{"id":265,"date":"2018-12-26T07:09:07","date_gmt":"2018-12-26T07:09:07","guid":{"rendered":"http:\/\/192.168.0.250\/news24\/?p=265"},"modified":"2020-10-24T11:02:49","modified_gmt":"2020-10-24T09:02:49","slug":"caractere-dun-paysan-tunisien-selon-un-colon-francais-1887","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/2018\/12\/26\/caractere-dun-paysan-tunisien-selon-un-colon-francais-1887\/","title":{"rendered":"Caract\u00e8re d&#8217;un paysan tunisien selon un colon fran\u00e7ais &#8211; 1887"},"content":{"rendered":"<p>Sur les bords de la Medjerdah, \u00e0 deux lieues des ruines d&#8217;Utique, se trouve l&#8217;enchir (le mot Enchir en Tunisie s&#8217;applique aux propri\u00e9t\u00e9s particuli\u00e8res) de Magroun, exploit\u00e9 par un fellah arabe, Amor Ben Ali, qui en est le fermier. Le propri\u00e9taire, Hadj Ali Ben Ouiba, habite Tunis et ne vient \u00e0 Magroun que pour surveiller les semailles et les moissons.<\/p>\n<p>L&#8217;enchir, limit\u00e9 par la rivi\u00e8re d&#8217;un c\u00f4t\u00e9, par les collines du Djebel l\u2019Ahmar (la montagne rouge), de l&#8217;autre, couvre une superficie de trente hectares.<\/p>\n<p>Les rives du fleuve sont sans arbres, les collines sans verdure ; l&#8217;enchir est sans jardin. Le petit douar (village), hameau de trois gourbis (petite maison) est au sommet d&#8217;un coteau. Il domine la plaine ; l&#8217;on y aper\u00e7oit la mer, et la ville arabe de Porto-Farina, pr\u00e8s de laquelle est l&#8217;embouchure de la Medjerdah.<\/p>\n<p>Amor laboure, s\u00e8me et moissonne. En retour de son travail annuel, Ali Ben Ouiba, qui fournit les animaux, la charrue et la semence, lui abandonne le cinqui\u00e8me (Khamm\u00e8s en arabe) de la r\u00e9colte.<\/p>\n<p>Les premi\u00e8res pluies arrivent g\u00e9n\u00e9ralement en automne, apr\u00e8s la Cyprienne<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>, ainsi nomm\u00e9e par les anciens, \u00e0 cause du coup de vent qui se l\u00e8ve r\u00e9guli\u00e8rement \u00e0 la mi-septembre, vers la f\u00eate de Saint Cyprien, ancien \u00e9v\u00eaque de Carthage.<\/p>\n<p>Le fellah effectue alors un premier labour. Pour cette petite exploitation deux charrues sont n\u00e9cessaires : l&#8217;une conduite par Amor, l&#8217;autre par son fils a\u00een\u00e9, Ibrahim ; chacune d&#8217;elles suffit pour une m\u00e9chia (La m\u00e9chia est le b\u00e9tail du pays). La troisi\u00e8me m\u00e9chia est laiss\u00e9e en jach\u00e8re.<\/p>\n<p>Comme engin de travail, une sorte de gros clou attach\u00e9 au bout d&#8217;une longue pi\u00e8ce de bois, tenue en l&#8217;air par un support et tra\u00een\u00e9 par une paire de b\u0153ufs. Cette charrue, des plus primitives, ne fait que gratter le sol ; elle ne p\u00e9n\u00e8tre pas \u00e0 plus de six centim\u00e8tres et ne trace que des sillons in\u00e9gaux et contourn\u00e9s.<\/p>\n<p>Le fellah s\u00e8me ensuite \u00e0 la vol\u00e9e un caffiz (le caffiz de Tunis comprend 16 ouibas de 40 litres et correspond \u00e0 6 hectolitres 1\/2 environ) de bl\u00e9, et quelques jours apr\u00e8s un caffiz et quart d&#8217;orge par m\u00e9chia; il fait un second labour dans les m\u00eames conditions. La herse et le rouleau sont inconnus. Les plantes parasites, jujubier sauvage, lentisque, palmier-nain, asphod\u00e8les, sont respect\u00e9es avec soin. Aussi, se d\u00e9veloppant avec rapidit\u00e9, elles absorbent bient\u00f4t une bonne portion du champ.<\/p>\n<p>La semence \u00e9tant mal recouverte, les oiseaux du ciel en d\u00e9robent une partie, les rats une autre. Le fellah laisse toujours travailler la m\u00eame couche de surface. Il ne restitue jamais au sol les engrais r\u00e9parateurs n\u00e9cessaires. Il ne pratique point d&#8217;assolements. Aussi ces terre s, malgr\u00e9 leur richesse naturelle, et la profondeur de la couche v\u00e9g\u00e9tale qui atteint sept m\u00e8tres en quelques points, s&#8217;\u00e9puisent \u00e0 la longue et ne donnent que de faibles rendements.<\/p>\n<p>Si les pluies d&#8217;hiver, et surtout celles de mars, tombent \u00e0 temps, l&#8217;henchir donne un revenu moyen de cinq pour un pour le bl\u00e9, de onze pour un pour l&#8217;orge.<\/p>\n<figure id=\"attachment_2898\" aria-describedby=\"caption-attachment-2898\" style=\"width: 600px\" class=\"wp-caption alignleft\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-2898\" src=\"http:\/\/mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2018\/12\/monnaies-tunisiennes-1887-300x122.jpg\" alt=\"monnaies-tunisiennes-1887\" width=\"600\" height=\"243\" srcset=\"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2018\/12\/monnaies-tunisiennes-1887-300x122.jpg 300w, https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2018\/12\/monnaies-tunisiennes-1887-1024x415.jpg 1024w, https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2018\/12\/monnaies-tunisiennes-1887-768x312.jpg 768w, https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2018\/12\/monnaies-tunisiennes-1887-1536x623.jpg 1536w, https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2018\/12\/monnaies-tunisiennes-1887-2048x831.jpg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 600px) 100vw, 600px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-2898\" class=\"wp-caption-text\"><em>La monnaie tunisienne 1887<\/em><\/figcaption><\/figure>\n<p>Si les pluies font d\u00e9faut, le bl\u00e9 en levant est br\u00fbl\u00e9 par le soleil, la r\u00e9colte est nulle, les moissons sont mang\u00e9es sur pied par les bestiaux, Amor est forc\u00e9 d&#8217;emprunter \u00e0 son propri\u00e9taire 300 piastres (La piastre de Tunis vaut environ 0 fr. 60, elle est divis\u00e9e en 16 caroubes) pour nourrir sa famille ; \u00e0 partir de ce jour, il ne peut plus quitter son ma\u00eetre avant de s&#8217;\u00eatre acquitt\u00e9.<\/p>\n<p>Si les pluies sont abondantes, Amor a de l\u2019argent ; il ne pense ni \u00e0 payer sa dette ni \u00e0 augmenter son troupeau ; il organise aussit\u00f4t une fantasia, paie la poudre aux cavaliers des environs, et s&#8217;empresse d&#8217;aller acheter \u00e0 Tunis pour la circonstance des pantoufles d&#8217;occasion pour sa fille, un burnous fin et un beau cheval pour lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>L&#8217;exploitation comprend toujours un carr\u00e9 de f\u00e8ves, l\u00e9gumineuses qui, ne contenant pas le gluten des c\u00e9r\u00e9ales, fatiguent moins le sol, puisant surtout dans l&#8217;atmosph\u00e8re les principes utiles \u00e0 leur d\u00e9veloppement.<\/p>\n<p>Les f\u00e8ves (les f\u00e8ves cuites avec de l&#8217;huile et de l&#8217;ail forment la nourriture du fellah au printemps) et les bl\u00e9s viennent particuli\u00e8rement bien dans les terres fortes et argileuses. L&#8217;orge pr\u00e9f\u00e8re les sols l\u00e9gers et sablonneux.<\/p>\n<p>Le fellah s\u00e8me aussi du lin, des lentilles, des pois-chiches. Il ne plante pas la pomme de terre, qui pourtant r\u00e9ussit tr\u00e8s bien en Tunisie. Il n&#8217;emploie pas l&#8217;avoine, car elle irrite les chevaux.<\/p>\n<figure id=\"attachment_2677\" aria-describedby=\"caption-attachment-2677\" style=\"width: 480px\" class=\"wp-caption alignleft\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-2677 size-full\" src=\"http:\/\/mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2019\/01\/une-noria-ancienne.jpeg\" alt=\"Une Noria traditionnelle\" width=\"480\" height=\"712\" srcset=\"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2019\/01\/une-noria-ancienne.jpeg 480w, https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2019\/01\/une-noria-ancienne-202x300.jpeg 202w\" sizes=\"auto, (max-width: 480px) 100vw, 480px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-2677\" class=\"wp-caption-text\"><em>La noria tunisienne consiste en deux grandes bourses en cuir, munies d&#8217;ajutages en cuir \u00e9galement. Ces bourses, d&#8217;une capacit\u00e9 de 40 litres, sont attach\u00e9es \u00e0 de longues cordes qui passent sur une poulie \u00e9tablie au sommet du puit, et qui sont tir\u00e9es par des b\u0153ufs. Elle n&#8217;\u00e9l\u00e8ve que fort peu d&#8217;eau, mais elle est avantageusement employ\u00e9e \u00e0 cause de la facilit\u00e9 et de la simplicit\u00e9 de son installation dans le cas de puits tr\u00e8s-profonds<\/em><\/figcaption><\/figure>\n<p>S&#8217;il a de l&#8217;eau \u00e0 sa disposition, comme \u00e0 Magroun o\u00f9 Amor a \u00e9tabli une noria arabe pour \u00e9lever l&#8217;eau de la Medjerdah, il fait en avril des plantations de ma\u00efs, de droh (millet blanc), de melons, de past\u00e8ques.<\/p>\n<p>Au printemps, le g\u00e9om\u00e8tre du Gouvernement beylical, l&#8217;Amin, inspecte les moissons du fellah, \u00e0 l&#8217;effet de pr\u00e9lever pour le Bey la d\u00eeme ou achour, qui devrait \u00eatre le dixi\u00e8me de la r\u00e9colte. Si le fellah est riche, il donne de l&#8217;argent \u00e0 l&#8217;amin, l&#8217;achour est faible. S&#8217;il est pauvre, il ne peut que lui offrir des poules, l&#8217;achour devient consid\u00e9rable.<\/p>\n<p>Le fellah est sujet encore \u00e0 d&#8217;autres imp\u00f4ts : La medjba, ou capitation, 45 piastres par homme au-dessus de 18 ans ; la kanoun, taxe d&#8217;un quart de piastre par pied d&#8217;olivier et de deux piastres par palmier-dattier.<\/p>\n<p>En mai, le fellah moissonne sous l&#8217;\u0153il vigila.tt du ma\u00eetre ; il est aid\u00e9 dans ce travail par sa femme et par des ouvriers de passage, Gab\u00e9siens pour la plupart, que le propri\u00e9taire de l&#8217;henchir paie un franc par jour et nourrit.<\/p>\n<p>Les tiges sont coup\u00e9es pr\u00e8s de l&#8217;\u00e9pi avec la faucille. Le d\u00e9piquage s&#8217;op\u00e8re avec le chariot \u00e9gyptien, planche arm\u00e9e de silex, mont\u00e9 par le fellah et tra\u00een\u00e9 sur l&#8217;aire par des chevaux.<\/p>\n<p>La brise du soir effectue le vannage. La paille obtenue, hach\u00e9e, peu abondante, de qualit\u00e9 inf\u00e9rieure, est mise en meule pr\u00e8s des gourbis ; elle servira \u00e0 la nourriture des b\u0153ufs. Les grains, bl\u00e9 et orge m\u00eal\u00e9s, couverts de terre, sont d\u00e9pos\u00e9s tels quels, sans \u00eatre nettoy\u00e9s au pr\u00e9alable, dans des silos, r\u00e9servoirs en ma\u00e7onnerie sous terre, o\u00f9 ils se conservent ind\u00e9finiment.<\/p>\n<p>Le bl\u00e9 est dur ; il forme \u00e0 l&#8217;\u00e9tat de couscous la base de l&#8217;alimentation du fellah. Le surplus est vendu \u00e0 Tunis pour l&#8217;exportation. L&#8217;orge est donn\u00e9e aux chevaux ou livr\u00e9e au commerce. L&#8217;orge de Tunisie est assez estim\u00e9e sur les march\u00e9s.<\/p>\n<p>Au printemps l&#8217;herbe pousse en abondance dans le garaa (prairie naturelle dans les parties basses du domaine), le fellah ne la fauche point et ne fait pas de provision de foin pour l&#8217;automne. Aussi les bestiaux d&#8217;Amor, mal nourris, maigrissent et ne se d\u00e9veloppent pas. Ils sont sans \u00e9tables, comme les moutons. La race bovine, rustique, tardive, d\u00e9p\u00e9rit, donne peu de viande. Les vaches donnent peu de lait. Les toisons des brebis fournissent une laine abondante mais de qualit\u00e9 inf\u00e9rieure.<\/p>\n<p>Dans un gourbi \u00e9tabli en pis\u00e9, terre et paille d\u00e9tremp\u00e9es et battues, couvert en chaume, vit la famille du fellah. Cette hutte grossi\u00e8re, compos\u00e9e d&#8217;une pi\u00e8ce unique, \u00e9troite, est perc\u00e9e au levant d&#8217;une seule ouverture, qui tient lieu de porte et de fen\u00eatre. Elle sert de chambre et de salon au fellah, d&#8217;abri pour les veaux et les agneaux, de magasin pour les semences et les charrues.<\/p>\n<p>Le sol n&#8217;y est point pav\u00e9. Les murs sont sans enduit. Aucun tableau, aucune image pour r\u00e9jouir la vue ; pas de table ni de lit. Une simple natte et un sac pour les objets usuels constituent le mobilier. Point de linge, pas de v\u00eatements de rechange, pas de miroir, et, le dirai-je, pas de savon.<\/p>\n<p>La femme du fellah a trente ans, elle en parait cinquante. Elle n&#8217;a qu&#8217;une robe en toile bleue, unie, qu&#8217;elle porte en toute saison. Elle a mis au monde neuf enfants ; sept sont morts, ayant \u00e9t\u00e9 abandonn\u00e9s en bas \u00e2ge, \u00e0 peu pr\u00e8s nus, aux fra\u00eecheurs des matin\u00e9es et aux intemp\u00e9ries des saisons. La petite fille n&#8217;a qu&#8217;une chemise, le fils a\u00een\u00e9 n&#8217;a qu&#8217;un burnous.<\/p>\n<p>Le chef de famille est paresseux ; il laisse travailler sa femme, qui moud le bl\u00e9, fabrique l&#8217;huile et le beurre, pr\u00e9pare le couscous, va chercher l&#8217;eau \u00e0 la rivi\u00e8re et le combustible dans les champs. Le fellah, lui, se repose ; il observe les astres, et pense \u00e0 l&#8217;\u00e9toile polaire (En arabe, l&#8217;\u00e9toile polaire se dit : Outed, mot \u00e0 mot : le piquet) qui le frappe par sa fixit\u00e9.<\/p>\n<figure id=\"attachment_2895\" aria-describedby=\"caption-attachment-2895\" style=\"width: 600px\" class=\"wp-caption alignleft\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-2895\" src=\"http:\/\/mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2018\/12\/La_Tunisie_francaise_par_Ludovic_...Campou_Ludovic_bpt6k6227681x_215-300x171.jpeg\" alt=\"Caf\u00e9 maure , Tunisie 1887\" width=\"600\" height=\"341\" srcset=\"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2018\/12\/La_Tunisie_francaise_par_Ludovic_...Campou_Ludovic_bpt6k6227681x_215-300x171.jpeg 300w, https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2018\/12\/La_Tunisie_francaise_par_Ludovic_...Campou_Ludovic_bpt6k6227681x_215-1024x582.jpeg 1024w, https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2018\/12\/La_Tunisie_francaise_par_Ludovic_...Campou_Ludovic_bpt6k6227681x_215-768x437.jpeg 768w, https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2018\/12\/La_Tunisie_francaise_par_Ludovic_...Campou_Ludovic_bpt6k6227681x_215.jpeg 1094w\" sizes=\"auto, (max-width: 600px) 100vw, 600px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-2895\" class=\"wp-caption-text\"><em>Caf\u00e9 maure , Tunisie 1887<\/em><\/figcaption><\/figure>\n<p>Sans instruction, sans connaissances, sans morale, le fellah est une machine. Il suit la routine, il ne fait que ce que faisait son p\u00e8re, rien. Il ne se pr\u00e9occupe pas d&#8217;am\u00e9liorer sa situation. Son gourbi est pour lui un palais ; il trouve inutile de se b\u00e2tir une maison en pierre plus confortable et plus s\u00fbre. La terre nue lui parait suffisamment belle, et il consid\u00e8re comme superflu de dessiner un jardin autour de sa demeure, de tracer une avenue d&#8217;arbres aupr\u00e8s de son village, d&#8217;\u00e9tablir un potager pour avoir des l\u00e9gumes.<\/p>\n<p>Les sentiments \u00e9lev\u00e9s, faute d&#8217;une religion qui s&#8217;adresse aux parties sup\u00e9rieures de l&#8217;homme, faute de l&#8217;\u00e9ducation maternelle du foyer, sont \u00e9teints dans le c\u0153ur du fellah. L&#8217;amour chez lui n&#8217;est que bestial ; l&#8217;affection filiale n&#8217;est que la crainte du p\u00e8re. L&#8217;amour maternel dure peu, c&#8217;est une affection de nourrice. La religion du fellah est dure, s\u00e8che.<\/p>\n<p>Ignorant l&#8217;histoire et la g\u00e9ographie, ne sachant ni lire ni \u00e9crire, Amor croit qu&#8217;avant Mahomet, il n&#8217;y avait que des Juifs. Il connait comme grands hommes Abraham et Alexandre ; en fait de noms de villes, la Mecque et Stamboul. La Medjerdah, \u00e0 ses yeux, vient du Nil.<\/p>\n<p>Le fellah est sans id\u00e9e de m\u00e9decine et sans la moindre notion d\u2019hygi\u00e8ne ; quand il \u00e9prouve le bared, le iroid de la maladie, il va aussit\u00f4t trouver un Fran\u00e7ais du voisinage, colon ou commer\u00e7ant, qui repr\u00e9sente \u00e0 ses yeux le T\u00e9bib (m\u00e9decin), et lui demande une prompte gu\u00e9rison. Le T\u00e9bib improvis\u00e9 l&#8217;ausculte et lui fournit un rem\u00e8de appropri\u00e9 \u00e0 ses maux. Le fellah part satisfait, et tout d&#8217;abord jette au ruisseau le rem\u00e8de en question, pensant que la vue seule du m\u00e9decin doit gu\u00e9rir et que son rem\u00e8de est sans valeur.<\/p>\n<p>Si le bared augmente, le fellah vase plonger dans les piscines de Hammam l&#8217;Enf ou de Korb\u00e8s (Hammam l&#8217;Enf et Korb\u00e8s, localit\u00e9s situ\u00e9es pr\u00e8s Tunis). Souvent ces eaux thermales, qui jouissent de propri\u00e9t\u00e9s tr\u00e8s actives, le remettent sur pied.<\/p>\n<p>Dans le cas contraire, le fellah meurt sans murmurer. Mektoub, c&#8217;\u00e9tait \u00e9crit. Et ce m\u00eame mektoub tarit dans leur source les larmes de la femme ou des fils. L&#8217;enfance est sans pudeur comme l&#8217;indique son langage.<\/p>\n<p>A douze ans, la fille est mari\u00e9e ou plut\u00f4t vendue \u00e0 un autre fellah, pour de l&#8217;argent si elle est belle, pour du bl\u00e9 si elle est d\u00e9pourvue de charmes.<\/p>\n<p>Amor me disait un jour qu&#8217;il avait achet\u00e9 sa vache 300 piastres, son cheval 500; sa femme ne lui avait co\u00fbt\u00e9 que 50 piastres. Il esp\u00e9rait vendre sa fille davantage. Cette absence de tendresse dans le c\u0153ur du fellah se fait sentir chez les animaux du gourbi.<\/p>\n<p>Le cheval, enfant g\u00e2t\u00e9 du fellah, n&#8217;est qu&#8217;orgueilleux. Le chien n&#8217;est qu&#8217;un cerb\u00e8re, qui mord souvent, qui aboie toujours, mais qui ne pleure jamais. Le chameau n&#8217;est qu&#8217;un sto\u00efcien \u00e0 bosse. Pour d\u00e9signer la richesse d&#8217;un Tunisien, on parle du nombre de chameaux qu&#8217;il poss\u00e8de. Amor en vaut un.<\/p>\n<figure id=\"attachment_2894\" aria-describedby=\"caption-attachment-2894\" style=\"width: 600px\" class=\"wp-caption alignleft\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-2894\" src=\"http:\/\/mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2018\/12\/La_Tunisie_francaise_par_Ludovic_...Campou_Ludovic_bpt6k6227681x_214-300x133.jpeg\" alt=\"chameau de Magroun - Tunisie 1887\" width=\"600\" height=\"267\" srcset=\"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2018\/12\/La_Tunisie_francaise_par_Ludovic_...Campou_Ludovic_bpt6k6227681x_214-300x133.jpeg 300w, https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2018\/12\/La_Tunisie_francaise_par_Ludovic_...Campou_Ludovic_bpt6k6227681x_214-1024x455.jpeg 1024w, https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2018\/12\/La_Tunisie_francaise_par_Ludovic_...Campou_Ludovic_bpt6k6227681x_214-768x341.jpeg 768w, https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2018\/12\/La_Tunisie_francaise_par_Ludovic_...Campou_Ludovic_bpt6k6227681x_214.jpeg 1080w\" sizes=\"auto, (max-width: 600px) 100vw, 600px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-2894\" class=\"wp-caption-text\"><em>Chameau de Magroun &#8211; Tunisie 1887<\/em><\/figcaption><\/figure>\n<p>Le chameau de Magroun est dou\u00e9 d&#8217;une \u00e9nergie rare ; il est de bonne composition ; livr\u00e9 \u00e0 lui-m\u00eame d\u00e8s sa tendre enfance, il est habitu\u00e9 \u00e0 ma\u00eetriser ses sentiments les plus chers et n&#8217;est maussade qu&#8217;au printemps, quand la nature se r\u00e9veille. Dans les autres saisons son caract\u00e8re est parfait.<\/p>\n<p>Il mange les jours ordinaires des feuilles de cactus charg\u00e9es d&#8217;\u00e9pines, et se r\u00e9gale le vendredi d&#8217;un chardon. Si son ma\u00eetre impitoyable lui refuse jusqu&#8217;\u00e0 ces modestes aliments ; sans murmurer, sans se plaindre, il gravit le coteau et s&#8217;accroupit au sommet de la colline ; il contemple le mirage de la plaine o\u00f9 il croit revoir les palmiers de l&#8217;oasis natale, et il se nourrit de sa bosse pendant trois jours. Il perd, apr\u00e8s, le ventre et les jambes ; la fille d&#8217;Amor lui apporte alors un peu d&#8217;orge, et il reprend bient\u00f4t ses forces.<\/p>\n<p>Le chameau hoche la t\u00eate quand on lui parle des progr\u00e8s modernes. Il a vu passer les Numides, il en verra passer d&#8217;autres.<\/p>\n<p><strong>Source : <em>La Tunisie fran\u00e7aise &#8211; Ludovic Campou, 20 mai 1887<\/em><\/strong><\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Tissot. (G\u00e9ographie compar\u00e9e de l&#8217;Afrique du Nord,).<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Sur les bords de la Medjerdah, \u00e0 deux lieues des ruines d&#8217;Utique, se trouve l&#8217;enchir (le mot Enchir en Tunisie s&#8217;applique aux propri\u00e9t\u00e9s particuli\u00e8res) de Magroun, exploit\u00e9 par un fellah arabe, Amor Ben Ali, qui en est le fermier. Le propri\u00e9taire, Hadj Ali Ben Ouiba, habite Tunis et ne vient \u00e0 Magroun que pour surveiller&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":2665,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[6,2,84],"tags":[100,88,183,91],"class_list":["post-265","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-culture","category-economie","category-history","tag-colonisation","tag-histoire","tag-paysan","tag-tunisie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/265","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=265"}],"version-history":[{"count":7,"href":"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/265\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2905,"href":"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/265\/revisions\/2905"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/2665"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=265"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=265"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=265"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}