{"id":429,"date":"2018-12-26T12:24:43","date_gmt":"2018-12-26T12:24:43","guid":{"rendered":"http:\/\/192.168.0.250\/news24\/?p=429"},"modified":"2020-10-21T11:50:05","modified_gmt":"2020-10-21T09:50:05","slug":"si-ahmed-ben-daoud-el-kairouanais","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/2018\/12\/26\/si-ahmed-ben-daoud-el-kairouanais\/","title":{"rendered":"Ce que raconte un colon fran\u00e7ais sur le Kairouan"},"content":{"rendered":"<p>Apr\u00e8s avoir franchi le d\u00e9fil\u00e9 des Souatirs, cha\u00eenes longues et pierreuses, on laisse \u00e0 gauche le Kelbiah et on entre dans la vaste plaine de Kairouan, aride et nue, coup\u00e9e par des rivi\u00e8res dont les tamarix tracent les contours et montrent \u00e7\u00e0 et l\u00e0 des buttes de terre form\u00e9es par les sources. Bient\u00f4t on aper\u00e7oit un point blanc isol\u00e9 : le minaret de la Mosqu\u00e9e d&#8217;Okba.<\/p>\n<p>Aussit\u00f4t, chameliers et p\u00e8lerins, marchands et grands seigneurs mettent pied \u00e0 terre et se prosternant rendent hommage au lieutenant du Proph\u00e8te qui a fond\u00e9 la Ville sainte.<\/p>\n<p>Kairouan s&#8217;\u00e9l\u00e8ve droite dans la plaine ; elle y d\u00e9roule ses remparts de briques, ses tours et ses bastions, et fait surgir de son enceinte cr\u00e9nel\u00e9e de nombreux minarets, pour la plupart lourds et massifs.<\/p>\n<p>Kairouan a gard\u00e9 tout son prestige aupr\u00e8s des Musulmans qui, jusqu&#8217;\u00e0 l&#8217;occupation fran\u00e7aise, y avaient seuls, droit de cit\u00e9. Les Juifs, r\u00e9pandus dans toute la R\u00e9gence, ne pouvaient y tenir boutique ; les voyageurs Chr\u00e9tiens devaient \u00eatre munis d&#8217;une autorisation sp\u00e9ciale pour entrer dans ses murs, et les habitants de la Ville sainte avaient une r\u00e9putation de fanatisme et de f\u00e9rocit\u00e9 qui devait tomber peu \u00e0 peu.<\/p>\n<p>Les rues y sont larges, bien perc\u00e9es, bien tenues. Le service de l&#8217;\u00e9dilit\u00e9 publique n&#8217;y est pas en souffrance ; mais ce qui frappe, c&#8217;est le manque d&#8217;eau. Les Arabes choisissent l&#8217;emplacement des villes d&#8217;apr\u00e8s de singuliers principes.<\/p>\n<p>Un g\u00e9n\u00e9ral de l&#8217;Islam ou un derviche, arrive au premier endroit venu, et il d\u00e9cr\u00e8te qu&#8217;il faut y \u00e9lever une grande cit\u00e9 ; on a fond\u00e9 d&#8217;apr\u00e8s cette m\u00e9thode Fez au Maroc (o\u00f9 il n&#8217;y a pas d&#8217;air), Kairouan en Tunisie (o\u00f9 il n&#8217;y a pas d&#8217;eau).<\/p>\n<p>L&#8217;ancienne dynastie des Aghlabites avait construit aux abords de Kairouan d&#8217;immenses citernes, avec des bassins de d\u00e9cantation, que l&#8217;incurie musulmane a laiss\u00e9s s&#8217;ensabler. Aujourd&#8217;hui, pour les besoins de la ville, on a recours aux citernes des particuliers, et au puits du chameau, creus\u00e9 dans l&#8217;int\u00e9rieur de la cit\u00e9.<\/p>\n<p>L&#8217;eau y est \u00e9lev\u00e9e au moyen de cha\u00eenes \u00e0 godets et d&#8217;un man\u00e8ge. L&#8217;installation est au premier \u00e9tage, et la vue de ce chameau tournant \u00e0 cette hauteur, m&#8217;a paru bizarre. Quelquefois il s&#8217;arr\u00eate, reste \u00e0 la fen\u00eatre en contemplation, et les cuisini\u00e8res du lieu attendent patiemment, pour remplir leurs cruches, que le chameau ait termin\u00e9 sa m\u00e9ditation.<\/p>\n<p>Si Kairouan est la ville des Saints musulmans, des pieux vieillards qui y viennent passer leurs derniers jours, c&#8217;est aussi et surtout la ville des chameaux. On en rencontre \u00e0 chaque pas ; les uns portent du charbon ou des briques, des l\u00e9gumes ou des fruits, ce sont les prol\u00e9taires ; d&#8217;autres, ne portent que leur bosse, ce sont les rentiers. Leur existence dans cette ville ancienne et sainte, les charges honorifiques qui leur sont confi\u00e9es, la proximit\u00e9 de leur royaume, le d\u00e9sert, leur donnent un s\u00e9rieux, je dirais m\u00eame une morgue, dont les Musulmans d&#8217;ailleurs, fort amateurs de la dignit\u00e9 et du respect de soi-m\u00eame, ne se plaignent pas.<\/p>\n<p>Le chameau \u00e0 Kairouan aime aussi les arts ; je me souviens avoir entendu dans l&#8217;apr\u00e8s-midi, dans un carrefour de la cit\u00e9, la musique militaire des Chasseurs, en compagnie de quatre personnes : deux chameaux, un n\u00e8gre et Si Ahmed. Si Ahmed El Kairouanais est mort depuis mon dernier voyage dans la ville sainte; je lui dois une mention sp\u00e9ciale.<\/p>\n<p>Si Ahmed \u00e9tait n\u00e9 \u00e0 Rouen ; il appartenait \u00e0 une excellente famille de Normandie qui a donn\u00e9 un Ministre \u00e0 la France. Mondain accompli dans sa jeunesse, il avait \u00e0 25 ans gaspill\u00e9 son patrimoine ; croyant \u00e0 sa vocation religieuse, il passa un an \u00e0 voyager, de la Trappe \u00e0 la Grande Chartreuse et \u00e0 Frigolet ; il ne put se fixer nulle part et r\u00e9solut de se faire Musulman.<\/p>\n<p>Il partit pour Tunis, v\u00e9cut pendant deux ans d&#8217;aum\u00f4nes, s&#8217;habilla \u00e0 la mauresque, apprit le Coran, s&#8217;exer\u00e7a \u00e0 la parole dans les caf\u00e9s maures, et restant Fran\u00e7ais de c\u0153ur, il abandonna la religion de ses p\u00e8res ; t\u00eate faible, il devint mahom\u00e9tan.<\/p>\n<p>Son imagination et son esprit lui donn\u00e8rent une grande influence sur ses nouveaux coreligionnaires. Il vivait \u00e0 Tunis, \u00e0 Kairouan, dans les mosqu\u00e9es, dans les caf\u00e9s, sur la place publique, ne poss\u00e9dant rien ; toujours propre, les v\u00eatements d&#8217;un blanc \u00e9clatant, ne se pr\u00e9occupant jamais du lendemain, nourri par les fid\u00e8les, partout fort bien re\u00e7u, il haranguait les populations et leur reprochait leurs vices.<\/p>\n<p>En octobre 1881, Si Ahmed \u00e9tait \u00e0 Tunis ; on parlait de la marche des troupes sur Kairouan. Il partit aussit\u00f4t pour cette ville, \u00e9crivit une proph\u00e9tie en caract\u00e8res arabes sur des plaques de bois, la glissa dans la chambre de la grande mosqu\u00e9e qui contient les pr\u00e9dictions des marabouts et vint se m\u00ealer aux conversations des habitants.<\/p>\n<p>Muphtis et Imans, le chapelet \u00e0 la main, l&#8217;injure aux l\u00e8vres, se promenaient dans Kairouan, pronon\u00e7ant des paroles de vengeance, invitant les fid\u00e8les \u00e0 la r\u00e9sistance, et les conjurant de se faire tuer jusqu&#8217;au dernier plut\u00f4t que d&#8217;ouvrir les portes de la Ville sainte aux barbares, aux sauvages, aux ennemis de Dieu ; aux d\u00e9mons, aux Fran\u00e7ais.<\/p>\n<p>Si Ahmed avec beaucoup de calme et de douceur leur tint \u00e0 peu pr\u00e8s ce langage : \u00ab Mes fr\u00e8res, mes amis, nous parlons dans le vide. Quels conseils pouvons-nous adopter ? Quelles r\u00e9solutions pouvons-nous prendre, avant d&#8217;avoir consult\u00e9 les oracles qui ont peut-\u00eatre pr\u00e9vu cette \u00e9poque critique ? \u00bb<\/p>\n<p>Les Imans inclin\u00e8rent la t\u00eate en signe d&#8217;adh\u00e9sion ; on a beau \u00eatre Iman ou Muphti \u00e0 Kairouan, on tient \u00e0 la vie, ne serait-ce que pour le bon exemple \u00e0 donner ; peut-\u00eatre que les proph\u00e9ties habilement interpr\u00e9t\u00e9es engageraient les citoyens \u00e0 une honn\u00eate temporisation ?<\/p>\n<p>On se rendit en pompe dans la mosqu\u00e9e, o\u00f9 on d\u00e9couvrit la proph\u00e9tie de Si Ahmed couverte de poussi\u00e8re, vieille avant l&#8217;\u00e2ge qui, en termes imag\u00e9s mais tr\u00e8s-clairs, annon\u00e7ait l&#8217;arriv\u00e9e des Fran\u00e7ais : \u00ab Trois grands serpents d\u00e9roulant leurs anneaux de bronze et de fer, vomissant le feu, aux \u00e9cailles invuln\u00e9rables, p\u00e9n\u00e9treront dans la ville sainte. Ils trouveront les portes ouvertes, les visages tristes et les poignards dans les fourreaux, et cela \u00e0 cause des crimes sans nom commis dans la cit\u00e9 d&#8217;Okba. \u00bb<\/p>\n<p>On consulta les dates, on fit les calculs et l&#8217;on arriva \u00e0 cette conclusion que les serpents \u00e9taient les arm\u00e9es fran\u00e7aises venant de Tebessa, de Zaghouan et de Sousse.<\/p>\n<p>La volont\u00e9 du Proph\u00e8te \u00e9tait manifeste. Imans et Muphtis avec une r\u00e9signation touchante se rendirent \u00e0 l&#8217;\u00e9vidence. Et peu de jours apr\u00e8s, les trois colonnes fran\u00e7aises entraient \u00e0 Kairouan sans coup f\u00e9rir.<\/p>\n<p>En r\u00e9compense, Si Ahmed fut charg\u00e9 de la garde de la Kobba de Sidi Ben Daoud, \u00e0 quelques lieues de Kairouan, sur une cime sauvage et d\u00e9serte. Les p\u00e8lerins venaient de fort loin prier sur la tombe de Sidi Ben Daoud et l\u00e0, s&#8217;accusaient tout haut de leurs fautes ou de leurs crimes. Le gardien de la Kobba, Si Ahmed, pensait tirer parti de cette confession au moyen d&#8217;une invention r\u00e9cente. Il voulait installer un t\u00e9l\u00e9phone sur les pieds du Marabout, et lorsque le fid\u00e8le s&#8217;\u00e9crirait : \u00ab Grand Sidi Ben Daoud, j&#8217;ai tu\u00e9 ma femme; j\u2019ai vol\u00e9 deux moutons; j&#8217;ai bu un petit verre de vin, que dois-je faire ? \u00bb Le p\u00e9cheur aurait alors entendu la voix s\u00e9pulcrale de Si Ahmed : \u00ab Assassin, voleur, pa\u00efen, en expiation de tes crimes, tu dois apporter 500 piastres au pieux gardien de mes cendres. \u00bb La mort l&#8217;a emp\u00each\u00e9 d&#8217;ex\u00e9cuter ce projet qui aurait augment\u00e9 notablement ses maigres revenus.<\/p>\n<p>Je passai deux jours \u00e0 Kairouan, en compagnie de Si Ahmed, chez le colonel Mrabet qui me re\u00e7ut avec la politesse et la courtoisie musulmanes. Si Ahmed me fit visiter la ville; il me montra le faubourg des Zlass, alors abandonn\u00e9, une inscription coufique, le puits du chameau, les citernes des Aghlabites et la mosqu\u00e9e de Sidi Okba.<\/p>\n<p>Le dirai-je ? L&#8217;effet produit sur moi, par ce monument r\u00e9put\u00e9, fut immense, mais au point de vue historique. Cette mosqu\u00e9e arabe est, \u00e0 mon avis, une des plus belles ruines romaines de la R\u00e9gence; plus de cinq-cents colonnes, venant des \u00e9glises chr\u00e9tiennes de Sabra, ornent le corps principal de la mosqu\u00e9e et les galeries qui se d\u00e9veloppent aux alentours; ces colonnes \u00e9paisses et hautes, en marbre, granit ou porphyre, pr\u00e9sentent toutes les vari\u00e9t\u00e9s des teintes, depuis le rouge sang jusqu&#8217;au vert pr\u00e9, depuis le blanc de neige jusqu&#8217;au bleu sombre ; les arcades sont grossi\u00e8res, le minaret \u00e0 trois \u00e9tages est sans gr\u00e2ce; seuls, les travaux de menuiserie, d&#8217;origine arabe, sont remarquables et pr\u00e9sentent des ciselures \u00e0 jour et des ornements dans la chaire de l&#8217;Iman et dans les portes qui sont de beaux types du genre.<\/p>\n<p>En haut du minaret, on domine la plaine, on aper\u00e7oit la grande Sebkha de Sidi El Hani, le chemin de fer Decauville qui unit Kairouan \u00e0 Sousse ; au nord, le Zaghouan; au sud, quelques rares vergers; \u00e0 nos pieds, la ville d\u00e9veloppe ses maisons en terrasses, recouvertes de chaux, et montre ses mosqu\u00e9es, dont la plus remarquable est celle du Barbier du Proph\u00e8te, vrai bijou mauresque, avec ses coupoles, son patio, ses arabesques dentel\u00e9es, fines, ses plafonds peints et ses portiques gracieux.<\/p>\n<p>Je ne pus m&#8217;emp\u00eacher d&#8217;\u00e9voquer le souvenir du puissant fondateur de la ville, et des l\u00e9gendes attach\u00e9es \u00e0 la cr\u00e9ation de Kairouan. Lorsque Okba arriva, dit l&#8217;historien arabe Novaisi, il ne trouva qu&#8217;un fourr\u00e9 \u00e9pais, repaire des b\u00eates fauves et des serpents; il n&#8217;y avait pas de pierres pour b\u00e2tir; il commanda aux rochers des Souatirs de venir former les remparts, aux colonnes de Carthage de venir orner la mosqu\u00e9e, et par enchantement les fauves disparurent, les serpents \u00e9migr\u00e8rent, les Souatirs vinrent un vendredi en masse \u00e0 l&#8217;endroit d\u00e9sign\u00e9, et les colonnes de Carthage un autre jour de f\u00eate se transport\u00e8rent au temple d&#8217;Okba.<\/p>\n<p>Telle est la l\u00e9gende ; en r\u00e9alit\u00e9 on br\u00fbla les for\u00eats, on d\u00e9molit la ville Romaine existant sur l&#8217;emplacement futur de Sabra, et l&#8217;on for\u00e7a les Berb\u00e8res \u00e0 embrasser l&#8217;Islam, \u00e0 faire des briques et \u00e0 porter les mat\u00e9riaux et les colonnes \u00e0 Kairouan.<\/p>\n<p>Trois si\u00e8cles apr\u00e8s, Kairouan avait une Universit\u00e9 c\u00e9l\u00e8bre qui, suivant Marmol&nbsp;: \u00ab \u00e9tait pour l&#8217;Afrique du nord, ce que Paris \u00e9tait pour la France et Salaman que pour l&#8217;Espagne \u00bb; le commerce de la ville \u00e9tait consid\u00e9rable, elle avait des industries florissantes, et la cit\u00e9 d&#8217;Okba avait atteint un haut degr\u00e9 de puissance.<\/p>\n<p>Sous l&#8217;effet des guerres intestines, des combats journaliers, par l&#8217;affaiblissement de l&#8217;instruction, l&#8217;Universit\u00e9 tomba peu \u00e0 peu, les cultures cess\u00e8rent aux environs, le commerce se ralentit, et d\u00e8s L\u00e9on l&#8217;Africain (Description de l&#8217;Afrique), les auteurs arabes signalent sa d\u00e9croissance. \u00ab L&#8217;assiette de Kairouan est dans une campagne ar\u00e9neuse et d\u00e9serte ne produisant ni arbres ni grains. Ses habitants sont de pauvres artisans pelletiers et tanneurs de peaux de chevreaux. \u00bb<\/p>\n<p>Aujourd&#8217;hui Kairouan n&#8217;a que vingt mille habitants, quelques fabriques de tapis et des tanneries. Seuls les souvenirs religieux ont subsist\u00e9 dans cette ville qui a une aur\u00e9ole de saintet\u00e9 sp\u00e9ciale parmi les grandes cit\u00e9s de l&#8217;Islam, et qui poss\u00e8de encore beaucoup d&#8217;A\u00efssaouas et la tradition des Jenouns. Les Jenouns, dont Schaw et Peyssonnel ont parl\u00e9 au si\u00e8cle dernier, sont des interm\u00e9diaires entre les Anges et les D\u00e9mons.<\/p>\n<p>Si l&#8217;on est malade, si l&#8217;on a un vice de conformation, si l&#8217;on \u00e9prouve un malheur, ces divers accidents sont dus aux Jenouns qui existent en nous. Aussi faut-il s&#8217;empresser de les chasser au plus t\u00f4t.<\/p>\n<p>Mais les Jenouns sont capricieux et ne demandent pas tous les m\u00eames sacrifices ; les uns c\u00e8dent \u00e0 la violence, pour les expulser les femmes vont chez les sorci\u00e8res et l\u00e0, dans un costume primitif, elles se frappent \u00e0 coups redoubl\u00e9s jusqu&#8217;\u00e0 ce que les Jenouns, d&#8217;humeur pacifique, soient all\u00e9s \u00e9tablir leurs p\u00e9nates ailleurs ; d&#8217;autres se laissent persuader par le raisonnement, mais ils exigent en signe d&#8217;ob\u00e9issance l&#8217;immolation d&#8217;un coq, s&#8217;ils sont modestes, d&#8217;un b\u00e9lier, s&#8217;ils sont vaniteux. Les derniers enfin, et ce sont les plus nombreux, ne se rendent ni aux coups ni aux victimes expiatrices ; plus pratiques et moins sanguinaires, ils veulent avant tout de l&#8217;argent, et, pour expulser ces vrais Jenouns du XIX&#8221; si\u00e8cle, les femmes musulmanes disent \u00e0 leurs maris, quand elles se voient poss\u00e9d\u00e9es du malin esprit, que les Jenouns veulent des bracelets, des boucles d&#8217;oreilles, des m\u00e9dailles, et l&#8217;infortun\u00e9 mari, pour d\u00e9livrer sa moiti\u00e9, pour satisfaire l&#8217;avidit\u00e9 des Jenouns, ach\u00e8te les cadeaux demand\u00e9s.<\/p>\n<p>Kairouan porte un culte signal\u00e9 aux membres des anciennes familles religieuses, dont la plus c\u00e9l\u00e8bre dans toute la R\u00e9gence est celle des Mrabet. Les Mrabet ont leur mosqu\u00e9e, o\u00f9 sont enterr\u00e9s les Saints de leur famille ; ils remontent au Xe si\u00e8cle et traitent de parvenus les Beys, qui ne sont en Tunisie que depuis deux cents ans. Ils ont une immense fortune, jouissent d&#8217;une grande influence qui s&#8217;\u00e9tend jusqu&#8217;au Djerid, au pays des dattes ; ils poss\u00e8dent de vastes propri\u00e9t\u00e9s dans la R\u00e9gence, des palais dans toutes les villes.<\/p>\n<p>Leur r\u00e9sidence habituelle est Kairouan, o\u00f9 se trouvent les chefs de la famille, deux fr\u00e8res : le g\u00e9n\u00e9ral, Gouverneur de la ville, et le colonel. Tous deux, grands seigneurs, ayant de nombreux chevaux dans leurs \u00e9curies, et beaucoup de domestiques, ils aiment la France, car ils trouvent dans le Protectorat la s\u00e9curit\u00e9 et la libert\u00e9 qui, sous le gouvernement arbitraire d&#8217;autrefois, \u00e9taient lettre morte.<\/p>\n<p>Le colonel Mrabet, de plus, a de l&#8217;esprit. Un matin, se tenant suivant son habitude, assis \u00e0 la porte de sa maison, les passants venaient s&#8217;incliner devant lui et baiser le bas de sa robe ; arrive un Arabe de la campagne, qui se pr\u00e9cipite \u00e0 ses pieds et arrachant son turban, montre au colonel son cr\u00e2ne ras\u00e9 de frais, et d\u00e9pourvu de Mahomet, touffe de cheveux que les Musulmans laissent cro\u00eetre au sommet de la t\u00eate et qui sert au Proph\u00e8te \u00e0 \u00e9lever le fid\u00e8le au ciel apr\u00e8s sa mort.<\/p>\n<p>Les yeux pleins de larmes, craignant, faute de Mahomet, de perdre le paradis, notre campagnard r\u00e9clamait justice contre le barbier de la ville qui lui avait jou\u00e9 ce mauvais tour. \u00ab Pars en paix, lui dit le colonel en faisant un geste significatif, le Proph\u00e8te te prendra par les oreilles. \u00bb Les Mrabet me firent manger les poulets les plus gras, les p\u00e2tisseries les plus fines, et je les quittai, \u00e0 mon grand regret, forc\u00e9 de regagner la Medjerdah.<\/p>\n<p>Le colonel me montra le clou auquel il voulait se pendre par suite du chagrin que lui causait mon d\u00e9part. Le clou heureusement mal fix\u00e9 ne tint pas ; ce qui a prolong\u00e9 l&#8217;existence du colonel Mrabet.<\/p>\n<hr>\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong><em>Ludovic Campou \u2013 Paris, 20 mai 1887.<\/em><\/strong><br><strong><em>DU M\u00caME AUTEUR : \u201cUn Empire qui croule\u201d (le Maroc contemporain) 1886.<\/em><\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Apr\u00e8s avoir franchi le d\u00e9fil\u00e9 des Souatirs, cha\u00eenes longues et pierreuses, on laisse \u00e0 gauche le Kelbiah et on entre dans la vaste plaine de Kairouan, aride et nue, coup\u00e9e par des rivi\u00e8res dont les tamarix tracent les contours et montrent \u00e7\u00e0 et l\u00e0 des buttes de terre form\u00e9es par les sources. 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