{"id":231,"date":"2018-12-26T06:44:13","date_gmt":"2018-12-26T06:44:13","guid":{"rendered":"http:\/\/192.168.0.250\/news24\/?p=231"},"modified":"2020-11-03T12:35:22","modified_gmt":"2020-11-03T11:35:22","slug":"emigration-des-juifs-de-tunisie-de-1943-a-1967","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/2018\/12\/26\/emigration-des-juifs-de-tunisie-de-1943-a-1967\/","title":{"rendered":"Livre: l\u2019\u00e9migration des juifs de Tunisie de 1943 \u00e0 1967"},"content":{"rendered":"<p>En 1948-1949, au moins 4 000 juifs de Tunisie, soit pr\u00e8s de 25 % des 20 000 Juifs qui quittent alors l\u2019Afrique du Nord, choisissent de gagner le tout jeune &#8220;\u00c9tat d\u2019Isra\u00ebl&#8221;. Cette vague migratoire est contemporaine du mouvement qui, depuis 1945, porte des dizaines de milliers de juifs europ\u00e9ens survivants vers la Palestine sous mandat britannique, puis vers l\u2019\u00c9tat h\u00e9breu \u00e0 compter de mai 1948.<\/p>\n<p>Avant cette date, il est rare que des immigrants juifs puissent entrer en toute l\u00e9galit\u00e9 en Palestine. Les b\u00e9n\u00e9ficiaires des 100 \u00e0 200 certificats d\u2019immigration dont l\u2019Agence t\u00e9l\u00e9graphique juive annonce l\u2019envoi, le 17 ao\u00fbt 1944, aux candidats tunisiens \u00e0 l\u2019<em>alyah <\/em>par l\u2019Agence juive pour la Palestine auront cette chance. Mais la plupart des juifs, de Tunisie ou d\u2019ailleurs, entrant en Palestine mandataire le font alors ill\u00e9galement et clandestinement. Depuis la d\u00e9cision prise par la Grande-Bretagne en 1939 de restreindre drastiquement l\u2019entr\u00e9e des juifs en Palestine manda- taire, l\u2019Agence juive a charg\u00e9 le Mossad Le Alyah Beth de les y aider 3. C\u2019est le cas des jeunes qui, en mai 1943, aussit\u00f4t termin\u00e9e l\u2019occupation allemande en Tunisie, rejoignent des <em>kibboutzim, <\/em>notamment Bat Oren et Bet Achita au nord de la Palestine<em>.<\/em><\/p>\n<p>Quelles que soient les conditions qui entourent ces d\u00e9parts, ils sont le fruit du travail de propagande effectu\u00e9 par les sionistes depuis quelques d\u00e9cennies aupr\u00e8s de la jeunesse juive de Tunisie, travail dont les brimades et pers\u00e9cutions de Vichy et des Allemands ont amplifi\u00e9 l\u2019impact pendant la guerre : \u00ab [\u2026] Il faut que vous sachiez, t\u00e9moigne une Juive tunisienne, que je fais remonter mon <em>alyah <\/em>\u00e0 l\u2019occupation allemande en Tunisie, \u00e0 la conduite de nos compatriotes fran\u00e7ais non-juifs et \u00e0 celle de nos voisins arabes tunisiens \u00e0 notre \u00e9gard \u2013 pas tous, heureusement. Ils nous ont enseign\u00e9, en travaux pratiques, ce que valait un peuple sans patrie \u00bb. Il s\u2019agit donc, dans cet article, de mettre le projecteur sur le facteur id\u00e9ologique, moteur de ces d\u00e9parts intervenus avant le d\u00e9clenchement du processus de d\u00e9colonisation en Tunisie. Pour ce faire, nous puiserons, pour l\u2019essentiel, dans les archives du Protectorat conserv\u00e9es en France et en Tunisie, indispensables par ailleurs pour cerner l\u2019attitude des autorit\u00e9s fran\u00e7aises \u00e0 l\u2019\u00e9gard de cette \u00e9migration.<\/p>\n<h3>Un sionisme ancien, li\u00e9 au sionisme mondial<\/h3>\n<p>Tr\u00e8s divers par leurs origines, leur condition sociale, leurs nationalit\u00e9s et leur degr\u00e9 d\u2019acculturation \u00e0 la culture fran\u00e7aise, les quelque 70 000 juifs de Tunisie sont en fait tr\u00e8s partag\u00e9s, dans les ann\u00e9es 1940, entre des id\u00e9ologies vari\u00e9es, parfois antagonistes : outre des sionistes, il se trouve parmi les juifs \u00ab \u00e9volu\u00e9s \u00bb des assimilationnistes, des socialistes, quelques communistes et nationalistes tunisiens.<\/p>\n<p>La plupart de leurs coreligionnaires cependant, de condition tr\u00e8s humble le plus souvent, restent des traditionalistes, vivant plus ou moins dans l\u2019attente messianique et l\u2019id\u00e9al religieux du retour \u00e0 Sion. Tout au long des si\u00e8cles, des juifs \u00e2g\u00e9s sont \u00ab mont\u00e9s \u00bb \u00e0 J\u00e9rusalem pour y prier et y reposer apr\u00e8s leur mort. Si, selon Lucette Valensi, cette attente messianique a d\u00e9j\u00e0 une dimension politique, il faut attendre le projet national \u00ab la\u00efc \u00bb formul\u00e9 par Theodor Herzl dans les ann\u00e9es 1890 pour que l\u2019<em>alyah <\/em>devienne r\u00e9ellement un horizon ouvert aux juifs de Tunisie.<\/p>\n<p>Le sionisme organis\u00e9 a connu un d\u00e9veloppement pr\u00e9coce dans la R\u00e9gence, en lien \u00e9troit avec le sionisme mondial. Son origine remonte \u00e0 la fondation de l\u2019Organisation sioniste mondiale (OSM) en 1897, m\u00eame s\u2019il faut attendre 1911 pour qu\u2019Alfred Valensi y inaugure l\u2019\u00e8re du sionisme organis\u00e9 en fondant l\u2019Aghoudat Sion ; la m\u00eame ann\u00e9e, le premier d\u00e9l\u00e9gu\u00e9 de Tunisie se rend au Xe Congr\u00e8s sioniste, \u00e0 B\u00e2le. Apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale, outre la propagande, les divers partis, de droite comme de gauche, qui constituent la F\u00e9d\u00e9ration sioniste de Tunisie (FST) ont pour t\u00e2che fondamentale, comme partout, de collecter les <em>shekalim<\/em>, modestes contributions qui donnent le droit d\u2019\u00e9lire les d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s aux congr\u00e8s sionistes, le parlement en quelque sorte de l\u2019OSM.<\/p>\n<p>L\u00e9opold Beretvas, sioniste-socialiste originaire d\u2019Europe centrale et membre de Tseire Tsion, un groupe dont nous aurons \u00e0 reparler, pr\u00e9side la F\u00e9d\u00e9ration qui revendique, comme le \u00ab sionisme officiel \u00bb. l\u2019OSM, le droit pour les juifs d\u2019immigrer en Palestine mandataire et, depuis 1942, la cr\u00e9ation d\u2019un \u00c9tat juif dans ses fronti\u00e8res. Organe de coordination, la FST relie ses diverses composantes non seulement \u00e0 la direction sioniste mondiale, mais aussi au Keren Kayemet Leisrael (KKL) et au Keren Hayesod (KH), les deux grands Fonds sionistes ayant vocation \u00e0 faciliter l\u2019immigration et la colonisation juives en Palestine. Des d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s de leurs bureaux parisiens, fond\u00e9s en 1923 pour le KH, en 1926 pour le KKL, viennent r\u00e9guli\u00e8rement en Tunisie faire de la propagande et lever des fonds<\/p>\n<p>L\u2019implantation \u00e0 Tunis d\u2019une section de l\u2019Union mondiale des sionistes r\u00e9visionnistes, elle-m\u00eame fond\u00e9e \u00e0 Paris par Vladimir Jabotinsky en 1925, fut un tournant dans le Tunis sioniste de l\u2019entre-deux-guerres. Contrairement \u00e0 l\u2019OSM, \u00e0 l\u2019Agence juive et aux diff\u00e9rents courants du sionisme-socialiste qui dominaient alors ces institutions, l\u2019Union affiche sa volont\u00e9 de cr\u00e9er sans attendre un \u00c9tat juif en Palestine, ce qui implique d\u2019y combattre frontalement les nationalistes arabes.<\/p>\n<p>En 1946, l\u2019influence du r\u00e9visionnisme toucherait environ 3 000 juifs \u00e0 Tunis, sur un total de 55 000 \u00e2mes. \u00c0 en croire un rapport officiel de juin 1944, le mouve- ment, pourtant d\u2019inspiration la\u00efque, n\u2019aurait vis\u00e9 au d\u00e9part qu\u2019\u00e0 encourager le sentiment religieux dans la jeunesse juive de la R\u00e9gence, <em>via <\/em>le B\u00e9tar, son mouvement de jeunesse. Puis les pers\u00e9cutions de la guerre ont politis\u00e9 son discours, tandis que l\u2019organisation \u00e9tend ses ramifications dans toute l\u2019Afrique du Nord.<\/p>\n<p>En 1947, l\u2019Irgoun Tsvai Leumi, un groupe fond\u00e9 en 1939 par des r\u00e9visionnistes de Palestine r\u00e9solus \u00e0 porter la terreur dans les camps arabe et britannique, ouvre en Tunisie une section, dirig\u00e9e par Itzhak Tuviana, lui-m\u00eame assist\u00e9 de Yehuda Sadeh, charg\u00e9 d\u2019acheter les armes et d\u2019entra\u00eener les recrues. Selon les autorit\u00e9s du Protectorat, l\u2019Irgoun de France les aurait avertis, apr\u00e8s le vote du partage de la Palestine par l\u2019ONU (novembre 1947), que la Ligue arabe envoyait des hommes combattre les juifs dans le monde arabe et qu\u2019il convenait de constituer des comit\u00e9s d\u2019auto-d\u00e9fense clandestins.<\/p>\n<p>Ce sionisme politique diversifi\u00e9 se prolonge par des mouvements de jeunesse tr\u00e8s actifs. Si, en m\u00e9tropole, les \u00c9claireurs isra\u00e9lites de France et les membres de l\u2019Union universelle de la jeunesse juive (UUJJ) ne sont pas en majorit\u00e9 sionistes, tel est bien le cas dans la Tunisie d\u2019apr\u00e8s-guerre. Et, tandis que les \u00c9claireurs juifs de Tunisie, qui rel\u00e8vent du mouvement Hashomer Hatza\u00efr, dont la section tunisoise remonte \u00e0 1929, professent le sionisme socialiste le plus avanc\u00e9, le B\u00e9tar et le Brit Trumpeldor pr\u00f4nent, eux, le r\u00e9visionnisme. C\u2019est en 1931 que le B\u00e9tar, n\u00e9 en Lettonie en 1923 puis cr\u00e9\u00e9 \u00e0 Paris en 1927, a ouvert une antenne \u00e0 Tunis.<\/p>\n<p>Tous ces mouvements sans distinction visent le d\u00e9veloppement physique, mental et spirituel des jeunes et le renforcement de leur conscience juive, mais les mouvements de jeunesse se r\u00e9clamant du \u00ab sionisme officiel \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire de l\u2019OSM, cherchent de surcro\u00eet \u00e0 pousser leurs membres \u00e0 venir renforcer les <em>kibboutzim <\/em>en Pales- tine ; outre une formation politique, ils dispensent donc des cours d\u2019h\u00e9breu et une formation agricole, tout en exaltant les valeurs haloutziques (pionni\u00e8res).<\/p>\n<p>Quant aux b\u00e9taristes, s\u2019ils d\u00e9testent le socialisme des <em>kibboutzim, <\/em>ils poussent n\u00e9anmoins eux aussi \u00e0 l\u2019apprentissage de l\u2019h\u00e9breu et \u00e0 l\u2019<em>alyah. <\/em>Avec les militants de l\u2019Irgoun<em>, <\/em>ils \u00e9mettent d\u00e8s 1947 des tracts appelant \u00ab Sion au combat \u00bb et encouragent la \u00ab mont\u00e9e \u00bb de jeunes en Palestine dans l\u2019intention de les faire participer, le moment venu, \u00e0 la \u00ab guerre de lib\u00e9ration \u00bb qui s\u2019annonce.<\/p>\n<p><em><strong>Olfa Ben Achour<\/strong><\/em><\/p>\n<h3>\u00c0 PROPOS DE L&#8217;AUTEUR<\/h3>\n<p><img loading=\"lazy\" class=\"alignleft wp-image-3108 size-thumbnail\" src=\"http:\/\/mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2018\/12\/Olfa-Ben-Achour-150x150.jpg\" alt=\"Olfa Ben Achour\" width=\"150\" height=\"150\" \/>Olfa Ben Achour est docteure en histoire contemporaine, sp\u00e9cialiste de l\u2019\u00e9migration des juifs de Tunisie. Sa th\u00e8se dont est issu cet ouvrage est la continuit\u00e9 d\u2019un travail de r\u00e9flexion qu\u2019elle avait d\u00e9j\u00e0 men\u00e9 sur la condition des Juifs tunisiens sous le Protectorat fran\u00e7ais et jusqu\u2019\u00e0 &#8220;l\u2019ind\u00e9pendance tunisienne&#8221;. Elle a exerc\u00e9 dans diff\u00e9rents instituts universitaires et publi\u00e9 plusieurs articles. Chercheure associ\u00e9e \u00e0 l\u2019IRMC, elle travaille actuellement sur la question de la patrimonialisation de l\u2019h\u00e9ritage culturel jud\u00e9o-tunisien.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En 1948-1949, au moins 4 000 juifs de Tunisie, soit pr\u00e8s de 25 % des 20 000 Juifs qui quittent alors l\u2019Afrique du Nord, choisissent de gagner le tout jeune &#8220;\u00c9tat d\u2019Isra\u00ebl&#8221;. 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