{"id":601,"date":"2018-12-31T09:47:31","date_gmt":"2018-12-31T09:47:31","guid":{"rendered":"http:\/\/192.168.0.250\/news24\/?p=601"},"modified":"2020-11-05T12:50:06","modified_gmt":"2020-11-05T11:50:06","slug":"formation-de-lempire-carthaginois-et-conflit-avec-les-grecs","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/2018\/12\/31\/formation-de-lempire-carthaginois-et-conflit-avec-les-grecs\/","title":{"rendered":"Formation de l&#8217;empire carthaginois et conflit avec les Grecs"},"content":{"rendered":"<h3>L&#8217;empire carthaginois<\/h3>\n<p>Gr\u00e2ce \u00e0 sa position avantageuse et \u00e0 l&#8217;esprit d&#8217;entreprise de sa puissante aristocratie repr\u00e9sent\u00e9e par la famille des Magons, Carthage ne tarda pas \u00e0 se d\u00e9velopper. Favoris\u00e9e par sa position, aur\u00e9ol\u00e9e de ses prestigieuses origines, servie par des hommes politiques de grande valeur comme Malchus et les Magonides, Carthage, demeur\u00e9e \u00e0 l&#8217;\u00e9cart des grands cataclysmes qui secou\u00e8rent l&#8217;Orient et les cit\u00e9s ph\u00e9niciennes, profita du d\u00e9clin de Tyr (qui n&#8217;\u00e9chappa aux Babyloniens que pour retomber sous la coupe des Perses) et recueillit l&#8217;h\u00e9ritage impressionnant de la malheureuse m\u00e9tropole. N o n seulement elle se tailla un immense empire maritime en M\u00e9diterran\u00e9e occidentale, en regroupant sous son h\u00e9g\u00e9monie toutes les cit\u00e9s ph\u00e9niciennes d&#8217;Occident, chose que Tyr n&#8217;a jamais r\u00e9ussi \u00e0 r\u00e9aliser en Orient, mais elle s&#8217;assura l&#8217;exclusivit\u00e9 du transit vers l&#8217;Orient. En m\u00eame temps, elle amor\u00e7a un mouvement d&#8217;expansion appuy\u00e9 par une inlassable action militaire et diplomatique en vue d&#8217;occuper des positions strat\u00e9giques un peu partout en M\u00e9diterran\u00e9e occidentale, ce qui \u00e9tait de nature \u00e0 favoriser le d\u00e9veloppement de son commerce.<\/p>\n<p>Elle prit pied d&#8217;abord en Sicile : \u00e0 en croire Thucydide, l&#8217;installation des Ph\u00e9niciens dans cette \u00eele aurait \u00e9t\u00e9 ant\u00e9rieure \u00e0 celle des Grecs. Ceux-ci, arriv\u00e9s plus tard, n&#8217;avaient fait que refouler les Ph\u00e9niciens vers l&#8217;ouest de l&#8217;\u00eele o\u00f9 ils auraient conserv\u00e9 simplement une mince frange c\u00f4ti\u00e8re. Si l&#8217;arch\u00e9ologie confirme la pr\u00e9sence des Ph\u00e9niciens d\u00e8s le VIP s. \u00e0 Moty\u00e9 et dans d&#8217;autres endroits de l&#8217;ouest de l&#8217;\u00eele, aucune trace, par contre, n&#8217;a \u00e9t\u00e9 trouv\u00e9e dans l&#8217;est ou dans le sud-est de la Sicile qui soit de nature \u00e0 prouver que les Ph\u00e9niciens s&#8217;y \u00e9taient install\u00e9s avant les Grecs. On est donc oblig\u00e9 de douter de l&#8217;affirmation de Thucydide tant que les fouilles n&#8217;auraient pas mis au jour un niveau ph\u00e9nicien au-dessous du niveau grec.<\/p>\n<p>A la fin du VIe s., Carthage s&#8217;installa en Sardaigne. Les d\u00e9couvertes arch\u00e9ologiques le prouvent bien ; et il serait prudent de retenir cette date plut\u00f4t que celle plus lointaine de 654 avant J.-C. que nous donne la tradition mais que rien ne confirme. C&#8217;est vers la m\u00eame \u00e9poque, \u00e9galement, qu&#8217;elle s&#8217;installe aux Bal\u00e9ares (Ibiza) et au sud-est de l&#8217;Espagne. Les Phoc\u00e9ens qui avaient fond\u00e9 Massalia (Marseille) vers 600 avant J.-C. et qui connurent la plus rapide des ascensions, se pr\u00e9sentaient comme de s\u00e9rieux rivaux des Carthaginois. Puissants militairement et \u00e9conomiquement gr\u00e2ce \u00e0 un commerce florissant, ils s&#8217;install\u00e8rent en Corse et tent\u00e8rent d&#8217;essaimer en M\u00e9diterran\u00e9e. Ils se heurt\u00e8rent \u00e0 Carthage qui stoppa brutalement leur expansion \u00e0 la suite de la fameuse bataille d&#8217;Alalia (535).<\/p>\n<p>Chass\u00e9s de Corse, ils furent aussi \u00e9limin\u00e9s d&#8217;Espagne et se confin\u00e8rent au seul golfe du Lion. Ainsi, \u00e0 la fin du VIe s. avant J.-C., la puissance carthaginoise s&#8217;\u00e9tendait sur toutes les colonies ph\u00e9niciennes d&#8217;Afrique, depuis la Tripolitaine jusqu&#8217;\u00e0 l&#8217;Atlantique, et avait des points strat\u00e9giques en Sicile, en Sardaigne, en Corse, aux Bal\u00e9ares et en Espagne. Sa position \u00e9tait renforc\u00e9e par un trait\u00e9 d&#8217;alliance qu&#8217;elle avait sign\u00e9 avec les \u00c9trusques, une autre puissance de l&#8217;\u00e9poque. Cependant, dans cette politique d&#8217;expansion militaire et \u00e9conomique, tendant \u00e0 lui assurer l&#8217;exclusivit\u00e9 du commerce en Occident, Carthage finit par se trouver face \u00e0 face avec son premier grand rival m\u00e9diterran\u00e9en : les Grecs.<\/p>\n<h3>La bataille d&#8217;Him\u00e8re et ses cons\u00e9quences<\/h3>\n<p>L&#8217;expansion carthaginoise se heurte donc aux Grecs et un long conflit se d\u00e9veloppa pendant plusieurs ann\u00e9es avant de d\u00e9g\u00e9n\u00e9rer en choc sanglant qui mit aux prises les deux puissances en Sicile, le jour m\u00eame, semble-t-il, o\u00f9 la marine grecque affrontait celle des Perses \u00e0 Salamine. Les Grecs parl\u00e8rent d&#8217;une arm\u00e9e carthaginoise de 300 000 hommes, habitu\u00e9s qu&#8217;ils \u00e9taient \u00e0 parler de \u00ab hordes barbares \u00bb. Pour la critique moderne, les effectifs carthaginois, compos\u00e9s essentiellement de Libyens, de Corses, d&#8217;Ib\u00e8res et de Sardes et command\u00e9s par le Magonide Amilcar, ne d\u00e9passaient gu\u00e8re 30 000 hommes. \u00c0 en croire les sources grecques cette exp\u00e9dition se solda par une v\u00e9ritable catastrophe militaire, l&#8217;arm\u00e9e et la flotte carthaginoises ayant \u00e9t\u00e9 quasiment an\u00e9anties par G\u00e9lon pr\u00e8s d&#8217;Him\u00e8re en 480 avant J.-C. Dans le m\u00eame temps, les Grecs triomphaient \u00e0 Salamine et les deux \u00e9v\u00e9nements furent li\u00e9s et interpr\u00e9t\u00e9s comme le symbole du triomphe des lumi\u00e8res sur les forces de la barbarie.<\/p>\n<p>Les Grecs, imbus de la sup\u00e9riorit\u00e9 de leur civilisation et gris\u00e9s par l&#8217;importance de leurs succ\u00e8s en Occident et en Orient, exag\u00e9r\u00e8rent, bien entendu, leur triomphe et eurent l&#8217;impression de vivre un moment exaltant. Mais, m\u00eame si la d\u00e9faite d&#8217;Him\u00e8re n&#8217;eut pas sur Carthage les cons\u00e9quences catastrophiques qu&#8217;on s&#8217;est plu \u00e0 mettre en relief, elle n&#8217;en constitua pas moins un tournant dans son histoire. La main mise de plus en plus grande des Grecs sur les deux bassins de la M\u00e9diterran\u00e9e qui eurent tendance \u00e0 se fermer au commerce punique, entra\u00eena des changements affectant un grand nombre de secteurs. La transformation la plus importante semble \u00eatre une aust\u00e9rit\u00e9 draconienne qui caract\u00e9risa le mode de vie des Carthaginois \u00e0 cette \u00e9poque.<\/p>\n<p>Les arch\u00e9ologues ont \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9s par la pauvret\u00e9 relative des tombes carthaginoises du Ve s. o\u00f9 les objets import\u00e9s comme les c\u00e9ramiques corinthiennes ou attiques et autres objets \u00e9gyptiens deviennent assez rares. Le go\u00fbt du luxe semble avoir \u00e9t\u00e9 banni et les riches donn\u00e8rent m\u00eame l&#8217;exemple : des lois somptuaires limit\u00e8rent le faste des noces et on r\u00e9glementa les d\u00e9penses des fun\u00e9railles. M\u00eame les bijoux fabriqu\u00e9s sur place sont rares dans les tombes de cette \u00e9poque. Cet effort d&#8217;aust\u00e9rit\u00e9 n&#8217;\u00e9pargna pas le domaine religieux, et on constate que monuments et offrandes perdent de leur faste et de leur richesse.<\/p>\n<p>D&#8217;autre part, son isolement et le tarissement de son commerce posaient \u00e0 Carthage de graves probl\u00e8mes de ravitaillement : elle ne recevait plus certaines denr\u00e9es indispensables \u00e0 sa vie. Pour se procurer tout cela et, en m\u00eame temps, r\u00e9organiser ses forces et \u00e9ventuellement faire face \u00e0 de probables assauts grecs, Carthage se mit en devoir de conqu\u00e9rir un arri\u00e8re-pays qui correspond en gros au territoire tunisien actuel. Cette conqu\u00eate se fit au prix de durs combats avec les autochtones, mais dota l&#8217;aristocratie carthaginoise de vastes domaines agricoles. Dion Chrysostome, \u00e9voquant plus tard ce ph\u00e9nom\u00e8ne, parla de \u00ab transformation des Carthaginois, de Tyriens qu&#8217;ils \u00e9taient, en Africains \u00bb. Ces multiples difficult\u00e9s avec les Grecs et l&#8217;isolement qui en r\u00e9sulta pouss\u00e8rent Carthage \u00e0 chercher de nouveaux d\u00e9bouch\u00e9s et \u00e0 intensifier son commerce avec les populations primitives dans le temps m\u00eame o\u00f9 ses importations de produits grecs ou \u00e9gyptiens se rar\u00e9fiaient.<\/p>\n<p>Elle entendait consacrer les profits tir\u00e9s de ce nouveau commerce \u00e0 refaire les bases de sa puissance. En effet, les Carthaginois \u00e9chang\u00e8rent avec les peuples primitifs des objets fabriqu\u00e9s sans grande valeur contre d&#8217;importantes quantit\u00e9s de m\u00e9tal pr\u00e9cieux ou de l&#8217;ivoire. H\u00e9rodote nous a d\u00e9crit le proc\u00e9d\u00e9 pittoresque que les Carthaginois utilisaient dans ce commerce fort lucratif : ils descendent leurs marchandises et les rangent le long du rivage puis, apr\u00e8s avoir fait beaucoup de fum\u00e9e, ils remontent sur leurs vaisseaux ; les autochtones avertis par la fum\u00e9e viennent appr\u00e9cier la marchandise, d\u00e9posent la quantit\u00e9 d&#8217;or qui leur para\u00eet correspondre \u00e0 la valeur de la marchandise propos\u00e9e, puis s&#8217;en vont. Si cette quantit\u00e9 d&#8217;or para\u00eet satisfaisante aux Carthaginois, ils l&#8217;emportent et s&#8217;en vont apr\u00e8s avoir laiss\u00e9 la marchandise aux autochtones, sinon ils attendent de nouvelles offres. Personne ne touche \u00e0 rien avant l&#8217;accord total des deux parties. La plus grande loyaut\u00e9 semble avoir pr\u00e9sid\u00e9 \u00e0 ce proc\u00e9d\u00e9 de troc muet qui s&#8217;est d&#8217;ailleurs prolong\u00e9 sur la c\u00f4te africaine jusqu&#8217;au XIX e s. L&#8217;enjeu \u00e9tait si consid\u00e9rable que nul n&#8217;eut song\u00e9 \u00e0 tricher.<\/p>\n<h3>Les p\u00e9riples de Hannon et de Himilcon<\/h3>\n<p>C&#8217;est \u00e0 la recherche de tels profits, \u00e0 la fois consid\u00e9rables et faciles, que Hannon entreprit vers le milieu du V e s. un fameux p\u00e9riple dont il a d\u00e9crit les \u00e9tapes et dont les Grecs nous ont conserv\u00e9 une traduction. \u00abRelation de Hannon, roi des Carthaginois, sur les contr\u00e9es libjques au del\u00e0 des colonnes d&#8217;H\u00e9racl\u00e8s, qu&#8217;il a d\u00e9di\u00e9e dans le temple de Kronos et dont voici le texte :<\/p>\n<ol>\n<li>Il a paru bon aux Carthaginois qu &#8216;Hannon navigu\u00e2t en dehors des Colonnes d&#8217;H\u00e9racl\u00e8s et fond\u00e2t des villes liby-ph\u00e9niciennes. Il navigua donc, emmenant 60 vaisseaux \u00e0 50 rames, une multitude d&#8217;hommes et de femmes, au nombre d&#8217;environ 30 000, des vivres et d&#8217;autres objets n\u00e9cessaires.<\/li>\n<li>Apr\u00e8s avoir pass\u00e9 le long des Colonnes et avoir navigu\u00e9 au del\u00e0 pendant deux jours, nous fond\u00e2mes une premi\u00e8re ville que nous appel\u00e2mes Thjmiat\u00e9rion ; au-dessous d&#8217;elle \u00e9tait une grande plaine.<\/li>\n<li>Ensuite, nous dirigeant vers l&#8217;Occident, nous parv\u00eenmes au lieu dit Soleils, promontoire libyque couvert d&#8217;arbres.<\/li>\n<li>Ayant \u00e9tabli l\u00e0 un sanctuaire de Pos\u00e9idon, nous navigu\u00e2mes dans la direction du soleil levant pendant une demi-journ\u00e9e apr\u00e8s laquelle nous arriv\u00e2mes \u00e0 une lagune situ\u00e9e non loin de la mer, couverte de roseaux abondants et \u00e9lev\u00e9s ; des \u00e9l\u00e9phants et d&#8217;autres animaux, tr\u00e8s nombreux y paissaient.<\/li>\n<li>Apr\u00e8s avoir d\u00e9pass\u00e9 cette lagune et navigu\u00e9 pendant unejourn\u00e9e, nous fond\u00e2mes sur la mer des colonies (,nouvelles?) appel\u00e9es le Mur Carien, Gytt\u00e9, A\u00e9ra, Melita et Arambys.<\/li>\n<li>\u00c9tant partis de l\u00e0, nous arriv\u00e2mes au grandfleuve Lixos qui vient de la Libye. Sur ses rives, des nomades, les Lixites faisaient pa\u00eetre des troupeaux. Nous rest\u00e2mes quelque temps avec ces gens, dont nous dev\u00eenmes les amis.<\/li>\n<li>Au-dessus d&#8217;eux, vivaient des Ethiopiens inhospitaliers, habitant une terre pleine de b\u00eates f\u00e9roces, travers\u00e9e par des grandes montagnes, d&#8217;o\u00f9 sort, diton, le Lixos. On dit aussi qu&#8217;autour de ces montagnes vivent des hommes d&#8217;un aspectparticulier, les Troglodytes ; les Lixites pr\u00e9tendent qu&#8217;ils sontplus rapides \u00e0 la course que des chevaux.<\/li>\n<li>Ayant pris des interpr\u00e8tes chez les Lixites, nous longe\u00e2mes le d\u00e9sert, dans la direction du Midi, pendant un jour. Alors nous trouv\u00e2mes, dans l&#8217;enfoncement d&#8217;un golfe, une petite \u00eele, ayant une circonf\u00e9rence de cinq stades ; nous l&#8217;appel\u00e2mes Cern\u00e9 et nous y laiss\u00e2mes des colons. D&#8217;apr\u00e8s notre voyage, nous juge\u00e2mes qu&#8217;elle \u00e9tait situ\u00e9e \u00e0 1&#8217;opposite de Carthage. Car il fallait naviguer autant pour aller de Carthage aux Colonnes que pour aller des Colonnes \u00e0 Cern\u00e9.<\/li>\n<li>De l\u00e0, passant par un grand fleuve, le Chr\u00e9t\u00e8s, nous arriv\u00e2mes \u00e0 un lac qui renfermait trois \u00eeles plus grandes que Cern\u00e9. Variant de ces \u00eeles, nous f\u00eemes un jour de navigation et arriv\u00e2mes au fond du lac que dominaient de tr\u00e8s grandes montagnes pleines d&#8217;hommes sauvages, v\u00eatus de peaux de b\u00eates qui, nous lan\u00e7ant des pierres, nous emp\u00each\u00e8rent de d\u00e9barquer.<\/li>\n<li>De l\u00e0, nous entr\u00e2mes dans un autre fleuve, grand et large, rempli de crocodiles et d&#8217;hippopotames. Puis nous rebrouss\u00e2mes chemin et nous retourn\u00e2mes \u00e0 Cern\u00e9.<\/li>\n<li>Nous navigu\u00e2mes de l\u00e0 vers le Midi, pendant douze jours, en longeant la c\u00f4te toute enti\u00e8re occup\u00e9e par des Ethiopiens qui fuyaient \u00e0 notre approche. Ils parlaient une langue incompr\u00e9hensible, m\u00eame pour les Lixites qui \u00e9taient avec nous.<\/li>\n<li>Le dernier jour nous abord\u00e2mes des montagnes \u00e9lev\u00e9es couvertes d&#8217;arbres dont les bois \u00e9taient odorif\u00e9rants et de diverses couleurs.<\/li>\n<li>Ayant contourn\u00e9 ces montagnes pendant deuxjours, nous arriv\u00e2mes dans un golfe immense, de l&#8217;autre c\u00f4te duquel il y avait une plaine ; l\u00e0 nous v\u00eemes, la nuit, des feux s&#8217;\u00e9levant de tous c\u00f4t\u00e9s par intervalles avec plus ou moins d&#8217;intensit\u00e9. A partir de l\u00e0, nous longe\u00e2mes, pendant trois jours, des flammes, et nous arriv\u00e2mes au golfe nomm\u00e9 la Corne du Sud. Dans l&#8217;enfoncement \u00e9tait une \u00eele, semblable \u00e0 la premi\u00e8re, contenant un lac, \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur duquel, il y avait une autre \u00eele, pleine d&#8217;hommes sauvages. Les femmes \u00e9taient de beaucoup les plus nombreuses. Elles avaient le corps velu et les interpr\u00e8tes les appelaient gorilles. Nous poursuiv\u00eemes des m\u00e2les, sans pouvoir en prendre aucun, car ils \u00e9taient bons grimpeurs et se d\u00e9fendaient. Mais nous nous empar\u00e2mes de trois femmes mordant et \u00e9gratignant ceux qui les entra\u00eenaient ; elles ne voulaient pas les suivre. Nous les tu\u00e2mes et nous enlev\u00e2mes leur peau que nous apport\u00e2mes \u00e0 Carthage. Car nous ne navigu\u00e2mes pas plus avant, faute de vivres. Ce texte a \u00e9t\u00e9 diversement comment\u00e9 par les nombreux savants qui ont eu \u00e0 l&#8217;examiner. Il semble acquis qu&#8217;il ait \u00e9t\u00e9 originellement falsifi\u00e9 par Hannon lui-m\u00eame qui ne voulait communiquer aucune donn\u00e9e pr\u00e9cise sur la fameuse route de l&#8217;or. Il n&#8217;a probablement publi\u00e9 que ce qui \u00e9tait de nature \u00e0 flatter l&#8217;immense orgueil qu&#8217;avaient retir\u00e9 les Carthaginois de cette lointaine exp\u00e9dition sans toutefois compromettre l&#8217;exclusivit\u00e9 de l&#8217;acc\u00e8s \u00e0 une zone prodigieusement enrichissante. Dans ces conditions, de nombreuses identifications de lieux demeurent hasardeuses et les chiffres de navires ou de passagers sont fortement sujets \u00e0 caution. D&#8217;autre part, si certains historiens admettent que Hannon parvint jusqu&#8217;au Golfe de Guin\u00e9e en vue du volcan Cameroun, beaucoup tendent \u00e0 limiter dans l&#8217;espace la port\u00e9e de cette exp\u00e9dition. Les prochaines ann\u00e9es pourraient nous apporter de nouvelles lumi\u00e8res concernant ce fameux p\u00e9riple. A la m\u00eame \u00e9poque, r\u00e9pondant aux m\u00eames pr\u00e9occupations \u00e9conomiques, un autre Carthaginois, Himilcon, a explor\u00e9 la c\u00f4te atlantique de l&#8217;Europe de l&#8217;Ouest \u00e0 la recherche de l&#8217;\u00e9tain et de l&#8217;argent. Il semble que ce deuxi\u00e8me p\u00e9riple ait conduit les Carthaginois jusqu&#8217;aux \u00eeles britanniques. Ces efforts gigantesques entrepris dans les divers domaines de l&#8217;\u00e9conomie carthaginoise et les changements survenus dans la vie sociale, religieuse et politique donn\u00e8rent \u00e0 Carthage un aspect nouveau et la hiss\u00e8rent au rang de grande puissance m\u00e9diterran\u00e9enne.<\/li>\n<li>Apr\u00e8s avoir fait provision d&#8217;eau, nous continu\u00e2mes notre navigation le long de la terre pendant cinq jours, au bout desquels nous arriv\u00e2mes \u00e0 un grand golfe que les interpr\u00e8tes nous disent s&#8217;appeler la Corne de l&#8217;Occident. Dans ce golfe se trouvait une grande \u00eele et, dans l&#8217;\u00eele, une lagune, qui renfermait une autre \u00eele. Y \u00e9tant descendus, nous ne v\u00eemes, le jour, qu&#8217;une for\u00eat, mais, la nuit, beaucoup de feux nous apparurent et nous entend\u00eemes des sons de fl\u00fbtes, un vacarme de cymbales et de tambourins et un tr\u00e8s grand bruit, la peur nous prit et les devins nous ordonn\u00e8rent de quitter l&#8217;\u00eele.<\/li>\n<li>Nous part\u00eemes donc en h\u00e2te de ce lieu, et nous longe\u00e2mes une contr\u00e9e embras\u00e9e pleine de parfums ; des ruisseaux de flammes sortaient et venaient se jeter dans la mer. Tm. terre \u00e9tait inaccessible \u00e0 cause de la chaleur.<\/li>\n<li>Saisis de crainte, nous nous \u00e9loign\u00e2mes rapidement. Pendant quatre journ\u00e9es de navigation, nous v\u00eemes, la nuit, la terre couverte de flammes ; au milieu \u00e9tait un feu \u00e9lev\u00e9, plus grand que les autres et qui paraissait toucher les astres. Mais le jour,on reconnaissait que c&#8217;\u00e9tait une tr\u00e8s grande montagne appel\u00e9e le char des dieux.<\/li>\n<\/ol>\n<h2>L&#8217;apog\u00e9e de Carthage et le premier conflit avec Rome<\/h2>\n<p>Battue par les Grecs, \u00e9cart\u00e9e de la M\u00e9diterran\u00e9e orientale, Carthage avait r\u00e9ussi \u00e0 r\u00e9tablir une situation chancelante et, gr\u00e2ce \u00e0 la nouvelle orientation de son empire et de son \u00e9conomie, elle revint, peu \u00e0 peu, en surface et commen\u00e7a de nouveau \u00e0 faire figure de grande puissance sur l&#8217;\u00e9chiquier de la politique m\u00e9diterran\u00e9enne. Exploitant les querelles entre les cit\u00e9s grecques, elle essaya de reconqu\u00e9rir les positions qu&#8217;elle avait perdues en Sicile et parvint \u00e0 contr\u00f4ler une bonne partie de l&#8217;\u00eele malgr\u00e9 l&#8217;hostilit\u00e9 de Denys de Syracuse et de ses successeurs qui tent\u00e8rent \u00e0 plusieurs reprises de mettre un frein \u00e0 son expansion.<\/p>\n<h3>L&#8217;essor de Carthage<\/h3>\n<p>La fin du IVe s. voit Carthage reprendre pied dans le bassin oriental de la M\u00e9diterran\u00e9e en nouant des relations commerciales intenses avec les nouveaux Etats d&#8217;Orient issus de la conqu\u00eate d&#8217;Alexandre et, en particulier, avec le royaume des Ptol\u00e9m\u00e9es d&#8217;Egypte qui fondait sa nouvelle monnaie sur l&#8217;\u00e9talon ph\u00e9nicien, le m\u00eame donc que celui adopt\u00e9 par Carthage o\u00f9 l&#8217;apparition des \u00e9missions mon\u00e9taires proprement carthaginoises n&#8217;est gu\u00e8re ant\u00e9rieure au milieu du IVe s. Sa puissance \u00e9conomique s&#8217;en trouva singuli\u00e8rement renforc\u00e9e. Au cours de la derni\u00e8re d\u00e9cennie du IVe s.<\/p>\n<p>Carthage connut une br\u00e8ve mais s\u00e9rieuse alerte due \u00e0 un nouveau tyran syracusian, Agathocle, qu&#8217;elle contribua, au d\u00e9but, \u00e0 installer solidement au pouvoir. D\u00e8s qu&#8217;il se sentit fort, Agathocle s&#8217;empressa d&#8217;empi\u00e9ter sur le territoire sicilien de Carthage. Au prix d&#8217;un grand effort militaire celle-ci r\u00e9ussit \u00e0 refouler Agathocle vers Syracuse et l&#8217;y assi\u00e9gea. Mais le tyran syracusain tenta une diversion hardie qui sera plus tard reprise par les Romains : trompant le blocus carthaginois, il r\u00e9ussit, \u00e0 la t\u00eate de 14 000 hommes, \u00e0 s&#8217;\u00e9chapper de Syracuse et d\u00e9barqua dans le sud du Cap Bon en 310.<\/p>\n<p>Il br\u00fbla sa flotte vraisemblablement pour enlever \u00e0 ses soldats tout espoir de retour, puis, gr\u00e2ce \u00e0 ses talents militaires, il parvint \u00e0 se maintenir pendant trois ans dans le pays o\u00f9 il s&#8217;empara de plusieurs cit\u00e9s ; mais n&#8217;ayant pas r\u00e9ussi \u00e0 inqui\u00e9ter Carthage, bien en s\u00e9curit\u00e9 \u00e0 l&#8217;abri de ses remparts, il vit bient\u00f4t sa tentative tourner court. Agathocle eut l&#8217;intelligence de ne pas s&#8217;enfermer trop longtemps dans cette conqu\u00eate sans issue et pr\u00e9f\u00e9ra traiter avec les Carthaginois apr\u00e8s avoir regagn\u00e9 discr\u00e8tement la Sicile. Carthage put ainsi conserver sa province sicilienne. L&#8217;entreprise d&#8217;Agathocle, m\u00eame si elle s&#8217;\u00e9tait sold\u00e9e par un \u00e9chec, avait eu le m\u00e9rite de rel\u00e2cher quelque peu la pression punique sur Syracuse sans compter qu&#8217;elle constitua un dangereux pr\u00e9c\u00e9dent que les Romains n&#8217;h\u00e9sit\u00e8rent pas \u00e0 suivre lors de la premi\u00e8re, puis de la deuxi\u00e8me guerre punique.<\/p>\n<figure id=\"attachment_3126\" aria-describedby=\"caption-attachment-3126\" style=\"width: 150px\" class=\"wp-caption alignleft\"><img loading=\"lazy\" class=\"wp-image-3126 size-thumbnail\" src=\"http:\/\/mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2018\/12\/Collier-punique-Musee-de-Carthage-150x150.jpg\" alt=\"Collier punique Mus\u00e9e de Carthage\" width=\"150\" height=\"150\" srcset=\"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2018\/12\/Collier-punique-Musee-de-Carthage-150x150.jpg 150w, https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2018\/12\/Collier-punique-Musee-de-Carthage-473x475.jpg 473w\" sizes=\"(max-width: 150px) 100vw, 150px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-3126\" class=\"wp-caption-text\"><em>Collier punique &#8211; Mus\u00e9e de Carthage:<\/em> <em>D\u00e9couvert dans une tombe de Carthage. Il est constitu\u00e9 de nombreux \u00e9l\u00e9ments de mati\u00e8res et de formes diverses : or et pierres pr\u00e9cieuses tels que lapis, turquoise, hyacinthe et perles. Notez en particulier deux pendentifs l&#8217;un circulaire, l&#8217;autre rectangulaire. Tous ces \u00e9l\u00e9ments jouent le r\u00f4le d&#8217;amulettes protectrices. Datable du VIT s. av. J.-C.<\/em><\/figcaption><\/figure>\n<p>Agathocle avait peut-\u00eatre l&#8217;intention de reprendre la lutte contre Carthage, mais sa mort en 289 l&#8217;emp\u00eacha de r\u00e9aliser ses projets. Les Carthaginois en profit\u00e8rent pour consolider leur position d&#8217;autant plus que les dissensions entre cit\u00e9s grecques de Sicile favoris\u00e8rent leurs interventions et ils s&#8217;impos\u00e8rent souvent en arbitres de la situation. En 278, ils bloqu\u00e8rent Syracuse qui ne fut d\u00e9livr\u00e9e que gr\u00e2ce \u00e0 l&#8217;intervention de Pyrrhus, roi d&#8217;\u00c9pire et champion d&#8217;un hell\u00e9nisme occidental en pleine d\u00e9cadence. Pyrrhus r\u00e9ussit n\u00e9anmoins \u00e0 reconqu\u00e9rir toutes les possessions carthaginoises de Sicile sauf Lilyb\u00e9e.<\/p>\n<figure id=\"attachment_3129\" aria-describedby=\"caption-attachment-3129\" style=\"width: 300px\" class=\"wp-caption alignleft\"><img loading=\"lazy\" class=\"wp-image-3129 size-medium\" src=\"http:\/\/mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2018\/12\/Monnaie-punique-Musee-de-Carthage-300x155.jpg\" alt=\"Monnaie punique - Mus\u00e9e de Carthage\" width=\"300\" height=\"155\" srcset=\"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2018\/12\/Monnaie-punique-Musee-de-Carthage-300x155.jpg 300w, https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2018\/12\/Monnaie-punique-Musee-de-Carthage-768x396.jpg 768w, https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2018\/12\/Monnaie-punique-Musee-de-Carthage.jpg 880w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-3129\" class=\"wp-caption-text\"><em><strong>Monnaie punique:<\/strong> Sur la face est repr\u00e9sent\u00e9e une t\u00eate de femme pouvant \u00eatre celle de Cor\u00e9, d\u00e9esse des moissons. Deux \u00e9pis de bl\u00e9 d\u00e9corent ses cheveux, elle est par\u00e9e d&#8217;un collier et de boucles d&#8217;oreilles. Au revers sont repr\u00e9sent\u00e9s un cheval et un globe rayonnant flanqu\u00e9 de deux cobras. Cette pi\u00e8ce est dat\u00e9e du milieu du IIIe s. av. J.-C. Elle est en \u00e9lectrum, alliage d&#8217;or et d&#8217;argent dans les proportions d&#8217;un tiers et deux tiers. Les motifs reproduits sont des embl\u00e8mes de Carthage.<\/em><\/figcaption><\/figure>\n<p>Cependant les cit\u00e9s grecques commenc\u00e8rent \u00e0 se m\u00e9fier de Pyrrhus, voyant en lui un tyran en puissance, et certaines d&#8217;entre elles se ralli\u00e8rent \u00e0 Carthage. Devant cette hostilit\u00e9 d\u00e9clar\u00e9e, Pyrrhus abandonna en 276 l&#8217;\u00eele, et les Carthaginois purent reprendre leurs positions. Puis profitant \u00e0 nouveau des rivalit\u00e9s, jamais \u00e9teintes entre les diverses cit\u00e9s grecques de Sicile, ils ne tard\u00e8rent pas \u00e0 \u00e9tendre leur influence dans le reste de l&#8217;\u00eele. Un effort militaire vigoureux aurait permis aux Carthaginois l&#8217;occupation rapide de l&#8217;\u00eele bien avant le d\u00e9but du III e s. Carthage ne le fit pas et, lorsqu&#8217;en 269 elle s&#8217;installa \u00e0 Messine, elle se trouva face \u00e0 face avec la nouvelle force m\u00e9diterran\u00e9enne : Rome.<\/p>\n<h3>La premi\u00e8re guerre punique<\/h3>\n<p>La cause directe de la guerre qui va se d\u00e9clencher a \u00e9t\u00e9 l&#8217;appel lanc\u00e9 \u00e0 Rome par les Mamertins. Ceux-ci, bloqu\u00e9s \u00e0 Messine par le syracusain Hi\u00e9ron, demandent d&#8217;abord du secours aux Puniques qui acc\u00e8dent \u00e0 leur sollicitation mais pour occuper aussit\u00f4t la ville ; un deuxi\u00e8me parti mamertin, m\u00e9content de cette occupation punique, fait appel aux Romains. Rome avait, \u00e0 cette \u00e9poque-l\u00e0, r\u00e9ussi \u00e0 imposer son h\u00e9g\u00e9monie \u00e0 toute l&#8217;Italie et venait \u00e9galement de s&#8217;installer \u00e0 Rh\u00e9gion, de l&#8217;autre c\u00f4t\u00e9 du d\u00e9troit. Beaucoup d&#8217;historiens, repensant l&#8217;histoire apr\u00e8s coup, en conclurent que cette situation mettant deux imp\u00e9rialismes face \u00e0 face, devait fatalement d\u00e9g\u00e9n\u00e9rer en choc qui aboutirait n\u00e9cessairement \u00e0 la disparition d&#8217;une des deux forces en pr\u00e9sence.<\/p>\n<p>C&#8217;est une vue tr\u00e8s s\u00e9duisante, \u00e0 coup s\u00fbr, mais qui ne tient pas assez compte de la complexit\u00e9 de la situation car le d\u00e9clenchement du conflit avait quelque chose de paradoxal : les deux puissances qui n&#8217;allaient pas tarder \u00e0 se transformer en forces hostiles, avaient eu jusque-l\u00e0 des rapports pacifiques et amicaux. La puissance maritime et commerciale de Carthage ne pouvait g\u00eaner la puissance terrestre et agricole de Rome.<\/p>\n<p>Les deux \u00c9tats semblaient s&#8217;\u00eatre engag\u00e9s dans deux voies parall\u00e8les sinon compl\u00e9mentaires. Plusieurs trait\u00e9s dont le premier remonterait \u00e0 509 avant J.-C. avaient d\u00e9j\u00e0 concr\u00e9tis\u00e9 une volont\u00e9 assez nette de coexistence fond\u00e9e sur une limitation raisonnable des ambitions et la n\u00e9cessit\u00e9 de lutter contre l&#8217;ennemi commun : les Grecs, \u00e0 la veille de la premi\u00e8re guerre punique, la d\u00e9cadence de l&#8217;hell\u00e9nisme occidental supprimait certes un facteur important d&#8217;entente mais ne rendait nullement le conflit in\u00e9vitable, car un clivage de la M\u00e9diterran\u00e9e en deux domaines suffisamment distincts aurait bien pu r\u00e9soudre le probl\u00e8me.<\/p>\n<p>Carthage en tout cas ne pouvait, \u00e0 cette \u00e9poque, engager une politique v\u00e9ritablement imp\u00e9rialiste. C&#8217;\u00e9tait incompatible avec son r\u00e9gime politique et son organisation militaire. Tout ceci explique l&#8217;extr\u00eame lenteur qui marquera le d\u00e9but de la guerre. De m\u00eame, \u00e0 Rome on h\u00e9sita longuement avant de se r\u00e9soudre \u00e0 engager les hostilit\u00e9s : deux partis, l&#8217;un pacifiste, l&#8217;autre belliqueux, le premier repr\u00e9sent\u00e9 par la puissante famille des Claudii, le second par celle des Fabii s&#8217;affront\u00e8rent sur la sc\u00e8ne politique. Les s\u00e9nateurs ne parvenaient pas \u00e0 se mettre d&#8217;accord, et l&#8217;affaire, d&#8217;apr\u00e8s Polybe, fut port\u00e9e devant le peuple qui vota en faveur d&#8217;une intervention en Sicile.<\/p>\n<p>En fait, conform\u00e9ment \u00e0 des usages \u00e9tablis, il appartenait au S\u00e9nat et non au peuple de d\u00e9cider. Mais m\u00eame si le peuple n&#8217;a pas d\u00e9cid\u00e9 seul, en l&#8217;occurrence, il a d\u00fb faire pression sur le S\u00e9nat pour le pousser \u00e0 ratifier l&#8217;exp\u00e9dition de Sicile. Les Fabii agitaient devant l&#8217;opinion populaire la menace d&#8217;un imp\u00e9rialisme punique envahissant et app\u00e2taient les foules par l&#8217;\u00e9vocation des tr\u00e9sors fabuleux que d\u00e9tenaient les cit\u00e9s siciliennes ; enfin, ils avaient r\u00e9ussi \u00e0 convaincre les Romains que la guerre serait rapide et limit\u00e9e. Il faut aussi tenir compte du fait que les grandes familles romaines d&#8217;origine campanienne \u00e9taient pour la guerre, car la fermeture du d\u00e9troit de Messine par les Puniques aurait \u00e9t\u00e9 n\u00e9faste pour l&#8217;industrie et le commerce capouan ; or le consul Appius Claudius Caudex, champion du parti de la guerre, \u00e9tait enti\u00e8rement li\u00e9 \u00e0 l&#8217;aristocratie capouane par des int\u00e9r\u00eats et par certaines parent\u00e9s. En 264, il tint garnison \u00e0 Messine. Jusque-l\u00e0 il n&#8217;y avait eu aucune d\u00e9claration de guerre, mais celle-ci paraissait difficilement \u00e9vitable, en d\u00e9pit des h\u00e9sitations de Carthage qui semblait vouloir \u00e9viter le conflit et qui r\u00e9agissait mollement devant les initiatives romaines.<\/p>\n<p>C&#8217;est ainsi, par exemple, que l&#8217;amiral punique Hannon, craignant d&#8217;aggraver la tension entre les deux \u00e9tats punique et romain et n&#8217;ayant pas re\u00e7u d&#8217;instructions pr\u00e9cises de la part de son gouvernement, \u00e9vacua Messine. Cette attitude fut jug\u00e9e trop conciliante par Carthage qui crucifia son amiral puis s&#8217;entendit avec Hi\u00e9ron de Syracuse pour bloquer le d\u00e9troit et isoler les Romains dans la citadelle de Messine.<\/p>\n<figure id=\"attachment_3127\" aria-describedby=\"caption-attachment-3127\" style=\"width: 225px\" class=\"wp-caption alignleft\"><img loading=\"lazy\" class=\"size-medium wp-image-3127\" src=\"http:\/\/mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2018\/12\/Stele-punique-votive-musee-de-Carthage-225x300.jpg\" alt=\"St\u00e8le punique votive mus\u00e9e de Carthage\" width=\"225\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2018\/12\/Stele-punique-votive-musee-de-Carthage-225x300.jpg 225w, https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2018\/12\/Stele-punique-votive-musee-de-Carthage-30x40.jpg 30w, https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2018\/12\/Stele-punique-votive-musee-de-Carthage.jpg 546w\" sizes=\"(max-width: 225px) 100vw, 225px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-3127\" class=\"wp-caption-text\">Mus\u00e9e de Carthage Cette st\u00e8le provient du tophet de Carthage. Dans le fronton, est grav\u00e9 le signe dit de Tanit. Dans le premier registre, repr\u00e9sentation d&#8217;une proue de navire ann\u00e9e d&#8217;un \u00e9peron en trident. Dans le registre inf\u00e9rieur, est grav\u00e9e la d\u00e9dicace votive.<\/figcaption><\/figure>\n<p>Une premi\u00e8re n\u00e9gociation entre les deux bellig\u00e9rants \u00e9choua et fut suivie par une tentative romaine de forcer le blocus. Les Carthaginois, d\u00e9cid\u00e9ment trop conciliants et voulant garder pour eux le bon droit, se content\u00e8rent de repousser le convoi romain et all\u00e8rent jusqu&#8217;\u00e0 rendre \u00e0 leurs ennemis les navires pris au cours de l&#8217;engagement. De nouveau, ils pr\u00e9f\u00e9r\u00e8rent la n\u00e9gociation \u00e0 la guerre et ils eurent beau avertir les Romains qu&#8217;en cas de rupture \u00ab ils ne pourraient m\u00eame plus se laver les mains dans la mer \u00bb, ils ne purent \u00e9viter la guerre. Celle-ci dura 23 ans (264-241). Elle peut se diviser, dans ses grandes lignes, en quatre phases assez distinctes. La premi\u00e8re se situe entre 264 et 260.<\/p>\n<figure id=\"attachment_3128\" aria-describedby=\"caption-attachment-3128\" style=\"width: 512px\" class=\"wp-caption alignleft\"><img loading=\"lazy\" class=\"wp-image-3128 size-full\" src=\"http:\/\/mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2018\/12\/galere-antique.jpg\" alt=\"gal\u00e8re antique\" width=\"512\" height=\"141\" srcset=\"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2018\/12\/galere-antique.jpg 512w, https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2018\/12\/galere-antique-300x83.jpg 300w\" sizes=\"(max-width: 512px) 100vw, 512px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-3128\" class=\"wp-caption-text\"><em><strong>Restitution d&#8217;une gal\u00e8re antique:<\/strong> La tri\u00e8re (ou trir\u00e8me) \u00e9tait le navire de guerre par excellence du V au III&#8217; s. av. J.-C. Long de 35 \u00e0 36 m et large de 5 \u00e0 5,50 m, le navire \u00e9tait man\u0153uvr\u00e9 par 170 rameurs r\u00e9partis sur trois rangs superpos\u00e9s par bord. L&#8217;ensemble de l&#8217;\u00e9quipage, rameurs et matelots, atteignait les 200 hommes. C&#8217;\u00e9tait un v\u00e9ritable cuirass\u00e9, arm\u00e9 d&#8217;un \u00e9peron trilame destin\u00e9 \u00e0 enfoncer la coque des navires adverses. La trir\u00e8me sera supplant\u00e9e \u00e0 partir du IIIe s. par la quinqu\u00e9r\u00e8me ou pent\u00e8re qui sera le navire de la premi\u00e8re guerre punique. Longue de 37 m, large de 7 m, elle comporte cinq rangs de rameurs superpos\u00e9s et n\u00e9cessite 300 hommes r\u00e9partis par deux pour chaque aviron. Elle embarque aussi 120 soldats. L&#8217;abordage du navire adverse \u00e9tait pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 \u00e0 l&#8217;\u00e9peronnage.<br \/><\/em><\/figcaption><\/figure>\n<p>Peu de faits saillants hormis le passage de Hi\u00e9ron de Syracuse dans le camp romain, ce qui eut pour effet d&#8217;isoler les Puniques, la prise d&#8217;Agrigente par les troupes romaines, et enfin la d\u00e9cision que s&#8217;imposa le S\u00e9nat romain de construire une flotte. Jusque-l\u00e0, les Romains n&#8217;avaient eu qu&#8217;une marine tout \u00e0 fait rudimentaire. Gr\u00e2ce au concours de nombreux alli\u00e9s aguerris dans le domaine de la navigation, tels les Syracusains, et \u00e0 une quinqu\u00e9r\u00e8me punique prise en 264 qui servit de mod\u00e8le, les Romains purent improviser une flotte de cent quinqu\u00e9r\u00e8mes et vingt trir\u00e8mes. Avec la construction d&#8217;une flotte romaine, la guerre entra dans sa seconde phase et fut rapidement marqu\u00e9e par l&#8217;important avantage pris par les Romains sur leurs adversaires. En effet, la flotte romaine improvis\u00e9e va s&#8217;attaquer \u00e0 une des flottes les plus r\u00e9put\u00e9es du monde antique, et, gr\u00e2ce \u00e0 un stratag\u00e8me qui consista \u00e0 pourvoir les navires de grappins et de passerelles de mani\u00e8re \u00e0 pouvoir monter \u00e0 l&#8217;abordage des bateaux ennemis, le consul Duilius surprit les Carthaginois et r\u00e9ussit \u00e0 les battre pr\u00e8s de Mylae (Milazzo), en 260.<\/p>\n<p>Ce fut une cruelle d\u00e9sillusion pour les Puniques qui perdirent quarante cinq navires sans que toutefois leur potentiel guerrier soit s\u00e9rieusement entam\u00e9. Du c\u00f4t\u00e9 romain, l&#8217;effet moral de la victoire fut consid\u00e9rable mais l&#8217;op\u00e9ration a \u00e9t\u00e9 fort co\u00fbteuse sur le plan financier, et les Romains montraient malgr\u00e9 tout une certaine r\u00e9pugnance pour les exp\u00e9ditions maritimes. Aussi une certaine accalmie succ\u00e9da-t-elle \u00e0 cette premi\u00e8re grande offensive maritime et il fallut attendre l&#8217;ann\u00e9e 256 pour voir les Romains m\u00fbrir puis ex\u00e9cuter un projet de d\u00e9barquement en Afrique destin\u00e9 surtout \u00e0 pousser les Carthaginois \u00e0 rel\u00e2cher leur effort en Sicile en \u00e9branlant les bases quelque peu fragiles de leur empire africain. Suivant la voie d\u00e9j\u00e0 trac\u00e9e par Agathocle, les l\u00e9gions romaines, dirig\u00e9es par Regulus, d\u00e9barqu\u00e8rent pr\u00e8s de Clupea (K\u00e9libia).<\/p>\n<p>Le Cap Bon fut razzi\u00e9, les Berb\u00e8res commenc\u00e8rent \u00e0 se soulever et Carthage connut des difficult\u00e9s de ravitaillement. Mais un officier Spartiate \u00e0 la solde de Carthage, Xanthippe, r\u00e9organisa l&#8217;arm\u00e9e punique et parvint presque \u00e0 \u00e9craser les 15 000 romains dont 2 000 seulement r\u00e9ussirent \u00e0 s&#8217;\u00e9chapper. L&#8217;exp\u00e9dition d&#8217;Afrique dirig\u00e9e par Ikegulus tourna court et Rome se r\u00e9solut \u00e0 concentrer ses efforts en Sicile. La guerre entra alors dans sa troisi\u00e8me phase qui devait durer de 255 \u00e0 247 et qui fut marqu\u00e9e par une nouvelle tactique romaine tendant \u00e0 arracher aux Puniques leurs places fortes siciliennes. Panorme commen\u00e7a par succomber aux Romains qui purent alors porter leurs efforts sur Lilyb\u00e9e qu&#8217;ils bloqu\u00e8rent. Mais, au cours de l&#8217;ann\u00e9e 249, les Romains allaient subir coup sur coup, une s\u00e9rie de d\u00e9sastres qui les affaiblirent tant sur le plan mat\u00e9riel que moral. Voulant attaquer la flotte punique \u00e0 Drepane, les Romains subirent un premier d\u00e9sastre auquel vingt sept navires seulement \u00e9chapp\u00e8rent ; les Puniques s&#8217;empar\u00e8rent quelque temps apr\u00e8s d&#8217;un convoi de transport romain se dirigeant vers Lilyb\u00e9e.<\/p>\n<p>Une temp\u00eate fit ensuite le reste, et la flotte romaine se retrouva en 249 avec vingt navires seulement. Carthage venait de r\u00e9tablir une incontestable sup\u00e9riorit\u00e9 sur mer et d\u00e9tenait une chance exceptionnelle sinon de forcer la victoire, du moins d&#8217;obtenir une paix avantageuse. Mais pour des raisons de politique int\u00e9rieure, Carthage ne fit pas l&#8217;effort qui s&#8217;imposait, permettant ainsi \u00e0 son ennemi de reconstituer ses forces.<\/p>\n<p>L&#8217;ann\u00e9e 247 inaugura la derni\u00e8re phase de la premi\u00e8re guerre punique marqu\u00e9e par l&#8217;entr\u00e9e en sc\u00e8ne d&#8217;Amilcar Barca qui mena contre les Romains une habile guerre de harc\u00e8lements, les inqui\u00e9tant s\u00e9rieusement \u00e0 plusieurs reprises, mais qui, faute de moyens et de renforts, ne put emporter la d\u00e9cision. Les op\u00e9rations tra\u00een\u00e8rent en longueur. Rome r\u00e9ussit \u00e0 imposer \u00e0 ses riches un lourd sacrifice financier qui lui permit d&#8217;accro\u00eetre ses forces et de porter aux Puniques, \u00e9puis\u00e9s par une guerre trop longue, le coup d\u00e9cisif au large des \u00eeles Aegates en 241.<\/p>\n<p>Carthage n&#8217;eut plus d&#8217;autre alternative que la paix et Amilcar re\u00e7ut les pleins pouvoirs pour la n\u00e9gocier. Au terme de cette guerre, Carthage dut \u00e9vacuer la Sicile, abandonner les \u00eeles Aegates et Lipari, accepter de payer une indemnit\u00e9 de 3 200 talents en trois ans et s&#8217;engager \u00e0 ne plus recruter de mercenaires en Italie et chez les alli\u00e9s de Rome. Il est remarquable de noter que Rome n&#8217;avait pas cherch\u00e9 \u00e0 ruiner irr\u00e9m\u00e9diablement un rival g\u00eanant son imp\u00e9rialisme puisqu&#8217;elle n&#8217;exigea pas de Carthage de d\u00e9truire ou de livrer sa flotte et qu&#8217;elle ne toucha pas \u00e0 son empire, mise \u00e0 part la Sicile que les Romains voulaient contr\u00f4ler. Il serait \u00e9galement int\u00e9ressant d&#8217;analyser les causes de l&#8217;\u00e9chec carthaginois dans cette guerre qui \u00e9tait presque exclusivement maritime alors m\u00eame que les Puniques passaient pour les ma\u00eetres de la mer.<\/p>\n<p>Beaucoup d&#8217;historiens qui se sont pench\u00e9s sur la question ont attribu\u00e9 la victoire finale des Romains sur les Puniques aux qualit\u00e9s morales dont les premiers ont fait preuve ; suivant en cela la tradition ancienne, ils n&#8217;ont pas dout\u00e9 de la sup\u00e9riorit\u00e9 d&#8217;une arm\u00e9e de citoyens anim\u00e9e de patriotisme sur une arm\u00e9e de mercenaires dilettantes. Mais on peut penser aussi \u00e0 l&#8217;attrait du butin et des primes qui constituait un extraordinaire stimulant pour des soldats de m\u00e9tier, des professionnels de la guerre, sup\u00e9rieurement exp\u00e9riment\u00e9s et ayant au plus haut point le go\u00fbt du risque et de l&#8217;aventure. Au cours des op\u00e9rations et en d\u00e9pit de leur courage ind\u00e9niable, les soldats romains n&#8217;ont fait preuve d&#8217;aucune qualit\u00e9 guerri\u00e8re exceptionnelle.<\/p>\n<p>Xanthippe qui avait du talent et des moyens n&#8217;a pas eu beaucoup de peine \u00e0 tailler en pi\u00e8ces l&#8217;arm\u00e9e de Regulus. Certes les amiraux romains purent remporter quelques victoires sur la flotte punique en la surprenant par des proc\u00e9d\u00e9s insolites, mais les m\u00eames amiraux prouv\u00e8rent leur inexp\u00e9rience des choses de la mer en laissant la temp\u00eate d\u00e9truire leur flotte \u00e0 trois reprises et, d&#8217;une mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, la sup\u00e9riorit\u00e9 des cadres carthaginois sur ceux de Rome parut \u00e9vidente. En r\u00e9alit\u00e9 ce qui a caus\u00e9 la perte de Carthage, c&#8217;est en premier lieu un d\u00e9faut de coordination flagrant entre l&#8217;appareil gouvernemental et le commandement militaire. Si l&#8217;on excepte Amilcar, tous les chefs de l&#8217;arm\u00e9e punique sembl\u00e8rent timor\u00e9s et se cantonn\u00e8rent souvent dans une attitude d\u00e9fensive laissant toute l&#8217;initiative des op\u00e9rations \u00e0 leurs adversaires.<\/p>\n<p>Ils \u00e9taient vraisemblablement paralys\u00e9s par la crainte d&#8217;un tribunal extraordinaire qui, \u00e0 Carthage, jugeait impitoyablement toute d\u00e9faillance dans la conduite de la guerre. C&#8217;est ainsi qu&#8217;ils rat\u00e8rent de multiples occasions de pousser plus loin certains avantages acquis sur le terrain de la lutte et qu&#8217;ils perdirent de pr\u00e9cieux alli\u00e9s comme Hi\u00e9ron de Syracuse. D&#8217;autre part, ces m\u00eames g\u00e9n\u00e9raux manqu\u00e8rent de renforts et de soutiens dans les moments les plus d\u00e9cisifs ; et les raisons d&#8217;une telle faille sont \u00e0 rechercher dans la structure m\u00eame du syst\u00e8me politique carthaginois o\u00f9 une caste de nobles dominant la situation s&#8217;est toujours m\u00e9fi\u00e9e des g\u00e9n\u00e9raux vainqueurs et, de ce fait, prestigieux et susceptibles de tenter de s&#8217;appuyer sur les mercenaires pour s&#8217;emparer du pouvoir. Ce sont donc les contradictions m\u00eames du r\u00e9gime carthaginois qui expliquent, en grande partie, la carence des Puniques.<\/p>\n<p>Cette longue guerre \u00e9branla s\u00e9rieusement l&#8217;\u00e9conomie de Carthage. Le commerce fut paralys\u00e9 et les ressources manqu\u00e8rent quand il fallut payer les mercenaires. Le paiement de ces mercenaires cr\u00e9ait de v\u00e9ritables h\u00e9morragies budg\u00e9taires occasionnant \u00e0 Carthage de multiples difficult\u00e9s de tr\u00e9sorerie qui eurent leur poids dans l&#8217;\u00e9volution de la guerre. Rome, n&#8217;ayant pas eu \u00e0 affronter de tels obstacles, eut beaucoup plus de souffle.<\/p>\n<h3>La r\u00e9volte des mercenaires et l&#8217;entre-deux-guerres<\/h3>\n<p>Certaines difficult\u00e9s rapidement entrevues au cours de la guerre prirent une acuit\u00e9 tout \u00e0 fait dramatique pour Carthage au lendemain de sa d\u00e9faite. Ces difficult\u00e9s vont d\u00e9g\u00e9n\u00e9rer en crise qui, en m\u00eame temps qu&#8217;elle r\u00e9v\u00e9lera tous les vices de l&#8217;\u00e9tat carthaginois, \u00e9branla terriblement les fondements de la puissance punique. En effet, Carthage qui avait \u00e0 payer les indemnit\u00e9s de guerre dut, en plus, faire face \u00e0 une situation g\u00e9n\u00e9rale \u00e9pouvantable. La guerre, en entravant le trafic et le commerce, avait tari les sources m\u00eames de la prosp\u00e9rit\u00e9. L&#8217;exp\u00e9dition de Regulus avait ravag\u00e9 le plus riche des territoires puniques, le Cap Bon.<\/p>\n<p>La r\u00e9volte grondait parmi les paysans berb\u00e8res durement exploit\u00e9s par Carthage qui, de surcro\u00eet, n&#8217;avait pas pu payer la solde de ses mercenaires. Ceux-ci au nombre de 20 000 \u00e9taient concentr\u00e9s \u00e0 Lilyb\u00e9e et attendaient le r\u00e8glement de leurs arri\u00e9r\u00e9s. En 241, ils furent ramen\u00e9s en Afrique en vue d&#8217;\u00eatre pay\u00e9s puis d\u00e9mobilis\u00e9s. Normalement, on aurait d\u00fb payer les contingents au fur et \u00e0 mesure de leur arriv\u00e9e puis les licencier. Mais le tr\u00e9sor de Carthage \u00e9tant vide, le gouvernement les concentra tous pr\u00e8s de Sicca (Le Kef) et voulut n\u00e9gocier avec eux pour obtenir une r\u00e9duction de solde ou quelque arrangement qui lui aurait accord\u00e9 un certain r\u00e9pit. Mais des contestations s&#8217;\u00e9lev\u00e8rent, accentu\u00e9es par la diversit\u00e9 des origines, des ethnies et des langues.<\/p>\n<p>Cela ne tarda pas \u00e0 d\u00e9g\u00e9n\u00e9rer en mouvement de masses qui prit, de jour en jour, de plus en plus d&#8217;ampleur. Carthage comptait pr\u00e9cis\u00e9ment sur les diversit\u00e9s ethniques qui emp\u00eachaient les contingents de s&#8217;entendre et sur les cadres subalternes form\u00e9s d&#8217;officiers indig\u00e8nes, souvent conciliants, pour maintenir la discipline et imposer son point de vue. Or tous ses calculs s&#8217;av\u00e9r\u00e8rent faux, et elle ne tarda pas \u00e0 r\u00e9aliser l&#8217;imprudence commise en op\u00e9rant le rassemblement de plus de 20 000 hommes qui avaient de s\u00e9rieuses raisons de lui en vouloir et qui, le cas \u00e9ch\u00e9ant, n&#8217;\u00e9prouveraient aucun scrupule \u00e0 faire valoir leur droit par la force.<\/p>\n<p>Le mercenaire qui vit en marge de la soci\u00e9t\u00e9, est tout naturellement port\u00e9 \u00e0 se r\u00e9volter contre une autorit\u00e9 qui n&#8217;a pas respect\u00e9 les engagements pris \u00e0 son \u00e9gard. D&#8217;autre part l&#8217;arm\u00e9e punique comprenait un grand nombre d&#8217;esclaves et d&#8217;affranchis fugitifs ou de d\u00e9serteurs qui \u00e9taient des r\u00e9volt\u00e9s en puissance contre l&#8217;ordre social r\u00e9gnant. Tout cela se place dans un contexte de guerres serviles qui ne cessent d&#8217;\u00e9clater en Orient et qui commencent \u00e0 gagner l&#8217;Occident.<\/p>\n<p>Aussi la diversit\u00e9 ethnique n&#8217;emp\u00eacha pas les mercenaires conscients de leurs int\u00e9r\u00eats et de leur force de se r\u00e9volter. Ils furent d&#8217;ailleurs presque tout aussit\u00f4t rejoints par la masse des paysans berb\u00e8res, toujours \u00e0 l&#8217;aff\u00fbt de la moindre possibilit\u00e9 de secouer le joug carthaginois, et d&#8217;autant plus m\u00e9contents qu&#8217;ils avaient d\u00fb livrer la moiti\u00e9 de leur r\u00e9colte en guise de tribut \u00e0 Carthage pendant la guerre. Ainsi, d&#8217;un simple conflit de salaires on passe \u00e0 un v\u00e9ritable conflit de classes, mettant aux prises un double prol\u00e9tariat militaire et agricole uni par l&#8217;exploitation commune dont il est victime et une aristocratie exploitante qui est, de surcro\u00eet, immigr\u00e9e. Les r\u00e9volt\u00e9s quitt\u00e8rent le Kef, march\u00e8rent sur Tunis et s&#8217;y install\u00e8rent.<\/p>\n<p>Carthage se tourna alors vers les cadres subalternes de l&#8217;arm\u00e9e mercenaire, essayant de trouver avec eux un arrangement qui lui aurait permis d&#8217;avoir les mains libres et de mater aussit\u00f4t les Berb\u00e8res. Le carthaginois Giscon tint une s\u00e9rie de r\u00e9unions avec ces officiers, parvint \u00e0 trouver un accord avec eux et commen\u00e7a m\u00eame \u00e0 payer leur solde. D\u00e8s que la nouvelle se r\u00e9pandit un mouvement de masse se d\u00e9clencha, aboutissant rapidement \u00e0 l&#8217;\u00e9limination des cadres moyens jug\u00e9s trop conciliants et qui furent d\u00e9bord\u00e9s par des \u00e9l\u00e9ments absolument intransigeants.<\/p>\n<p>Deux chefs nouveaux, surgis de la masse et \u00e9lus par elle, se dress\u00e8rent devant Carthage et prirent la direction de la r\u00e9volte : Spendios, ancien esclave romain, qui redoutait d&#8217;\u00eatre rendu \u00e0 son ma\u00eetre en cas d&#8217;arrangement et Math\u00f4, un libyen qui savait que tout r\u00e8glement de l&#8217;affaire des mercenaires entra\u00eenera l&#8217;\u00e9crasement des Berb\u00e8res ; l&#8217;un et l&#8217;autre \u00e9taient d\u00e9cid\u00e9s \u00e0 aller jusqu&#8217;au bout. Ils montr\u00e8rent leur intransigeance en faisant massacrer tous les officiers qui avaient accept\u00e9 de n\u00e9gocier avec Carthage et en jetant en prison Giscon et sa suite.<\/p>\n<p>La guerre entra alors dans sa phase active : 70 000 Libyens r\u00e9pondirent \u00e0 l&#8217;appel de M\u00e2tho pour mettre fin \u00e0 tous les abus de Carthage et venger l&#8217;acte sanglant qu&#8217;elle venait d&#8217;accomplir en ex\u00e9cutant 3000 d\u00e9serteurs berb\u00e8res rendus par Rome. Les femmes berb\u00e8res firent don de leurs bijoux, ce qui permit de r\u00e9gler l&#8217;arri\u00e9r\u00e9 de solde des mercenaires. On sollicita l&#8217;appui de toutes les cit\u00e9s hostiles \u00e0 Carthage dont le commerce souffrait de la concurrence punique. Carthage, ruin\u00e9e, sans arm\u00e9e et sans alli\u00e9s, se trouva dans une situation alarmante. Au prix d&#8217;un extraordinaire effort, elle mobilisa ses citoyens, enr\u00f4la de nouveaux mercenaires, les pla\u00e7a sous le commandement de Hannon et les dirigea vers Utique et Hippo Diarrhytus (Bizerte) que les r\u00e9volt\u00e9s venaient d&#8217;assi\u00e9ger.<\/p>\n<p>Hannon ne s&#8217;\u00e9tant pas montr\u00e9 \u00e0 la hauteur de la t\u00e2che, ce fut \u00e0 Amilcar que l&#8217;on confia une seconde arm\u00e9e et le soin de diriger les op\u00e9rations contre les rebelles. Celui-ci r\u00e9ussit \u00e0 surprendre Spendios et \u00e0 le battre gr\u00e2ce \u00e0 une man\u0153uvre qui annonce la tactique d&#8217;Hannibal. Ce succ\u00e8s valut \u00e0 Carthage le ralliement d&#8217;un chef berb\u00e8re, Naravas, et permit aux Carthaginois de remporter une nouvelle victoire sur Spendios. Amilcar voulut exploiter ce nouveau succ\u00e8s pour obtenir de nouveaux ralliements parmi ses anciens soldats. Il traita les prisonniers avec beaucoup de mansu\u00e9tude, leur proposant soit de s&#8217;enr\u00f4ler dans l&#8217;arm\u00e9e carthaginoise, soit de rentrer dans leur pays. Cette indulgence inqui\u00e9ta fort les chefs de l&#8217;arm\u00e9e rebelle qui ripost\u00e8rent en massacrant Giscon et 700 prisonniers carthaginois, creusant ainsi un foss\u00e9 de sang entre les deux adversaires et rendant toute r\u00e9conciliation impossible.<\/p>\n<p>Les Carthaginois, exasp\u00e9r\u00e9s, d\u00e9cid\u00e8rent que les rebelles prisonniers seraient \u00e9cras\u00e9s par les \u00e9l\u00e9phants et la guerre prit la tournure \u00ab inexpiable \u00bb qui devait d\u00e9sormais la caract\u00e9riser. Cependant, les rebelles mirent \u00e0 profit certaines m\u00e9sententes entre Hannon et Amilcar et r\u00e9ussirent \u00e0 reprendre l&#8217;avantage. Utique et Bizerte pass\u00e8rent de leur c\u00f4t\u00e9. Carthage fut de nouveau dans une position critique. Elle eut beau limoger Hannon et donner tous les pouvoirs \u00e0 Amilcar, elle ne se retrouva pas moins en proie \u00e0 la famine, et c&#8217;est de Rome et de Syracuse que le secours vint. Ces deux cit\u00e9s interdirent \u00e0 leurs marchands d&#8217;approvisionner les r\u00e9volt\u00e9s et les invit\u00e8rent \u00e0 vendre des vivres \u00e0 Carthage.<\/p>\n<p>Ainsi les ennemis de la veille, oubliant leur querelle, d\u00e9cid\u00e8rent de ne consid\u00e9rer que leur int\u00e9r\u00eat commun qui \u00e9tait de lutter sans merci contre un soul\u00e8vement qui prenait, \u00e0 leurs yeux de d\u00e9fenseurs de l&#8217;ordre \u00e9tabli, des allures subversives et qui mena\u00e7ait de faire t\u00e2che d&#8217;huile en cas de succ\u00e8s. Les mercenaires se rendirent compte de la vanit\u00e9 de leurs efforts et abandonn\u00e8rent le si\u00e8ge de Carthage.<\/p>\n<p>Pendant ce temps-l\u00e0, Amilcar parvint \u00e0 enfermer l&#8217;arm\u00e9e de Spendios dans le \u00ab D\u00e9fil\u00e9 de la Scie \u00bb (situ\u00e9 vraisemblablement entre Zaghouan et Grombalia), s&#8217;empara de ses chefs, au cours de pourparlers, remporta sur elle une grande victoire et d&#8217;apr\u00e8s Polybe fit \u00e9craser les 40 000 survivants par ses \u00e9l\u00e9phants. La cause semblait entendue malgr\u00e9 la victoire que remporta Math\u00f4 sur les Puniques, quand ceux-ci tent\u00e8rent de reprendre Tunis. Mais Math\u00f4 fut battu, quelque temps apr\u00e8s, pr\u00e8s de Lemta (Lepti Minus), pris et atrocement supplici\u00e9. Bizerte et Utique se rendirent et Carthage r\u00e9tablit toute son autorit\u00e9 sur les Libyens. Cette guerre inexpiable dont certains \u00e9pisodes furent d\u00e9crits et romanc\u00e9s par Flaubert dans \u00ab Salammb\u00f4 \u00bb, faillit sonner le glas pour Carthage.<\/p>\n<p>Elle en sortit \u00e9puis\u00e9e. Rome avait exploit\u00e9 sa faiblesse pour la d\u00e9poss\u00e9der de la Sardaigne, mais la conqu\u00eate de l&#8217;Espagne allait inaugurer pour elle une \u00e8re nouvelle qui la conduira \u00e0 grands pas vers une nouvelle prosp\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p><strong><em>Extrai du livre &#8220;HISTOIRE G\u00c9N\u00c9RALE DE LA TUNISIE: Tome I (<\/em><\/strong><strong><em>Khaled Belkhoja, <\/em><\/strong><strong><em>Abdelmajid Ennabli, <\/em><\/strong><strong><em>Ammar Mahjoubi, <\/em><\/strong><strong><em>H\u00e9di Slim)<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n<h2><a href=\"http:\/\/mehdi.name\/fr\/2018\/12\/31\/histoire-generale-de-la-tunisie-prehistoriques\/\">HISTOIRE G\u00c9N\u00c9RALE DE LA TUNISIE: Les temps pr\u00e9historiques<\/a><\/h2>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&#8217;empire carthaginois Gr\u00e2ce \u00e0 sa position avantageuse et \u00e0 l&#8217;esprit d&#8217;entreprise de sa puissante aristocratie repr\u00e9sent\u00e9e par la famille des Magons, Carthage ne tarda pas \u00e0 se d\u00e9velopper. Favoris\u00e9e par sa position, aur\u00e9ol\u00e9e de ses prestigieuses origines, servie par des hommes politiques de grande valeur comme Malchus et les Magonides, Carthage, demeur\u00e9e \u00e0 l&#8217;\u00e9cart des&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":3132,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[84],"tags":[140,181,88,218,91],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/601"}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=601"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/601\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3139,"href":"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/601\/revisions\/3139"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/3132"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=601"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=601"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=601"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}