{"id":290,"date":"2018-12-26T07:42:35","date_gmt":"2018-12-26T07:42:35","guid":{"rendered":"http:\/\/192.168.0.250\/news24\/?p=290"},"modified":"2020-11-10T09:47:53","modified_gmt":"2020-11-10T08:47:53","slug":"les-origines-du-mouvement-tunisien","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/2018\/12\/26\/les-origines-du-mouvement-tunisien\/","title":{"rendered":"LES ORIGINES DU MOUVEMENT TUNISIEN 1921"},"content":{"rendered":"<p>Les indig\u00e8nes demandent une Constitution. Leurs revendications, pr\u00e9sent\u00e9es sous cette forme, sont nouvelles. Elles sont l\u2019aboutissement d\u2019une \u00e9volution des id\u00e9es dont il est peut-\u00eatre difficile de fixer exactement les origines, mais dont certains faits saillants nous permettent cependant de marquer les principales \u00e9tapes.<\/p>\n<ol style=\"list-style-type: upper-roman;\">\n<li>\n<h3><strong>Le d\u00e9veloppement de l\u2019instruction<\/strong><\/h3>\n<\/li>\n<\/ol>\n<p>Il semble que la p\u00e9riode qui s\u2019\u00e9tend sur toute la fin du xix e si\u00e8cle, de 1881 \u00e0 1900, soit surtout une p\u00e9riode de formation, d\u2019\u00e9veil. Le Protectorat parait alors avoir v\u00e9cu sans histoire. R\u00e9clam\u00e9e, subie ou simplement accept\u00e9e, l\u2019autorit\u00e9 de la France s\u2019exerce sans conteste, sans contr\u00f4le, sans contre-poids et aussi sans r\u00e9crimination. C&#8217;est le r\u00e9gime absolutiste qui suit de pr\u00e8s la conqu\u00eate et s\u2019impose aux habitants, indig\u00e8nes ou colons sans para\u00eetre soulever de la part des uns ou des autres la moindre objection.<\/p>\n<p>Mais c\u2019est en m\u00eame temps la p\u00e9riode pendant laquelle toute une jeunesse ardente va se pr\u00e9parer aux r\u00e9clamations futures par le d\u00e9veloppement de l\u2019instruction et le contact permanent avec des Occidentaux.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9lite de la jeunesse tunisienne passe la mer, s\u2019inscrit \u00e0 nos facult\u00e9s, fr\u00e9quente nos \u00e9coles, re\u00e7oit, absorbe, comme gloutonnement, l&#8217;enseignement de nos ma\u00eetres, enrichit sa conscience et son intelligence de toutes les pens\u00e9es qui tombent \u00e0 flot de nos chaires publiques, s\u2019impr\u00e8gne de notre philosophie, apprend l\u2019histoire de nos institutions, forme sa mentalit\u00e9 \u00e0 l\u2019image de la n\u00f4tre ; \u00e9lite \u00e0 qui, d\u2019un seul coup, comme par le d\u00e9chirement d\u2019un voile int\u00e9rieur, appara\u00eet toute l\u2019\u00e9tranget\u00e9 de son statut politique et les incons\u00e9quences de sa raison sociale.<\/p>\n<p>Et dans le m\u00eame temps que cette \u00e9ducation nouvelle r\u00e9v\u00e9lait \u00e0 ses b\u00e9n\u00e9ficiaires la puissance et la beaut\u00e9 de nos institutions m\u00e9tropolitaines fond\u00e9es sur le respect de l\u2019individu et l\u2019ob\u00e9issance \u00e0 une loi \u00e9galement n\u00e9cessaire et obligatoire pour tous, elle leur d\u00e9couvrait l&#8217;\u00e9pouvantement d\u2019un r\u00e9gime hybride, monstrueux, qui constituait une contrepartie violente de ces id\u00e9es primordiales, r\u00e9gime o\u00f9 le pouvoir, centralis\u00e9 \u00e0 outrance entre les mains d\u2019un fonctionnaire, disposait arbitrairement de la libert\u00e9 des hommes et de la propri\u00e9t\u00e9 des biens.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9veil tunisien est n\u00e9 de cette comparaison rendue possible, fatale par le d\u00e9veloppement de l\u2019instruction. Est-il n\u00e9cessaire d\u2019ajouter que cette instruction fut pour nos jeunes \u00e9tudiants tunisiens le fruit non seulement de leur assiduit\u00e9 aux cours et conf\u00e9rences de nos facult\u00e9s, mais encore de leur fr\u00e9quentation des cercles litt\u00e9raires ou politiques, de la capitale, de leur introduction dans les familles fran\u00e7aises et m\u00eame aussi, de leur participation aux jeux, plaisirs et distractions de nos ardentes universit\u00e9s ? Quelques-uns d\u00e9go\u00fbt\u00e9s \u00e0 la pens\u00e9e de retomber \u00e0 l\u2019\u00e9tat de sujet beylical, se fix\u00e8rent d\u00e9finitivement dans la m\u00e9tropole ou \u00e0 l\u2019\u00e9tranger. Le plus grand nombre revint s\u2019installer dans le pays originel, o\u00f9 le spectacle des fermentations qui commen\u00e7aient \u00e0 sourdre dans la colonie fran\u00e7aise achev\u00e8rent de les convaincre que la v\u00e9rit\u00e9 d\u2019en de\u00e7\u00e0 la M\u00e9diterran\u00e9e \u00e9tait encore erreur au-del\u00e0.<\/p>\n<p>Ils n&#8217;eurent plus alors qu\u2019un d\u00e9sir : faire partager \u00e0 leurs compatriotes les b\u00e9n\u00e9fices de leur nouvelle \u00e9ducation. Ils cr\u00e9\u00e8rent divers foyers de propagande, notamment la <em>Khaldounia<\/em>, o\u00f9 par le moyen de cours, de conf\u00e9rences, de causeries, ils apport\u00e8rent aux Tunisiens moins favoris\u00e9s l\u2019\u00e9cho des grandes le\u00e7ons re\u00e7ues aux bords de la Seine. L\u2019\u00e9cho se r\u00e9percuta \u00e0 travers les couches sociales de la R\u00e9gence et s&#8217;il est all\u00e9 s\u2019att\u00e9nuant jusqu\u2019\u00e0 devenir insaisissable chez l\u2019humble travailleur des champs, il retentit encore et toujours davantage dans les cercles urbains, parmi ceux que leurs qualit\u00e9s peuvent \u00e0 bon droit faire consid\u00e9rer comme des dirigeants.<\/p>\n<p>Et ne suffit-il pas de l\u2019\u00e9veil d\u2019une \u00e9lite pour que la masse sente bient\u00f4t le besoin elle aussi, et presque inconsciemment, de s\u2019agiter ? Dans tous les pays du monde la politique n\u2019est-elle pas dirig\u00e9e par une minorit\u00e9 qui s\u2019impose et qui en impose ? Il serait imprudent de croire que la Tunisie put faire exception \u00e0 la r\u00e8gle. La masse est ignorante. C\u2019est entendu. Mais ce n\u2019est pas sur le gouvernement du Protectorat qu\u2019elle a les yeux fix\u00e9s, c\u2019est sur la jeunesse tunisienne qui parle pour elle et en qui elle a, obscur\u00e9ment, mais pleinement confiance.<\/p>\n<ol style=\"list-style-type: upper-roman;\">\n<li>\n<h3><strong>Les aspirations de la colonie fran\u00e7aise<\/strong><\/h3>\n<\/li>\n<\/ol>\n<p>La participation de la colonie fran\u00e7aise \u00e0 l\u2019\u0153uvre du gouvernement du Protectorat fut tout d\u2019abord et uniquement une collaboration d\u2019ordre \u00e9conomique. Pour favoriser le d\u00e9veloppement de la colonisation fran\u00e7aise et s\u2019entourer de conseils techniques qui fussent \u00e0 m\u00eame de le fournir de renseignements et lui permissent de prendre des d\u00e9cisions en connaissance de cause, le gouvernement cr\u00e9a d\u00e8s 1885 une Chambre de commerce, puis une Chambre d\u2019agriculture, puis des Chambres mixtes du Centre et du Sud (Agriculture et Commerce). Ces corps, consulaires ou agricoles, exclusivement fran\u00e7ais, avaient pour mission de tenir le gouvernement au courant des besoins de la colonie fran\u00e7aise et de proposer les voies et moyens destin\u00e9s \u00e0 r\u00e9aliser ses v\u0153ux.<\/p>\n<p>En 1892 nous assistons \u00e0 la cr\u00e9ation d&#8217;un Conseil de gouvernement, compos\u00e9 de d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s des diverses Chambres de commerce et d\u2019agriculture et des vice-pr\u00e9sidents fran\u00e7ais des municipalit\u00e9s.<\/p>\n<p>A mesure que la colonie fran\u00e7aise se faisait plus nombreuse, devenait plus ancienne, elle tendait \u00e0 r\u00e9cup\u00e9rer les droits civiques dont son immigration en Tunisie l\u2019avait priv\u00e9e. Agissant sur le gouvernement local, mieux encore sur le gouvernement fran\u00e7ais, la colonie obtenait en 1896, l\u2019\u00e9largissement du Conseil colonial et la transformation de celui-ci en Conf\u00e9rence consultative. Cette nouvelle assembl\u00e9e se composait de trois coll\u00e8ges, agricole, industriel et commercial, et le troisi\u00e8me coll\u00e8ge qui comprenait tous les Fran\u00e7ais n\u2019appartenant pas aux deux premi\u00e8res cat\u00e9gories.<\/p>\n<p>En principe, la comp\u00e9tence de cette conf\u00e9rence consistait dans sa consultation obligatoire en mati\u00e8re financi\u00e8re chaque fois qu\u2019une mesure projet\u00e9e pouvait avoir une r\u00e9percussion sur les charges qui pesaient sur la colonie fran\u00e7aise. Lorsqu\u2019en 1907, le R\u00e9sident g\u00e9n\u00e9ral Pichon, et en 1910 le R\u00e9sident g\u00e9n\u00e9ral A la petite apporteront des modifications de forme \u00e0 la composition ou au recrutement de celte conf\u00e9rence, ils se garderont d\u2019en modifier les attributions. Si l\u2019on a pu dire que ces attributions ouvraient en r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 la colonie fran\u00e7aise un droit de critique sur toute l\u2019activit\u00e9 gouvernementale en Tunisie, nous savons bien qu\u2019en fait cette critique formul\u00e9e \u00e0 huis-clos et d\u00e9pourvue de toute sanction, n\u2019a jamais emp\u00each\u00e9 cette activit\u00e9 gouvernementale de s\u2019exercer selon le plus pur arbitraire.<\/p>\n<p>Quel qu\u2019inf\u00e9rieur que f\u00fbt ce mode de repr\u00e9sentation, il n\u2019en constituait pas moins un essai, un effort vers la participation de la collectivit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u0153uvre gouvernementale. Si caricatural qu\u2019il par\u00fbt aux esprits fran\u00e7ais, il marquait d\u00e9j\u00e0 une conqu\u00eate dans la voie de la repr\u00e9sentation populaire et donnait au citoyen fran\u00e7ais l\u2019illusion de collaborer \u00e0 la direction des affaires publiques.<\/p>\n<p>A c\u00f4t\u00e9 des Fran\u00e7ais que le gouvernement amusait au petit jeu d\u2019un parlement pour rire, les indig\u00e8nes courb\u00e9s sous la loi du Prince, continuaient \u00e0 vivre sans garantie, sans m\u00eame avoir le droit de se plaindre, oblig\u00e9s de subir tous les passe-droits, toutes les avanies, sans murmurer ni r\u00e9criminer, autrement que par la voie toujours d\u00e9licate et souvent p\u00e9rilleuse de la p\u00e9tition au Bey, au R\u00e9sident g\u00e9n\u00e9ral, ou au secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral du gouvernement tunisien. Des sanctions s\u00e9v\u00e8res \u00e9taient d\u2019ailleurs pr\u00e9vues pour les plaintes reconnues infond\u00e9es et que souvent \u00e9taient charg\u00e9s d\u2019instruire les fonctionnaires corrompus ou pr\u00e9varicateurs contre lesquelles elles \u00e9taient pr\u00e9cis\u00e9ment formul\u00e9es<a name=\"_ftnref1\"><\/a><a href=\"#_ftn1\">[1]<\/a>.<\/p>\n<p>L\u2019indig\u00e8ne payait l\u2019imp\u00f4t et devait laisser \u00e0 la Conf\u00e9rence fran\u00e7aise et au gouvernement le soin d&#8217;en disposer. Quelques parlementaires fran\u00e7ais saisis secr\u00e8tement des indignations l\u00e9gitimes qui fermentaient dans le c\u0153ur des indig\u00e8nes, obtinrent de M. Pichon le d\u00e9cret du 2 f\u00e9vrier 1907 qui appela au sein de la Conf\u00e9rence consultative seize membres indig\u00e8nes choisis par le gouvernement.<\/p>\n<p>La R\u00e9sidence g\u00e9n\u00e9rale paraissait ainsi donner satisfaction aux Tunisiens. En r\u00e9alit\u00e9 elle ne faisait qu\u2019aggraver leur \u00e9tat, puisque les seize d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s ainsi nomm\u00e9s devenaient les instruments aveugles de ses volont\u00e9s et servaient \u00e0 couvrir ses caprices du voile trompeur de la collaboration indig\u00e8ne. Ces d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s \u00e9taient d\u2019ailleurs imm\u00e9diatement fl\u00e9tris par leurs compatriotes de l\u2019\u00e9pith\u00e8te import\u00e9e d\u2019Alg\u00e9rie : ils \u00e9taient les B\u00e9ni Oui-Oui. La repr\u00e9sentation de la colonie fran\u00e7aise se chargea bient\u00f4t elle-m\u00eame de supprimer toute vell\u00e9it\u00e9 d\u2019ind\u00e9pendance de la d\u00e9l\u00e9gation indig\u00e8ne.<\/p>\n<p>En 1910, par la violence de son attitude et le caract\u00e8re agressif de ses interventions au sein de la Conf\u00e9rence consultative, elle mettait le R\u00e9sident g\u00e9n\u00e9ral A la petite dans l\u2019obligation du scinder la conf\u00e9rence en deux sections et de taire d\u00e9lib\u00e9rer la section indig\u00e8ne dans une salle r\u00e9serv\u00e9e, o\u00f9 en t\u00eate-\u00e0-t\u00eate avec les repr\u00e9sentants de l\u2019administration, dans le plus strict huis-clos, elle n\u2019eut plus qu\u2019\u00e0 subir les injonctions du gouvernement, sans avoir l\u2019espoir de pouvoir appuyer la moindre tentative d\u2019initiative personnelle sur la sympathie de quelques d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s fran\u00e7ais et sur la pr\u00e9sence aux d\u00e9bats de t\u00e9moins fran\u00e7ais. Entre les indig\u00e8nes qui r\u00e9clamaient plus de droits, et la colonie fran\u00e7aise qui d\u00e9non\u00e7aient cette r\u00e9clamation comme un v\u00e9ritable p\u00e9ril, la situation du gouvernement n\u2019\u00e9tait pas commode.<\/p>\n<p>Comprenant l\u2019abime qui s\u00e9parait le colon fran\u00e7ais du Fran\u00e7ais de France, humili\u00e9s de voir les Fran\u00e7ais r\u00e9clamer pour eux-m\u00eames une toujours plus large ind\u00e9pendance sans se soucier de l\u2019opinion indig\u00e8ne stup\u00e9faits de ne plus reconna\u00eetre la France dans ses \u00e9migr\u00e9s de la R\u00e9gence, l\u2019esprit hant\u00e9 des enseignements re\u00e7us dans la M\u00e9tropole et si totalement ignor\u00e9s des coloniaux, les indig\u00e8nes se retournent vers leurs ma\u00eetres et ils crient leur d\u00e9sillusion, leur amertume \u00e0 ceux dont ils ont re\u00e7u des le\u00e7on de civisme et de philosophie sociale.<\/p>\n<p>Paris les entend, Paris demande des explications, Paris enqu\u00eate, Paris exige qu\u2019il soit fait quelque chose pour les indig\u00e8nes. Mais, dans le m\u00eame temps Paris veut laisser au R\u00e9sident g\u00e9n\u00e9ral le soin de prendre ses responsabilit\u00e9s. Les directives qu\u2019il donne sont forc\u00e9ment g\u00e9n\u00e9rales, vagues, incertaines. Si, g\u00e9n\u00e9reusement, le Parlement se montre dispos\u00e9 \u00e0 faire quelque chose pour les indig\u00e8nes, il laisse volontiers au gouvernement le soin de l\u2019ex\u00e9cution.<\/p>\n<p>Il \u00e9met des v\u0153ux. Le gouvernement enregistre, clame sa bonne volont\u00e9, et c\u2019est tout. Les bureaux du quai d\u2019Orsay sont charg\u00e9s de l\u2019application. Or, ils sont renseign\u00e9s par les bureaux de Tunis \u00e0 qui le r\u00e9gime de l\u2019arbitraire rend la t\u00e2che particuli\u00e8rement facile, qui redoutent surtout les histoires que pourrait leur susciter une repr\u00e9sentation d\u00e9mocratique du pays. La bonne volont\u00e9 du gouvernement m\u00e9tropolitain se dilue dans l\u2019atmosph\u00e8re bureaucratique du minist\u00e8re comp\u00e9tent. Les circulaires officielles, publiques sont inspir\u00e9es du plus pur lib\u00e9ralisme, mais en dessous passent les notes confidentielles qui barrent la route \u00e0 toute esp\u00e8ce de r\u00e9forme et de progr\u00e8s.<\/p>\n<p>Le gouvernement local ballot\u00e9 entre diverses tendances doit chercher l\u2019application pratique. Il trouve les Services \u00e9conomiques indig\u00e8nes. Cette nouvelle administration aura pour but de poursuivre le rel\u00e8vement \u00e9conomique et moral de l\u2019indig\u00e8ne, mais toute initiative dans cet ordre d\u2019id\u00e9es sera n\u00e9cessairement gouvernementale. De sorte que l\u2019\u00e9volution sociale des Tunisiens devra se produire dans le cadre trac\u00e9 par l&#8217;autorit\u00e9, de mani\u00e8re \u00e0 ne d\u00e9vier vers aucune des voies normales o\u00f9 l&#8217;initiative individuelle ou corporative pourrait vouloir l\u2019entra\u00eener. Les Services \u00e9conomiques indig\u00e8nes sont une institution \u00e9troitement administrative qui affirme davantage la tutelle de l\u2019administration sur l\u2019activit\u00e9 des Tunisiens.<\/p>\n<p>Ils garantissent cette administration contre la menace du p\u00e9ril tunisien puisqu\u2019elle est la ma\u00eetresse absolue du d\u00e9veloppement qu\u2019elle veut donner aux industries, au commerce, \u00e0 l\u2019agriculture et bient\u00f4t \u00e0 l\u2019enseignement, des indig\u00e8nes. Ils les mettent \u00e0 l\u2019abri du reproche de ne rien faire pour les indig\u00e8nes. Les Tunisiens se rendent compte rapidement de ce leurre. L\u2019intention gouvernementale leur appara\u00eet vite comme une grossi\u00e8re tricherie, un d\u00e9rivatif que l\u2019administration propose \u00e0 leurs pr\u00e9occupations politiques. Mais ils savent bien, pour l\u2019avoir appris en France, que la qualit\u00e9 et le droit de l\u2019homme et du citoyen se reconnaissent \u00e0 cela que celui qui paie l\u2019imp\u00f4t en surveille et en ordonne la d\u00e9pense et non pas aux charit\u00e9s que lui distribue la faveur gouvernementale.<\/p>\n<p>Ils savent qu\u2019aussi longtemps qu&#8217;ils seront de simples machines \u00e0 contribution sans avoir le droit de d\u00e9cider l&#8217;emploi de leur argent, ils constitueront une race inf\u00e9rieure de taillables et de corv\u00e9ables. Ils ne sont pas loin de se comparer, et non sans raison, aux serfs du moyen \u00e2ge. Et ils aspirent \u00e0 une r\u00e9volution. Que sera cette r\u00e9volution ? Il serait peut-\u00eatre t\u00e9m\u00e9raire de penser que jamais dans aucun esprit tunisien la pens\u00e9e d\u2019une r\u00e9volution violente, sanglante, capable de d\u00e9barrasser la R\u00e9gence de la tutelle \u00e9trang\u00e8re, n\u2019ait germ\u00e9. Mais si de pareils extr\u00e9mistes exist\u00e8rent dans le parti tunisien, reconnaissons que leurs propositions n\u2019ont jamais franchi le seuil de leurs cercles priv\u00e9s et qu\u2019elles tomb\u00e8rent devant l&#8217;indiff\u00e9rence ou l\u2019hostilit\u00e9 de leurs compatriotes.<\/p>\n<p>Il fallut les maladresses du gouvernement du Protectorat pour faire ce que n\u2019avaient pas fait toute l\u2019agitation panislamique et les man\u0153uvres de la jeune Turquie, jeter Bach Hamba<a name=\"_ftnref2\"><\/a><a href=\"#_ftn2\">[2]<\/a> entre les bras de nos ennemis et r\u00e9veiller l\u2019angoisse religieuse au sein de nos paisibles populations.<\/p>\n<p>En ob\u00e9issant aux sommations du Colon fran\u00e7ais et de M. de Carni\u00e8res qui r\u00e9guli\u00e8rement demandait la t\u00eate des jeunes tunisiens, en paraissant attribuer aux \u00e9v\u00e9nements du Djellaz, au boycottage des tramways et \u00e0 diverses manifestations violentes l\u2019importance d\u2019un complot contre la s\u00fbret\u00e9 de l\u2019Etat, en m\u00e9connaissant volontairement le caract\u00e8re purement religieux des sympathies tunisiennes \u00e0 l\u2019\u00e9gard des Tripolitains (Libyens) contre l\u2019Italie, en couvrant la faute lourde d&#8217;un haut fonctionnaire qui omit de d\u00e9commander les g\u00e9om\u00e8tres du fameux cimeti\u00e8re, en d\u00e9fendant les int\u00e9r\u00eats d\u2019une compagnie priv\u00e9e, charg\u00e9e d&#8217;un service public, qui boycottait syst\u00e9matiquement le personnel indig\u00e8ne au profit du personnel \u00e9tranger, italien en particulier, en supprimant la publication du <em>Tunisien<\/em>, en exilant Bach Hamba, Taalbi, Guellaty, Nooman, en internant Smerli, Chadli Darghoat et Moktar Kahia, le gouvernement du Protectorat cr\u00e9ait en r\u00e9alit\u00e9 le parti jeune-tunisien, soulevait les ardentes curiosit\u00e9s de toute une population \u00e9minemment impressionnable et pr\u00e9parait les voies de la r\u00e9volution.<\/p>\n<p>Gr\u00e2ce \u00e0 la sagesse des Tunisiens de notre \u00e9poque, cette r\u00e9volution doit rester pacifique. Elle a trouv\u00e9 son expression dans la revendication qui fait l\u2019objet de cette \u00e9tude : La Constitution.<\/p>\n<ol style=\"list-style-type: upper-roman;\">\n<li>\n<h3><strong>La participation des Tunisiens \u00e0 la grande GUERRE, ET LES PRINCIPES WILSONIENS<\/strong><\/h3>\n<\/li>\n<\/ol>\n<p>1\u00b0 La grande guerre ne pouvait pas ne pas avoir sa r\u00e9percussion sur l\u2019opinion tunisienne. Pour assurer le calme dans la R\u00e9gence et la tranquillit\u00e9 des esprits, la France, par ses repr\u00e9sentants les plus autoris\u00e9s, le R\u00e9sident g\u00e9n\u00e9ral \u00e0 Tunis, les membres du gouvernement \u00e0 Paris, n\u2019h\u00e9sita pas \u00e0 marquer au peuple tunisien les sentiments de la plus tendre affection. Une censure s\u00e9v\u00e8re, d\u00e8s le 2 ao\u00fbt 1914 interdit \u00e0 la presse de molester en quoi que ce l\u00fbt l\u2019opinion indig\u00e8ne. Nous n\u2019avons pas tari d\u2019appr\u00e9ciations flatteuses pour cette fraternit\u00e9 franco-tunisienne qui se scella sur le champ de bataille et \u00e0 l\u2019abri de laquelle nous avons pu mobiliser plus de cent mille tirailleurs dont 60 0\/0 ne sont pas revenus.<\/p>\n<p>Les Tunisiens ont pris pour argent comptant la promesse, pas tr\u00e8s explicite, mais formelle que nous leur avons faite : \u00e0 savoir que l\u2019accomplissement loyal de leur devoir militaire leur conf\u00e9rerait des droits certains \u00e0 notre reconnaissance. L\u2019heure de l\u2019\u00e9ch\u00e9ance a sonn\u00e9. Les Tunisiens demandent les droits auxquels ils pensent pouvoir pr\u00e9tendre.<\/p>\n<p>Vous connaissez ce bon paroissien d\u2019un joli conte bleu, qui entendit son cur\u00e9 affirmer dans son sermon du dimanche, que Dieu rendait au centuple le bien fait aux pauvres en son nom. Le pauvre homme, sur cette assurance tomb\u00e9e du haut de la chaire, s\u2019empresse d\u2019\u00e9difier une \u00e9table aux vastes proportions. Puis menant son unique vache au presbyt\u00e8re il pr\u00e9tendit en recevoir cent de son pasteur. Il ne r\u00e9ussit qu\u2019\u00e0 se faire jeter \u00e0 la porte comme un fol ent\u00eat\u00e9 et dut reprendre le sentier de sa chaumi\u00e8re, tout ruin\u00e9 de ses r\u00eaves envol\u00e9s, r\u00e9p\u00e9tant avec obstination : \u2014 Vous l\u2019avez dit ! Monsieur le Cur\u00e9, vous l\u2019avez dit ! Les Tunisiens r\u00e9p\u00e8tent \u00e0 leur tour : \u2014 Vous l\u2019avez dit ! Messieurs les Fran\u00e7ais ! vous l\u2019avez dit que nous aurions des droits ! Il nous importe, il importe \u00e0 la Tunisie, il importe \u00e0 l\u2019honneur de la France que la r\u00e9alisation de nos promesses ne soit pas report\u00e9e comme celle de l\u2019\u00c9vangile, dans un monde meilleur. Pas plus que notre signature, notre parole, notre engagement moral ne peuvent constituer des chiffons ou des fum\u00e9es, de fallacieuses promesses pour un lendemain qui n\u2019arrivera jamais.<\/p>\n<p>2\u00b0 La politique wilsonienne n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 sans \u00e9mouvoir les esprits tunisiens. Les grands principes sociaux pr\u00e9conis\u00e9s par le grand pr\u00e9sident d\u2019une grande R\u00e9publique ont eu leur \u00e9cho dans le c\u0153ur de nos prot\u00e9g\u00e9s. Lorsqu\u2019ils ont constat\u00e9 l\u2019accord des gouvernements sur la formule de la libert\u00e9 des peuples \u00e0 disposer d\u2019eux-m\u00eames, les Tunisiens, ou plut\u00f4t certains Tunisiens ont pens\u00e9 qu\u2019ils pouvaient r\u00e9clamer en leur faveur l\u2019application de cette belle formule. Ils ont cru, passez-moi l\u2019expression, que c\u2019\u00e9tait arriv\u00e9. Pas longtemps.<\/p>\n<p>Ce qui prouve leur sens clair des r\u00e9alit\u00e9s. Et ce n\u2019est pas au nom des principes wilsoniens que la R\u00e9gence r\u00e9clame une constitution. S\u2019il en est question parfois, au cours de ses revendications \u00e9crites ou verbales, c\u2019est \u00e0 titre documentaire et comme pour m\u00e9moire. Il n\u2019en demeure pas moins que l\u2019influence du pr\u00e9sident am\u00e9ricain s\u2019est fait sentir, a provoqu\u00e9 certains espoirs, fait jaillir quelques flammes. Et de cela encore nous aurions tort de ne pas tenir compte.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn1\"><\/a><a href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a> Un exemple : En 1911 la R\u00e9sidence g\u00e9n\u00e9rale re\u00e7oit des plaintes d\u2019agriculteurs indig\u00e8nes contre un contr\u00f4leur civil \u00e0 qui ils reprochent de leur avoir par la violence, par des coups et par la prison, arrach\u00e9 leur consentement \u00e0 la vente de leurs terres. L\u2019accusation \u00e9tait nette. La R\u00e9sidence g\u00e9n\u00e9rale envoya la plainte au contr\u00f4leur civil incrimin\u00e9 pour proc\u00e9der \u00e0 une enqu\u00eate. On se doute du r\u00e9sultat. Les Arabes d\u00e9poss\u00e9d\u00e9s de Leurs biens ancestraux se sont adress\u00e9s \u00e0 la justice. Mais ce n\u2019\u00e9tait plus qu\u2019une affaire civile. Les contrats \u00e9taient sign\u00e9s. Aujourd\u2019hui les propri\u00e9taires sont sous le coup d\u2019une expulsion en bonne et due forme. Il n\u2019est pas dit que l\u2019op\u00e9ration se passe sans grabuge.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn2\"><\/a><a href=\"#_ftnref2\">[2]<\/a> Ali Bach Hamba \u00e9tait un jeune avocat de grande valeur que l\u2019on pouvait consid\u00e9rer comme l\u2019un des chefs reconnus du mouvement jeune-tunisien. Il fut expuls\u00e9 en raison de ses opinions politiques en 1912. Il se r\u00e9fugia \u00e0 Constantinople o\u00f9 il ne se montra pas, on peut le penser, l\u2019ami de la France.<\/p>\n<p><strong>Pr\u00e9faces de Marius Moutet, d\u00e9put\u00e9 du Rh\u00f4ne, et d&#8217;Ahmed Essafi, avocat au barreau de Tunis, secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral du parti lib\u00e9ral constitutionnel<\/strong><\/p>\n<p><strong>Auteur : <\/strong>Duran-Angliviel, Andr\u00e9<br \/>\n<strong>Date d&#8217;\u00e9dition : <\/strong>1921<\/p>\n<figure id=\"attachment_3249\" aria-describedby=\"caption-attachment-3249\" style=\"width: 311px\" class=\"wp-caption alignnone\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-3249 size-full\" src=\"http:\/\/mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2018\/12\/Salah_Farhat_Ahmed_Safi.jpg\" alt=\"Salah Farhat Ahmed Safi\" width=\"311\" height=\"239\" srcset=\"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2018\/12\/Salah_Farhat_Ahmed_Safi.jpg 311w, https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2018\/12\/Salah_Farhat_Ahmed_Safi-300x231.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 311px) 100vw, 311px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-3249\" class=\"wp-caption-text\"><em>Ahmad Al-Safi (assis au centre) avec Saleh Farhat (assis \u00e0 gauche), Ahmed Tawfiq Al-Madani (debout) et Tayeb Al-Jamil (assis \u00e0 droite) \u00e0 Paris en 1924.<\/em><\/figcaption><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les indig\u00e8nes demandent une Constitution. Leurs revendications, pr\u00e9sent\u00e9es sous cette forme, sont nouvelles. Elles sont l\u2019aboutissement d\u2019une \u00e9volution des id\u00e9es dont il est peut-\u00eatre difficile de fixer exactement les origines, mais dont certains faits saillants nous permettent cependant de marquer les principales \u00e9tapes. 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