.<\/p>\n<p>Ce r\u00e9sultat doit, \u00e0 lui seul, r\u00e9jouir tous les bons Fran\u00e7ais.<\/p>\n<p><strong><em>10 ao\u00fbt 1885 &#8211; JACQUILLOU (1835-1906)<br \/>\n<\/em><\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La R\u00e9publique a donn\u00e9 \u00e0 la France la Tunisie et le Tonkin. La Tunisie qui, r\u00e9unie \u00e0 notre Alg\u00e9rie, forme la plus belle des colonies. Le Tonkin, qui est un pays aussi grand que la France elle-m\u00eame. Naturellement, les monarchistes ne sont pas contents. 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