{"id":2212,"date":"2019-01-17T09:43:18","date_gmt":"2019-01-17T08:43:18","guid":{"rendered":"https:\/\/rstheme.com\/products\/wordpress\/vulitin\/?p=2212"},"modified":"2020-11-01T17:01:25","modified_gmt":"2020-11-01T16:01:25","slug":"la-tunisie-notice-historique-1861","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/2019\/01\/17\/la-tunisie-notice-historique-1861\/","title":{"rendered":"LA TUNISIE : NOTICE HISTORIQUE"},"content":{"rendered":"<p><strong>PAR M. OSCAR GAY, <\/strong><strong>MAI 1861<\/strong><\/p>\n<p>Au moment o\u00f9 l&#8217;Europe enti\u00e8re, agit\u00e9e sur tous les points par le souffle des nationalit\u00e9s, porte ses regards inquiets sur cette terre d&#8217;Italie dans le sein de laquelle germe une libert\u00e9 nouvelle si g\u00e9n\u00e9reusement f\u00e9cond\u00e9e par le sang de la France, il est peut-\u00eatre curieux de jeter un coup d&#8217;\u0153il rapide sur les phases les plus importantes de la lutte entreprise, il y a bien des ann\u00e9es d\u00e9j\u00e0, par les Maures Tunisiens pour s&#8217;affranchir du joug \u00e9tranger, et de se rendre compte ensuite des effets de cette lutte qu&#8217;un plein succ\u00e8s a couronn\u00e9e.<\/p>\n<p>Touchant \u00e0 l&#8217;Alg\u00e9rie sur une longue ligne de fronti\u00e8re, li\u00e9e \u00e0 la France par de nombreux rapports commerciaux, plac\u00e9e par sa civilisation \u00e0 la t\u00eate des peuples de l&#8217;Afrique, la Tunisie m\u00e9rite par sa position une place exceptionnelle dans l&#8217;histoire des peuples Barbaresques. Cependant ce sol classique, o\u00f9 les \u0153uvres des hommes se dressent sur les ruines faites par l&#8217;action du temps, o\u00f9 l&#8217;on retrouve les monuments indestructibles de la nature \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de cette antique cit\u00e9 disparue sans laisser de trace ; ce sol, si riche en souvenirs, sur lequel la civilisation romaine a laiss\u00e9 son empreinte lumineuse, n&#8217;a de nos jours \u00e9t\u00e9 qu&#8217;imparfaitement explor\u00e9 et encore moins \u00e9tudi\u00e9.<\/p>\n<p>Ce n&#8217;est pas chose facile, il est vrai, de d\u00e9velopper l&#8217;histoire d&#8217;un peuple qui ne poss\u00e8de ni annales, ni chroniques publiques, et qui, d&#8217;ailleurs, jusqu&#8217;\u00e0 pr\u00e9sent, s&#8217;est peu pr\u00e9occup\u00e9 de transmettre aux si\u00e8cles \u00e0 venir le r\u00e9cit des \u00e9v\u00e9nements accomplis. Toutefois, si l&#8217;on ne remonte pas trop loin dans les temps pass\u00e9s, il n&#8217;est pas impossible de reconstituer quelques pages int\u00e9ressantes des r\u00e9volutions qui ont agit\u00e9 la Tunisie, et de marquer les pas qu&#8217;elle a faits dans la voie de la civilisation.<\/p>\n<p>Sans chercher \u00e0 retracer toutes les vicissitudes par lesquelles le peuple Tunisien a pass\u00e9, il suffira de se reporter au moment o\u00f9, ne pouvant plus supporter une domination inique et d\u00e9test\u00e9e, il brise, par de vigoureux efforts, les premiers anneaux de cette lourde cha\u00eene que, si souvent d\u00e9j\u00e0, il avait inutilement secou\u00e9. Si la fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 des engagements librement contract\u00e9s est un principe incontestable que la raison naturelle accepte, un principe non moins vrai est qu&#8217;on ne saurait soumettre une nation \u00e0 une loi qui lui r\u00e9pugne et que la force seule lui impose. Trop souvent les amis de la libert\u00e9 exag\u00e8rent les droits des peuples, mais cependant il ne faut pas oublier cette maxime immuable : \u00ab que les gouvernements sont faits pour les peuples et non les peuples pour les gouvernements). Au milieu de tous les conflits en ce moment engag\u00e9s autour de nous, un principe \u00e9ternel se l\u00e8ve, un droit sacr\u00e9 demande sa place, c&#8217;est le principe des nationalit\u00e9s, c&#8217;est le droit \u00e0 l&#8217;ind\u00e9pendance. Si des fabricateurs de syst\u00e8mes plus ou moins r\u00e9prouv\u00e9s pr\u00e9tendent imposer leurs id\u00e9es pour les faire pr\u00e9valoir dans le pr\u00e9sent et dans l&#8217;avenir, on leur permettra de r\u00e9gler selon ces id\u00e9es les destin\u00e9es des hommes lorsqu&#8217;ils seront tous d\u2019accord, ou lorsque l&#8217;un d&#8217;eux aura pu convaincre tout le monde de l&#8217;excellence de leurs recettes.<\/p>\n<p>Mais qu&#8217;ils respectent, en attendant, les notions les plus \u00e9l\u00e9mentaires et les plus sacr\u00e9es du droit, et, s&#8217;ils s&#8217;appuient sur des pr\u00e9jug\u00e9s pour obscurcir la raison, au moins qu&#8217;ils ne mettent pas en jeu l&#8217;int\u00e9r\u00eat personnel pour \u00e9touffer chez les hommes le cri de la conscience ou le sentiment d&#8217;un droit dont aucun peuple ne saurait faire abstraction.<\/p>\n<p>Parfois, lorsqu&#8217;une r\u00e9volution bouleverse un pays au nom de l&#8217;ind\u00e9pendance, il se produit une de ces r\u00e9actions morales qui, en tout temps comme en tout lieu, sont la cons\u00e9quence imm\u00e9diate et momentan\u00e9e de pareilles perturbations. L&#8217;on voit des esprits d&#8217;\u00e9lite qui, en pr\u00e9sence d&#8217;un entra\u00eenement g\u00e9n\u00e9ral et violent, pensent faire acte de courage et de grandeur d&#8217;\u00e2me en se rattachant aux id\u00e9es depuis longtemps entra\u00een\u00e9es par le torrent, et en dirigeant toute leur fureur contre ces doctrines qu&#8217;on avait invoqu\u00e9es pour renverser l&#8217;ancien ordre des choses. Apr\u00e8s eux vient in\u00e9vitablement sur leurs pas la tourbe ridicule des imitateurs, de ces personnes qui, avides d&#8217;attirer sur elles l&#8217;attention et de se donner un cachet d&#8217;originalit\u00e9, r\u00e9p\u00e8tent \u00e0 l&#8217;envi et sans les comprendre des paradoxes d\u00e9pourvus de valeur. Ils tentent alors de tourner en plaisanterie les doctrines les plus conformes \u00e0 la dignit\u00e9 humaine, \u00e0 la morale et \u00e0 la raison, pour se vouer au culte d&#8217;institutions enfant\u00e9es dans des si\u00e8cles d&#8217;ignorance et de barbarie. Apologistes d&#8217;un temps de despotisme et de superstition, ils cherchent \u00e0 reconstituer de leurs mains d\u00e9biles ce temps du moyen \u00e2ge qu&#8217;ils ne comprennent m\u00eame pas.<\/p>\n<p>Assur\u00e9ment lorsque, non-seulement en Italie, mais dans presque tous les autres \u00c9tats de l&#8217;Europe, il se produit une sorte de transition et d&#8217;attente, comme un travail nouveau, il est naturel qu&#8217;au milieu m\u00eame de la passion de la lutte, l&#8217;on \u00e9prouve par moments quelques d\u00e9ceptions et une certaine lassitude contre lesquelles il faut savoir se pr\u00e9munir. \u2014 Ce qui n&#8217;est point douteux, c&#8217;est que cette \u00e9poque o\u00f9 les nationalit\u00e9s opprim\u00e9es tendent \u00e0 se reconstituer est l\u00e0 avec ses lacunes, avec ses faiblesses comme aussi avec ses r\u00e9sultats durables. Livr\u00e9e aux influences les plus contraires et les plus violentes, une soci\u00e9t\u00e9 tout enti\u00e8re se r\u00e9veille en proie \u00e0 une crise formidable ; sur ses bases \u00e9branl\u00e9es, elle travaille p\u00e9niblement \u00e0 reconstituer son ind\u00e9pendance ; luttant d&#8217;un c\u00f4t\u00e9 avec une \u00e9cole traditionnelle, il lui faut d&#8217;autre part compter avec le rationalisme, qui, dans son triomphe, se subdivise en toutes sortes de nuances. Mais, si l&#8217;on p\u00e9n\u00e8tre jusqu&#8217;au c\u0153ur m\u00eame de cette soci\u00e9t\u00e9, si on l&#8217;interroge dans ses profondeurs, si on se rend bien compte du cercle mouvant et libre qui l&#8217;entoure, on la voit pouss\u00e9e, comme par une force irr\u00e9sistible, dans une voie de progr\u00e8s et de lumi\u00e8re. Dans cette lutte, qui a ses heures d&#8217;\u00e9clat et ses heures douteuses, qui voit se succ\u00e9der les incidents les plus divers, il y a parfois d&#8217;\u00e9tranges contrastes, de singuliers m\u00e9langes de faits d&#8217;une nature fort oppos\u00e9e. &#8211; Mais, ces incidents, ces contrastes constituent essentiellement la politique et la vie m\u00eame des peuples, ils sont le r\u00e9sultat forc\u00e9 du choc d&#8217;int\u00e9r\u00eats contraires, et c&#8217;est cette succession d&#8217;actes et de manifestations qui dessine leur r\u00f4le sur la sc\u00e8ne du monde.<\/p>\n<p>L&#8217;on reconna\u00eetra sans peine, si l&#8217;on observe dans son ensemble la ligne politique suivie de nos jours par les divers gouvernements de l&#8217;Europe, quelle immense place est r\u00e9serv\u00e9e \u00e0 ces questions d&#8217;\u00e9quilibre et d&#8217;influences par lesquelles ils cherchent \u00e0 maintenir, \u00e0 tout prix, entre les peuples une certaine r\u00e9ciprocit\u00e9 de droits, une certaine \u00e9galit\u00e9 de forces. \u2014 Emp\u00eacher ces accumulations de populations et de territoires qu&#8217;ils consid\u00e8rent comme une menace pour tous les rapports et toutes les ind\u00e9pendances, tel est le but de leurs constants efforts. Sous une forme comme sous une autre, dans les conditions les plus diverses, ces questions, que le Pi\u00e9mont, depuis quelque temps d\u00e9j\u00e0, a eu le privil\u00e8ge de soulever sur tant de points, bien qu&#8217;elles ne soient pas d&#8217;ailleurs exclusivement propres au continent, sont un des premiers \u00e9l\u00e9ments de la politique contemporaine : c&#8217;est, \u00e0 vrai dire, le but de toutes les guerres et, sans doute, le dernier mot de leur pacification. La France, en soutenant par ses armes l&#8217;ind\u00e9pendance de l&#8217;Italie, qu&#8217;elle prot\u00e8ge encore de son drapeau, a second\u00e9 cette politique, qui contribuera \u00e0 augmenter sa grandeur et le poids de son influence.<\/p>\n<p>De cette intelligence plus nette d&#8217;une situation depuis longtemps mena\u00e7ante, mais dont les dangers n&#8217;avaient jamais \u00e9t\u00e9 aussi \u00e9vidents, est n\u00e9 un syst\u00e8me d&#8217;alliance \u00e0 la fois rationnel et puissant, conforme aux int\u00e9r\u00eats des nations. Ce syst\u00e8me ne s&#8217;est pas constitu\u00e9 en un jour, comme on pourrait le croire, mais il a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9par\u00e9 de longue main par l&#8217;action m\u00eame des circonstances.<\/p>\n<p>Un certain nombre d&#8217;individus, s\u00e9duits nagu\u00e8re par des esp\u00e9rances de r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration auxquelles leur inexp\u00e9rience ne m\u00ealait aucune inqui\u00e9tude, sont effray\u00e9s, il est vrai, de voir surgir quelques calamit\u00e9s d&#8217;un principe qui, \u00e0 leurs yeux, ne devait produire que des biens imm\u00e9diats et sans m\u00e9lange. Dans leur terreur, ils se prennent alors \u00e0 regretter ce sommeil l\u00e9thargique dans lequel la domination \u00e9trang\u00e8re avait longtemps maintenu les pays aujourd&#8217;hui soulev\u00e9s pour reconqu\u00e9rir leur libert\u00e9. Oubliant les maux de toute sorte, les humiliations journali\u00e8res, la compression et les vexations insupportables que le despotisme \u00e9tranger accumulait sur leur patrie, ils ne se rappellent plus, au milieu des luttes et des fatigues de la libert\u00e9 naissante, que cet engourdissement factice qu&#8217;ils comparent \u00e0 un repos bienfaisant dont ils \u00e9voquent le retour.<\/p>\n<p>Mais si cette domination qu&#8217;ils regrettent venait, pour leur malheur, \u00e0 \u00eatre r\u00e9tablie, que de vicissitudes n&#8217;auraient-ils pas \u00e0 endurer de la part d&#8217;une autorit\u00e9 inqui\u00e8te, d\u00e9fiante, que la crainte d&#8217;une nouvelle lutte rendrait n\u00e9cessairement oppressive ? Ces personnes se convaincraient bien facilement alors qu&#8217;une nation qui a pass\u00e9 par la libert\u00e9, ne f\u00fbt-ce m\u00eame que pour un instant et \u00e0 travers l&#8217;anarchie, n&#8217;est plus apte \u00e0 subir le joug de l&#8217;\u00e9tranger. Quoi qu&#8217;il en soit, on ne peut nier qu&#8217;un revirement singulier s&#8217;est op\u00e9r\u00e9 dans une certaine portion de l&#8217;ancien parti lib\u00e9ral ; mais cette tendance \u00e0 laquelle, comme toujours, s&#8217;est m\u00eal\u00e9 l&#8217;esprit de mode, n&#8217;a rien de s\u00e9rieux ni de profond. Aux jours mauvais succ\u00e8deront des jours meilleurs et avec eux rena\u00eetra la confiance. La libert\u00e9 des peuples n&#8217;est pas seulement une puissance redoutable, habile \u00e0 produire des n\u00e9gations et des ruines ; c&#8217;est aussi une puissance bienfaisante et r\u00e9guli\u00e8re, capable de remplacer tout ce qu&#8217;elle d\u00e9truit, et qui, apr\u00e8s avoir abattu les parties caduques de l&#8217;antique \u00e9difice, saura construire un \u00e9difice plus solide et plus vaste pour les g\u00e9n\u00e9rations affranchies de la domination \u00e9trang\u00e8re.<\/p>\n<p>On ne doit point s&#8217;attendre \u00e0 rencontrer dans l&#8217;histoire de la Tunisie, dont on va reproduire quelques fragments, les p\u00e9rip\u00e9ties et la vari\u00e9t\u00e9 d&#8217;incidents que pr\u00e9sente l&#8217;histoire de la vieille Europe. Cependant on remarquera, dans les derni\u00e8res ann\u00e9es surtout, des faits nouveaux, des sympt\u00f4mes plus ou moins sensibles, qui attestent que ce pays est entr\u00e9 peu \u00e0 peu dans le mouvement d&#8217;id\u00e9es et de pr\u00e9occupations qui agite le reste du monde. D&#8217;ailleurs, au si\u00e8cle o\u00f9 nous vivons, avec l&#8217;\u00e9lan merveilleux imprim\u00e9 par la vapeur \u00e0 la navigation, avec la fi\u00e8vre d&#8217;expansion qui pousse les peuples et, pour ainsi dire, les continents eux-m\u00eames en dehors de leurs vieilles limites, enfin avec cette solidarit\u00e9 d&#8217;int\u00e9r\u00eats et de sentiments qui s&#8217;est \u00e9tablie entre les diff\u00e9rentes races du globe, les royaumes qui, jusqu&#8217;ici, ont pratiqu\u00e9 le plus obstin\u00e9ment une politique m\u00e9fiante ou isol\u00e9e, tendent de plus en plus \u00e0 s&#8217;ouvrir \u00e0 l&#8217;influence europ\u00e9enne.<\/p>\n<p>La Tunisie, baign\u00e9e par la mer M\u00e9diterran\u00e9e au nord et \u00e0 l&#8217;est, voisine du Pachalik de Tripoli au sud-est, born\u00e9e au midi par les sables du Sahara, n&#8217;a de limites rigoureuses ou conventionnelles que du c\u00f4t\u00e9 de l&#8217;occident, o\u00f9 elle est limitrophe de l&#8217;Alg\u00e9rie sur une \u00e9tendue de cent lieues au moins. Mais, comme on le sait, en Orient les questions de limites, auxquelles les \u00c9tats de l&#8217;Europe attachent une importance si consid\u00e9rable, attirent rarement l&#8217;attention des gouvernements. La France, pays des g\u00e9n\u00e9reux instincts et des grandes pens\u00e9es, qui a fait faire \u00e0 l&#8217;Alg\u00e9rie de si grands pas dans la civilisation, exerce sur la Tunisie une influence morale aussi naturelle que consid\u00e9rable. Rien, en effet, n&#8217;est isol\u00e9 dans la nature : chacune des parties de ce grand tout, bien qu&#8217;ayant une existence propre, se trouve soumise \u00e0 l&#8217;action plus ou moins puissante des unit\u00e9s qui l&#8217;avoisinent, et, aussit\u00f4t que deux nations se trouvent en contact, les choses ne tardent pas \u00e0 se modifier dans le sens de celle qui est la plus forte. Aussi le peuple Tunisien, qui a toujours eu pour la France des sentiments de sinc\u00e8re amiti\u00e9, a parfaitement compris qu&#8217;il trouverait dans notre alliance autant que dans son patriotisme la garantie et le principe de son ind\u00e9pendance. La compression \u00e9trang\u00e8re, qu&#8217;il a d\u00fb subir si longtemps et dont il s&#8217;est affranchi avec tant de peine, n&#8217;a fait que l&#8217;affermir dans ce double culte. Sous cette douloureuse influence, s&#8217;est d\u00e9velopp\u00e9e sa nationalit\u00e9, \u00e0 laquelle il travaille avec une pers exemplaire depuis bien des ann\u00e9es, son courage a \u00e9t\u00e9 infatigable, et si, par moments, il a paru s&#8217;affaisser, ce n&#8217;a \u00e9t\u00e9 que pour se relever toujours avec plus d&#8217;ardeur \u00e0 la lutte. Ni les crises intestines, ni les d\u00e9ceptions sanglantes, rien n&#8217;a entam\u00e9 sa foi dans l&#8217;avenir et, du milieu des dangers qui l&#8217;environnaient, sa confiance en ses destin\u00e9es s&#8217;est toujours relev\u00e9e intacte.<\/p>\n<p>Sans doute, quand une nation a re\u00e7u en partage le g\u00e9nie et la force, quand elle remplit l&#8217;Europe du bruit de ses armes et de ses succ\u00e8s, quand le respect et l&#8217;admiration l&#8217;entourent, quand elle a, comme la n\u00f4tre, un gouvernement aussi glorieux que patriotique, elle peut, \u00e0 la rigueur, ne pas s&#8217;inqui\u00e9ter des malheurs ou des mis\u00e8res d&#8217;un peuple voisin ; elle peut, portant ses yeux et son attention sur une sc\u00e8ne plus vaste, le laisser seul d\u00e9brouiller le n\u0153ud de ses destin\u00e9es. Mais chacun de nous, si favoris\u00e9 qu&#8217;il puisse \u00eatre par la nature, ne ressent-il pas, s&#8217;il porte un c\u0153ur humain, tous les maux attach\u00e9s \u00e0 l\u2019humanit\u00e9 ? N&#8217;est-il pas pauvre, orphelin, pers\u00e9cut\u00e9 dans la personne de tous ceux qu&#8217;on pers\u00e9cute, qu&#8217;on abandonne et qui souffrent ? Quel besoin avons-nous, dira-t-on peut-\u00eatre, de porter nos regards sur des faits relativement secondaires au moment o\u00f9 l&#8217;Europe concentre sur elle-m\u00eame tout ce qu&#8217;elle a d&#8217;intelligence, de passion et de force pour surveiller sa marche p\u00e9nible vers un avenir incertain ? Absorb\u00e9e par les grandes questions politiques qui se d\u00e9battent autour d&#8217;elle, la France n&#8217;est gu\u00e8re attir\u00e9e, il faut le reconna\u00eetre, vers la discussion des int\u00e9r\u00eats qui ne la touchent pas d&#8217;une fa\u00e7on directe. Cependant, il n&#8217;est peut-\u00eatre pas inutile, afin de se rendre un compte exact et complet de l&#8217;\u00e9poque o\u00f9 nous vivons, d&#8217;observer avec soin tout ce qui marque les progr\u00e8s ou la d\u00e9cadence des peuples africains, auxquels nous lient si intimement nos relations commerciales et notre influence r\u00e9formatrice. En effet, aucune entreprise coloniale dans l&#8217;histoire du monde n&#8217;est comparable \u00e0 celle que nous poursuivons sur le sol alg\u00e9rien, et d\u00e9j\u00e0 nous avons pu constater les r\u00e9sultats obtenus par notre civilisation sur le plus vaste des th\u00e9\u00e2tres o\u00f9 elle se soit d\u00e9velopp\u00e9e. L&#8217;histoire de la Tunisie, pays fronti\u00e8re de notre colonie, pr\u00e9sente pour nous, non-seulement au point de vue de la curiosit\u00e9 mais encore de la politique, un attrait consid\u00e9rable. Car si, de son c\u00f4t\u00e9, elle a un int\u00e9r\u00eat s\u00e9rieux, un int\u00e9r\u00eat de salut \u00e0 vivre avec nous dans une inalt\u00e9rable harmonie, nous avons, de notre c\u00f4t\u00e9, un avantage immense non-seulement \u00e0 resserrer les liens d&#8217;amiti\u00e9 qui nous unissent \u00e0 elle, mais encore \u00e0 d\u00e9velopper son activit\u00e9 et \u00e0 maintenir son ind\u00e9pendance.<\/p>\n<p>Il est un principe qu&#8217;on doit toujours craindre de froisser, c&#8217;est celui des nationalit\u00e9s ; tous les peuples sont les uns \u00e0 l&#8217;\u00e9gard des autres dans une ind\u00e9pendance naturelle ; aucune autorit\u00e9, aucun chef, aucun sup\u00e9rieur ne doit leur \u00eatre impos\u00e9 ; la raison naturelle est la seule loi commune qui doive les r\u00e9gir et une \u00e9galit\u00e9 parfaite de droits doit exister entre eux. Un \u00c9tat, pour qu&#8217;il puisse subsister par lui-m\u00eame, doit \u00eatre respect\u00e9 des autres quelle que soit sa force num\u00e9rique ou son \u00e9tendue territoriale ; nul ne doit troubler chez elle une nation, ou l&#8217;emp\u00eacher de s&#8217;occuper de son bien-\u00eatre lorsqu&#8217;elle ne nuit \u00e0 personne. Sa libert\u00e9 int\u00e9rieure comme son territoire doivent \u00eatre respect\u00e9s. Les peuples ont les m\u00eames droits \u00e0 exercer, les m\u00eames obligations \u00e0 remplir ; ils ont chacun en particulier un droit \u00e9gal, un droit parfait ; le droit de conservation \u00e9tablit entre eux, comme entre les individus dans l&#8217;ordre naturel, une \u00e9galit\u00e9 parfaite, une parfaite r\u00e9ciprocit\u00e9. M\u00eames droits, m\u00eames obligations, voil\u00e0 en deux mots le v\u00e9ritable caract\u00e8re des nations, l&#8217;\u00e9gide de leur s\u00e9curit\u00e9. Mais malheureusement ce caract\u00e8re est loin d&#8217;avoir toujours \u00e9t\u00e9 respect\u00e9 : longtemps on a cru qu&#8217;un peuple ne pouvait s&#8217;enrichir qu&#8217;aux d\u00e9pens d&#8217;un autre peuple ; dans les relations d&#8217;homme \u00e0 homme, ou dans le commerce de peuple \u00e0 peuple, on ne voyait qu&#8217;une sorte de pillage dans lequel on n&#8217;arrivait \u00e0 se faire une part large et belle, qu&#8217;en l&#8217;arrachant aux autres par la ruse ou par la force. Mais fort heureusement la civilisation moderne est venue dissiper ce pr\u00e9jug\u00e9 funeste, qui a c\u00e9d\u00e9 presque partout, il faut le reconna\u00eetre.<\/p>\n<p>Tunis, tant\u00f4t ville soumise tant\u00f4t capitale d&#8217;un petit \u00c9tat, a eu longtemps \u00e0 subir l&#8217;\u00e9treinte fatale de la domination turque.<\/p>\n<p>Pendant des si\u00e8cles, nul ne l&#8217;ignore, le g\u00e9nie arabe, qui avait couvert le monde de ses merveilles, a \u00e9t\u00e9 \u00e9touff\u00e9 sous ces terribles ma\u00eetres. Avec eux une sorte de torpeur sombre s&#8217;est \u00e9tendue sur tous les peuples du Levant ; les g\u00e9nies des Mille et une Nuits ont perdu leurs ailes ; les arts, les lettres et les sciences ont disparu, et c&#8217;est \u00e0 peine si la po\u00e9sie des m\u0153urs et des croyances primitives a laiss\u00e9 \u00e7\u00e0 et l\u00e0 quelques traces.<\/p>\n<p>Quel triste temps pour la Tunisie que celui de la domination des Mamelouks ! Les quelques richesses que la d\u00e9lation et la confiscation \u00e9pargnent dans le patrimoine des sujets, l&#8217;imp\u00f4t l\u2019absorbe ; le propri\u00e9taire n&#8217;est qu&#8217;un d\u00e9biteur public, et on le traite avec toute la barbarie des vieux Romains contre leurs d\u00e9biteurs. Les grands comme les petits, rendus responsables de l&#8217;imp\u00f4t, subissent sous le b\u00e2ton ou dans les cachots un syst\u00e8me d&#8217;oppression habilement organis\u00e9 et impitoyablement appliqu\u00e9. Le peuple des campagnes, sans protection et sans encouragement, \u00e9puis\u00e9 par les abominables exactions du fisc, abandonne les travaux de l&#8217;agriculture pour tra\u00eener une vie mis\u00e9rable sous un r\u00e9gime d&#8217;impuissance et de d\u00e9cadence. Pas un grand homme, pas un grand caract\u00e8re, tout est \u00e9nerv\u00e9, d\u00e9cr\u00e9pit. Quelques ann\u00e9es encore de domination, et la ruine du pays \u00e9tait compl\u00e8te.<\/p>\n<p>Aussi, n&#8217;ayant ni protection, ni s\u00e9curit\u00e9 \u00e0 attendre de leurs dominateurs, qui les avilissaient pour mieux les exploiter, les Maures Tunisiens avaient parfaitement compris que dans leur ind\u00e9pendance seule ils trouveraient leur salut. Une r\u00e9action contre l&#8217;autorit\u00e9 oppressive \u00e9tait donc in\u00e9vitable, les circonstances la rendaient n\u00e9cessaire et l\u00e9gitime. D&#8217;abord victimes obscures et esclaves d\u00e9daign\u00e9s, puis adversaires courageux, nous les voyons enfin vainqueurs et ma\u00eetres. Ce n&#8217;est pas en un jour, il est vrai, qu&#8217;ils ont atteint le but d\u00e9sir\u00e9 ; semblables \u00e0 une mar\u00e9e qui avance, recule, revient, les Tunisiens ont subi dans la lutte plus d&#8217;une p\u00e9rip\u00e9tie ; mais ils ont, en dernier lieu, conquis leur ind\u00e9pendance.<\/p>\n<p>Sans vouloir faire une \u00e9tude compl\u00e8te de cette \u00e9poque, contentons-nous de jeter un coup d&#8217;\u0153il rapide sur les principaux \u00e9v\u00e9nements qui ont amen\u00e9 ce r\u00e9sultat.<\/p>\n<p>Au commencement du XVIIIe si\u00e8cle, en 1705, Tunis \u00e9tait gouvern\u00e9 par Houssein Ben Ali, le fondateur de la dynastie qui, jusqu&#8217;\u00e0 nos jours, s&#8217;est soutenue sur le tr\u00f4ne sans interruption. Fils d&#8217;un ren\u00e9gat grec de Candie, les premi\u00e8res ann\u00e9es de sa jeunesse se pass\u00e8rent dans l\u2019obscurit\u00e9 ; plus tard, successivement grand \u00e9crivain, juge, major d&#8217;arm\u00e9e, lieutenant du Pacha, il fut enfin proclam\u00e9 Bey lui-m\u00eame par les milices turques dont il avait captiv\u00e9 l&#8217;affection, \u00e0 la place d&#8217;Ibrahim, fait prisonnier dans une bataille livr\u00e9e aux Alg\u00e9riens. Toutefois, comme Houssein Ben Ali sentait que le pouvoir ne pouvait \u00eatre affermi dans ses mains tant que vivrait son pr\u00e9d\u00e9cesseur Ibrahim, il l&#8217;attira, en usant de divers subterfuges, \u00e0 Portofarina, o\u00f9, par ses ordres, il fut d\u00e9capit\u00e9. Froid, mesur\u00e9, ma\u00eetre de lui, assez du moins pour dissimuler ses \u00e9motions int\u00e9rieures, tous les actes de Houssein Ben Ali \u00e9taient le r\u00e9sultat de combinaisons quelquefois erron\u00e9es mais toujours m\u00fbrement calcul\u00e9es. Apr\u00e8s la mort d&#8217;Ibrahim Pacha, le r\u00e8gne du nouveau Bey s&#8217;\u00e9coula d&#8217;abord, pendant plusieurs ann\u00e9es, dans un calme parfait, qui fut ensuite interrompu par des dissentiments de famille au sujet des droits de succession au tr\u00f4ne.<\/p>\n<p>N&#8217;ayant point d&#8217;h\u00e9ritier direct et d\u00e9sesp\u00e9rant, sous ce rapport, de voir ses v\u0153ux s\u2019accomplir, il avait d\u00e9sign\u00e9 pour r\u00e9gner apr\u00e8s lui son neveu Ali, lorsqu&#8217;il lui advint un fils d&#8217;une esclave g\u00e9nevoise amen\u00e9e dans son harem. La l\u00e9gitimit\u00e9 du jeune prince, d\u00e9sign\u00e9 sous le nom de Mohammed-Bey, fut proclam\u00e9e par le Divan apr\u00e8s que sa m\u00e8re qui, quelques ann\u00e9es plus tard, donna le jour \u00e0 deux autres enfants, Mahmud et Ali-Bey, eut abdiqu\u00e9 la religion catholique. Pouss\u00e9 par un sentiment tr\u00e8s-naturel, Houssein Ben Ali, qui voulait assurera ses fils la succession au tr\u00f4ne, fit conna\u00eetre ses intentions \u00e0 son neveu, et, afin de le consoler, acheta pour lui \u00e0 Constantinople le titre de Pacha, qu&#8217;\u00e0 cette \u00e9poque la Porte conf\u00e9rait encore \u00e0 Tunis.<\/p>\n<p>Ali-Pacha, dont cette mesure renversait les plans ambitieux, affecta d&#8217;abord, pour mieux cacher les sentiments de vengeance qui germaient dans son c\u0153ur, de se soumettre avec plaisir \u00e0 la volont\u00e9 de son oncle. Mais peu apr\u00e8s, ne pouvant dissimuler son ressentiment, il se retira dans les montagnes, o\u00f9 il se forma un parti puissant, avec lequel il vint attaquer Houssein Ben Ali. La fortune ne lui fut pas favorable ; battu et mis en fuite, il se r\u00e9fugia \u00e0 Alger, en 4755, o\u00f9 il obtint, \u00e0 prix d&#8217;argent, un corps d&#8217;arm\u00e9e, avec lequel il marcha de nouveau contre son oncle qui, vaincu \u00e0 son tour, se retira \u00e0 Sousse, d&#8217;o\u00f9 il fit passer ses fils sur le territoire de l&#8217;Alg\u00e9rie, alors l&#8217;asile de tous les princes fugitifs. Mais tous ses efforts pour ressaisir le pouvoir furent inutiles. Poursuivi et atteint par Jun\u00e8s-Bey, fils a\u00een\u00e9 d&#8217;Ali-Pacha, Houssein Ben Ali eut la t\u00eate tranch\u00e9e.<\/p>\n<p>Au moment o\u00f9 Ali-Pacha semblait devoir jouir de ses succ\u00e8s, sa tranquillit\u00e9 fut gravement compromise par le d\u00e9saccord qui surgit entre ses trois fils. L&#8217;un d&#8217;eux, Mohamed, pour lequel il avait des sentiments de pr\u00e9dilection et qui convoitait la succession au tr\u00f4ne, parvint \u00e0 indisposer son p\u00e8re contre son fr\u00e8re a\u00een\u00e9, Jun\u00e8s-Bey, dont l&#8217;arrestation fut ordonn\u00e9e. Pr\u00e9venu \u00e0 temps, Jun\u00e8s se r\u00e9fugia dans la Casba (citad\u00e9lie int\u00e9rieure qui commande la ville), qu&#8217;il quitta furtivement, bient\u00f4t apr\u00e8s, pour se rendre \u00e0 Alger. Les malheurs de Jun\u00e8s ne calm\u00e8rent pas les sauvages instincts de Mohamed, qui se d\u00e9barrassa par le poison de son plus jeune fr\u00e8re, et se fit ensuite reconna\u00eetre par le Divan comme h\u00e9ritier pr\u00e9somptif. Depuis plusieurs ann\u00e9es d\u00e9j\u00e0 les Beys de Tunis, dont la tendance \u00e9tait de s&#8217;affranchir de la domination turque, r\u00e9glaient, avec le seul concours du Divan, l&#8217;ordre de succession au tr\u00f4ne que, du reste, ils avaient de leur propre autorit\u00e9 d\u00e9clar\u00e9e h\u00e9r\u00e9ditaire dans leur famille. Les crimes de Mohamed paraissaient avoir assur\u00e9 sa fortune, lorsque des \u00e9v\u00e9nements impr\u00e9vus vinrent changer la face des choses. La milice alg\u00e9rienne, apr\u00e8s une r\u00e9volution sanglante, s&#8217;\u00e9tait donn\u00e9 un nouveau Bey, le turc Ali-Tekely, que Jun\u00e8s, le prince r\u00e9fugi\u00e9, avait eu le malheur de froisser gri\u00e8vement \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 il se trouvait en mission \u00e0 Tunis. D&#8217;un caract\u00e8re violent et dissimul\u00e9, Ali-Tekely avait su comprimer ses instincts d&#8217;implacable rancune, bien qu&#8217;il lui e\u00fbt \u00e9t\u00e9 facile, avant d&#8217;\u00eatre \u00e9lev\u00e9 au pouvoir, de demander \u00e0 Jun\u00e8s une r\u00e9paration personnelle. Mais, comme on le sait, malgr\u00e9 les ardeurs de leur sang, les Arabes qui, du reste, font tant de cas du courage, ne connaissent pas les combats particuliers.<\/p>\n<p>Quand un homme vous a offens\u00e9, on ne livre pas au hasard d&#8217;une rencontre le soin de la vengeance ; on \u00e9pie, on attend avec calme une occasion s\u00fbre, d\u00fbt-on, si elle ne se pr\u00e9sente pas, l\u00e9guer \u00e0 un des siens la dette du sang, qui passe de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration. Ces querelles de race, qui tendent \u00e0 s&#8217;effacer, ont une analogie frappante avec celles qui ont rougi autrefois les rues des villes italiennes, et qui, de nos jours encore, ensanglantent parfois le sol d&#8217;une \u00eele fran\u00e7aise. Libre de donner cours \u00e0 son ressentiment sans compromettre les int\u00e9r\u00eats de sa politique, Ali Tekely n&#8217;h\u00e9sita pas \u00e0 embrasser la cause des fils de Houssein Ben-Ali et \u00e0 leur confier une arm\u00e9e qui, sous le commandement du Bey de Constantine, re\u00e7ut l&#8217;ordre de les r\u00e9tablir dans le gouvernement enlev\u00e9 \u00e0 leur p\u00e8re. La victoire couronna leur entreprise ; les troupes alg\u00e9riennes, apr\u00e8s un combat opini\u00e2tre, entr\u00e8rent dans la ville qu&#8217;ils saccag\u00e8rent, et \u00e9trangl\u00e8rent le Pacha qu&#8217;ils avaient fait prisonnier. Le fils a\u00een\u00e9 d&#8217;Ahssen fut alors imm\u00e9diatement plac\u00e9 sur le tr\u00f4ne, et on lui rendit hommage sous le nom de Mohamed-Bey.<\/p>\n<p>Le r\u00e8gne de ce prince s&#8217;annon\u00e7ait sous les plus heureux pr\u00e9sages. Son gouvernement devait porter l&#8217;empreinte de son esprit et de son caract\u00e8re : Habitudes essentiellement militaires, m\u0153urs \u00e9galitaires, douces, simples et polies en th\u00e9orie, aristocratiques, vaniteuses, sensuelles peut-\u00eatre dans la pratique. Ferme et conciliant, il se distinguait par le sentiment profond qu&#8217;il avait des droits de l&#8217;humanit\u00e9, aussi bien que par la tournure philosophique de son esprit. Port\u00e9, par les tendances ambitieuses de son g\u00e9nie et par le d\u00e9sir secret d&#8217;affranchir son pays, \u00e0 l&#8217;absolutisme, au maintien des privil\u00e8ges et aux exigences d&#8217;une \u00e9tiquette exag\u00e9r\u00e9e, son respect pour la raison, son admiration instinctive pour les \u0153uvres de l&#8217;intelligence, la rectitude et l&#8217;\u00e9l\u00e9vation de son jugement, son amour pour ses semblables l\u2019entra\u00eenait, au contraire, \u00e0 reconna\u00eetre l&#8217;\u00e9galit\u00e9 devant Dieu, devant la loi, devant la soci\u00e9t\u00e9. Il s&#8217;appliqua \u00e0 r\u00e9primer les exc\u00e8s des milices turques qu&#8217;il voulait ma\u00eetriser : les chr\u00e9tiens m\u00eame trouv\u00e8rent une protection \u00e0 laquelle ils \u00e9taient loin d&#8217;\u00eatre habitu\u00e9s. Mais malheureusement pour les Tunisiens, ce prince, dou\u00e9 de dispositions si heureuses, r\u00e9gna deux ans et demi \u00e0 peine, laissant \u00e0 sa mort deux fils mineurs, Mahmud et Ismain. Le Divan mit alors sur le tr\u00f4ne son fr\u00e8re, apr\u00e8s lui avoir fait promettre de le restituer \u00e0 l&#8217;a\u00een\u00e9 de ses neveux, lorsqu&#8217;il serait en \u00e9tat de gouverner. Mais, loin de remplir ses engagements, il s&#8217;empressa de tenir \u00e0 l&#8217;\u00e9cart les fils de Mohamed, prenant grand soin, au contraire, de mettre en \u00e9vidence son fils, le jeune Hamouda, auquel il confia le commandement des troupes. Pour maintenir le pouvoir entre les mains de son fils, il sollicita pour lui de la Porte le titre de Pacha, et l&#8217;obtint avec le concours des ambassadeurs chr\u00e9tiens dont il s&#8217;\u00e9tait assur\u00e9 l&#8217;appui. Le jeune Hamouda sut lui-m\u00eame gagner un tel ascendant sur l&#8217;esprit de ses cousins qu&#8217;\u00e0 la mort de son p\u00e8re, en 1 782, ils furent les premiers \u00e0 le reconna\u00eetre Bey de Tunis.<\/p>\n<p>Que de passions diverses se rattachent \u00e0 l&#8217;histoire de ce prince ! Esprit \u00e9clair\u00e9, les langues turque, arabe, italienne et fran\u00e7aise lui \u00e9taient \u00e9galement famili\u00e8res. Joignant \u00e0 une sagacit\u00e9 naturelle une exp\u00e9rience rare des hommes et des choses, il lisait avec une promptitude merveilleuse dans la pens\u00e9e de ceux qui l&#8217;approchaient.<\/p>\n<p>Bon musulman et scrupuleux observateur des pr\u00e9ceptes du Koran, il savait s&#8217;arracher aux affaires les plus importantes si l&#8217;heure de la pri\u00e8re ou de l&#8217;ablution le surprenait dans ses occupations. Sa physionomie \u00e9tait empreinte d&#8217;un cachet particulier de noblesse que rehaussait encore la distinction de ses mani\u00e8res. Fier, hardi, courageux, entreprenant, Hammouda Pacha sentait avec vivacit\u00e9 ; toutes les passions trouvaient place dans son c\u0153ur, et, une fois qu&#8217;elles y \u00e9taient entr\u00e9es, elles s&#8217;y gravaient pour n&#8217;en plus sortir. Ce fut lui qui, le premier, eut l&#8217;honneur de hisser sur les tours grises de la vieille citadelle le drapeau ensanglant\u00e9 de la libert\u00e9. Il voulut \u00eatre et il fut le seul dominateur de son pays, dont il tra\u00e7a les limites si loin que put s&#8217;\u00e9tendre son cimeterre.<\/p>\n<p>Le souvenir de leurs malheurs pass\u00e9s et le spectacle qu&#8217;ils avaient continuellement sous les yeux, des troubles occasionn\u00e9s par l&#8217;esprit turbulent et oppresseur des Turcs, avaient d\u00e9montr\u00e9 aux Tunisiens la n\u00e9cessit\u00e9 de les \u00e9carter d\u00e9finitivement du pouvoir. Leur domination \u00e9tait un \u00e9tat de choses forc\u00e9 et critique qui ne pouvait rester longtemps stationnaire ; il fallait qu&#8217;il avan\u00e7\u00e2t ou recul\u00e2t pour tomber ensuite.<\/p>\n<p>Mais l&#8217;homme, alors qu&#8217;il s&#8217;agite et se tourmente le plus, a, par instinct, une tendance vers le repos et vers l&#8217;habitude. L&#8217;un et l&#8217;autre contribuent dans une large part \u00e0 son bonheur. Aussi, dans les principes et dans la marche de l&#8217;ordre social, il n&#8217;est rien qui trouble plus l&#8217;un et l&#8217;autre qu&#8217;une r\u00e9volution, et peu importe, du reste, qu&#8217;une pareille r\u00e9volution ait pour objet le perfectionnement de cet ordre ou son an\u00e9antissement. La peur de l&#8217;inconnu, la r\u00e9pulsion pour les doctrines nouvelles et les th\u00e9ories \u00e9tranges qui cachent souvent leurs vices sous le nom pompeux de r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration, la crainte enfin d&#8217;un nouveau ma\u00eetre et le besoin de repos sont des causes puissantes qui ont maintenu, pendant de longues ann\u00e9es, des populations enti\u00e8res sous le joug \u00e9tranger. Mais l&#8217;heure de la d\u00e9livrance \u00e9tait arriv\u00e9e avec l&#8217;av\u00e8nement de Hammouda Pacha. Jamais, il est vrai, r\u00e9volution n&#8217;avait \u00e9t\u00e9 pr\u00e9par\u00e9e de longue main avec tant de mesure, de persistance et de circonspection. Ce n&#8217;\u00e9tait point le peuple en tumulte qui l&#8217;avait amen\u00e9e ; ce n&#8217;\u00e9tait point non plus l&#8217;effervescence des passions qui l&#8217;avait m\u00fbrie ; elle n&#8217;\u00e9tait pas le produit d&#8217;une philosophie niveleuse et sanguinaire, mais bien le fruit naturel et forc\u00e9 de la raison et de la n\u00e9cessit\u00e9. D\u00e8s le d\u00e9but de son r\u00e8gne, entrant dans une voie hardie, Hammouda Pacha retire aux Turcs la part qu&#8217;ils avaient encore dans l&#8217;administration du pays, et met \u00e0 leur place des personnes plus d\u00e9vou\u00e9es \u00e0 ses entreprises, plus capables de seconder ses grands projets. Vivant en bonne harmonie avec ses cousins, son fr\u00e8re et ses neveux dont il n&#8217;avait aucune raison de se m\u00e9fier ; exer\u00e7ant le pouvoir avec s\u00e9v\u00e9rit\u00e9, il savait, au dehors, faire respecter ses sujets, pour lesquels il se montrait d&#8217;une justice rigoureuse. Cependant, peu satisfaite des proc\u00e9d\u00e9s du Bey \u00e0 son \u00e9gard, la garnison turque, humili\u00e9e et affaiblie, avait con\u00e7u le projet de le renverser et de reconqu\u00e9rir ses anciens privil\u00e8ges. Le chef qui la commandait, apr\u00e8s s&#8217;\u00eatre entendu avec l&#8217;Aga de la Casba, s&#8217;empare de cette citadelle et ouvre un feu violent sur les forts et la cit\u00e9. La nouvelle est port\u00e9e \u00e0 Hammouda Pacha qui, sans se troubler, se met \u00e0 la t\u00eate d&#8217;un corps de troupes, et va \u00e9tablir sur une colline situ\u00e9e en dehors de la ville et dans une position avantageuse une batterie qui commande la Casba. La r\u00e9sistance des Turcs est des plus opini\u00e2tres et ce n&#8217;est qu&#8217;apr\u00e8s avoir \u00e9puis\u00e9 toutes leurs munitions que, d\u00e9sesp\u00e9rant de pouvoir lutter plus longtemps, ils s&#8217;arr\u00eatent au parti extr\u00eame de prendre la fuite. C&#8217;est alors un sauve qui peut g\u00e9n\u00e9ral et d\u00e9sordonn\u00e9, o\u00f9 les plus braves font encore volte-face de temps en temps pour tirer quelques balles perdues sur les Maures qui les poursuivent. Mais ils se dispersent bient\u00f4t dans tout le pays, esp\u00e9rant, avec du temps, gagner la cl\u00e9mence du Bey. Vaine illusion ! Hammouda Pacha, qui croit voir dans cette circonstance une occasion unique de porter un dernier coup \u00e0 la domination turque d\u00e9j\u00e0 \u00e9branl\u00e9e par ses pr\u00e9d\u00e9cesseurs, exp\u00e9die des courriers \u00e0 tous les gouverneurs de la Tunisie, avec l&#8217;ordre de massacrer sans piti\u00e9 les Turcs r\u00e9fugi\u00e9s dans leur district. Ulc\u00e9r\u00e9s par les exactions et les injustices sans nombre qu&#8217;ils avaient eu \u00e0 endurer de la part de leurs oppresseurs, les Arabes ex\u00e9cut\u00e8rent avec une rigueur impitoyable les instructions du souverain.<\/p>\n<p>A peine le signal donn\u00e9, hommes, femmes et enfants se mettent en chasse de ces malheureux qui, pris et traqu\u00e9s de tous c\u00f4t\u00e9s, sont \u00e9gorg\u00e9s sans piti\u00e9. Assur\u00e9ment le c\u0153ur se soul\u00e8ve \u00e0 l&#8217;id\u00e9e d&#8217;une pareille f&#8217; ex\u00e9cution, mais dans sa cause elle trouve peut-\u00eatre son excuse : l&#8217;esclave dont le bras frappe le ma\u00eetre qui le martyrise et l&#8217;opprime doit trouver gr\u00e2ce aux yeux du monde. Que de maux et d&#8217;amertumes d&#8217;ailleurs pendant de longues et sombres ann\u00e9es, le peuple Tunisien n&#8217;avait-il pas endur\u00e9s avant cette rupture \u00fbnale ! que de souffrances accumul\u00e9es pour prix de sa ran\u00e7on ! En pareille circonstance un souverain ne doit compter qu&#8217;\u00e0 Dieu et \u00e0 sa conscience des ordres qu&#8217;il \u00e9dict\u00e9, et nul ne saurait lui en faire un crime.<\/p>\n<p>Hammouda Pacha, comme on le voit, n&#8217;h\u00e9sita pas un seul instant, pour assurer la s\u00e9curit\u00e9 du pays compromise, \u00e0 faire couler un torrent de sang, et \u00e0 y jeter au milieu les fondements de la libert\u00e9 Tunisienne.<\/p>\n<p>Afin d&#8217;enlever, pour l&#8217;avenir toute chance \u00e0 une r\u00e9bellion quelconque, le premier soin du Bey, apr\u00e8s le massacre des Turcs, fut de retirer les canons de la Casba et d&#8217;organiser ensuite ses troupes. Ces pr\u00e9cautions ne furent pas inutiles : en effet, les Alg\u00e9riens, qui depuis longtemps n&#8217;avaient eu \u00e0 exploiter l&#8217;infortune d&#8217;aucun prince Tunisien, nourrissaient une haine profonde contre Hammouda Pacha dont ils redoutaient la puissance. Plusieurs Beys de Tunis, \u00e0 leur av\u00e8nement au pouvoir, avaient envoy\u00e9 des pr\u00e9sents \u00e0 celui d&#8217;Alger pour se concilier son amiti\u00e9 et son appui au besoin.<\/p>\n<p>Ilammouda Pacha, trouvant cet usage contraire \u00e0 sa dignit\u00e9, se garda bien de suivre l&#8217;exemple de ses pr\u00e9d\u00e9cesseurs. Les Alg\u00e9riens \u00e9lev\u00e8rent d&#8217;abord des r\u00e9clamations au sujet de ce proc\u00e9d\u00e9, mais leurs demandes ayant \u00e9t\u00e9 formellement repouss\u00e9es, ils r\u00e9solurent de marcher sur Tunis pour r\u00e9primer et abaisser ce qu&#8217;ils appelaient l&#8217;orgueil du Bey. Le premier plan de leur campagne \u00e9tait de renverser et de faire, assassiner le Bey de Constantine, que ses sentiments d&#8217;amiti\u00e9 \u00e0 l&#8217;\u00e9gard de celui de Tunis rendaient suspect ; mais, pr\u00e9venu \u00e0 temps, il put \u00e9chapper au complot organis\u00e9 contre lui et, se r\u00e9fugier aupr\u00e8s de Hammouda Pacha. Ce dernier accueillit avec empressement son alli\u00e9 et prit imm\u00e9diatement des mesures pour le replacer au pouvoir. Sans perdre de temps, apr\u00e8s avoir donn\u00e9 des ordres pour faire fortifier sa capitale et la ville de Kef, il r\u00e9unit soixante mille hommes qu&#8217;il fait marcher sur Constantine. Cette arm\u00e9e, compos\u00e9e de fantassins et de cavaliers de toutes armes, suivie de femmes port\u00e9es en palanquins sur des chameaux, offrait l&#8217;aspect le plus bizarre : arriv\u00e9e, apr\u00e8s quinze jours d&#8217;une marche p\u00e9nible, sous les murs de Constantine, elle trouve une force formidable retranch\u00e9e dans un camp hors de l&#8217;enceinte de la ville. D\u00e8s le lendemain les partis se trouvent en pr\u00e9sence, les jeunes gens les plus ardents et les plus audacieux s&#8217;\u00e9parpillent imm\u00e9diatement en \u00e9claireurs, et, comme les h\u00e9ros d&#8217;Hom\u00e8re, commencent les hostilit\u00e9s par des injures qu&#8217;ils adressent \u00e0 leurs ennemis ; mais, peu \u00e0 peu, le combat s&#8217;engage par petites bandes, et bient\u00f4t l&#8217;arm\u00e9e enti\u00e8re s&#8217;anime et s&#8217;\u00e9branle.<\/p>\n<p>La m\u00eal\u00e9e devient alors g\u00e9n\u00e9rale, toutes les bouches vomissent des cris d&#8217;impr\u00e9cation, tous les fusils partent \u00e0 la fois, et l&#8217;on combat enfin corps \u00e0 corps, \u00e0 coups de sabre.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s six attaques successives et sanglantes, la victoire reste aux troupes tunisiennes, qui s&#8217;emparent du camp ennemi, dont la position domine Constantine. Les chefs de l&#8217;arm\u00e9e Tunisienne, d\u00e9sireux de se faire un m\u00e9rite de leur hardiesse aupr\u00e8s de Hammouda Pacha qui avait les braves en grande estime, \u00e9mettent l&#8217;avis de donner imm\u00e9diatement un assaut contre la ville pendant que les Alg\u00e9riens sont encore sous le coup de leur d\u00e9sastre. Mais le g\u00e9n\u00e9ral en chef, Soliman Cahia, voyant ses troupes harass\u00e9es de fatigue et craignant de compromettre le succ\u00e8s de la journ\u00e9e, remet au lendemain l&#8217;ex\u00e9cution de ce projet. Cette r\u00e9solution fut fatale aux Tunisiens, car les troupes ennemies, ayant profit\u00e9 de la nuit pour organiser une s\u00e9rieuse d\u00e9fense, il fallut proc\u00e9der par un si\u00e8ge en r\u00e8gle. Les Tunisiens s&#8217;\u00e9tablirent dans un camp retranch\u00e9, dress\u00e8rent des batteries, et, pendant deux mois cons\u00e9cutifs bombard\u00e8rent la ville. Bien que les sorties tent\u00e9es par les Alg\u00e9riens eussent \u00e9t\u00e9 repouss\u00e9es avec succ\u00e8s, il y avait toujours autant d&#8217;opini\u00e2tret\u00e9 dans la d\u00e9fense que dans l&#8217;attaque, et les chefs Tunisiens ne dissimulaient pas leur \u00e9tonnement pour l&#8217;habilet\u00e9 avec laquelle l&#8217;ennemi devinait leurs combinaisons et disposait ses travaux de mani\u00e8re \u00e0 arr\u00eater leurs efforts. Fatigu\u00e9 des lenteurs du si\u00e8ge, Soliman Cahia se d\u00e9cide \u00e0 donner l&#8217;assaut, dont il compromet le succ\u00e8s en voulant employer un stratag\u00e8me de guerre des plus bizarres. Pour \u00e9pargner le sang de ses soldats, il les fait pr\u00e9c\u00e9der de cinq cents chameaux sur le dos desquels on avait li\u00e9 des \u00e9chelles ; mais \u00e0 peine sont-ils arriv\u00e9s sous les murs de Constantine qu&#8217;une d\u00e9charge \u00e0 mitraille jette l&#8217;\u00e9pouvante parmi ces animaux timides qui se retournent sur les Tunisiens, dans les rangs desquels ils jettent le plus grand d\u00e9sordre et qui sont oblig\u00e9s de rentrer dans leur camp. Apr\u00e8s cette m\u00e9saventure, pendant deux mois encore ils continuent les op\u00e9rations du si\u00e8ge : mais sur ces entrefaites, une arm\u00e9e alg\u00e9rienne, envoy\u00e9e pour secourir Ses assi\u00e9g\u00e9s, vient prendre position sur le fleuve qui entoure Constantine. La cavalerie Tunisienne, impatiente de se mesurer avec l\u2019ennemi, engage un combat acharn\u00e9 mais non d\u00e9cisif, qui lui rapporte quelques prisonniers et un riche butin.<\/p>\n<p>Peu de jours apr\u00e8s, Soliman Cahia, voyant que ses soldats souffraient beaucoup du froid et de la pluie, conservant d&#8217;ailleurs peu d&#8217;espoir de surmonter la r\u00e9sistance qu&#8217;on lui opposait, prit imm\u00e9diatement de nouvelles dispositions, leva le si\u00e8ge et effectua sa retraite. Bien que cette exp\u00e9dition de Constantine n&#8217;e\u00fbt pas eu, en d\u00e9finitive, l&#8217;issue qu&#8217;on esp\u00e9rait, elle n&#8217;en fut pas moins avantageuse pour les Tunisiens, qui rentr\u00e8rent sur leur territoire charg\u00e9 d&#8217;un immense butin. Froiss\u00e9s des pertes qu&#8217;ils avaient subies, les Alg\u00e9riens r\u00e9solurent alors, pour se venger, de ravager l&#8217;\u00eele de * Gerbi, o\u00f9 ils op\u00e9r\u00e8rent un d\u00e9barquement.<\/p>\n<p>Mais s&#8217;\u00e9tant imprudemment engag\u00e9s dans des terrains mar\u00e9cageux, ils se trouvent forc\u00e9s, pour en sortir, d&#8217;abandonner leurs armes et leurs munitions. Poursuivis et harcel\u00e9s par les habitants du pays, ils se rembarquent, non sans peine, sur leur flottille, qui rencontre une fr\u00e9gate Tunisienne command\u00e9e par un chef intr\u00e9pide nomm\u00e9 Mohamed-el-Muraly : somm\u00e9 d&#8217;amener son pavillon, il refuse, et, apr\u00e8s avoir soutenu contre sept navires un combat acharn\u00e9, il ne se rend prisonnier qu&#8217;au moment o\u00f9 sa fr\u00e9gate, enti\u00e8rement d\u00e9membr\u00e9e, disparaissait sous l&#8217;eau. Loin de respecter le courage malheureux, les Alg\u00e9riens le condamnent \u00e0 mort et lui tranchent la t\u00eate.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s cette campagne les hostilit\u00e9s furent suspendues avec les Alg\u00e9riens mais commenc\u00e8rent avec le Bey de Tripoli, contre lequel Hammouda Pacha envoya une arm\u00e9e qui s&#8217;empara de sa capitale, dont il n&#8217;obtint la restitution qu&#8217;au prix d&#8217;une ran\u00e7on consid\u00e9rable. Fier de ses succ\u00e8s, redout\u00e9 de ses ennemis, Hammouda Pacha semblait affermi sur son tr\u00f4ne, lorsqu&#8217;il fut empoisonn\u00e9 par deux officiers de sa maison.<\/p>\n<p>C&#8217;est \u00e0 ce prince, dont le r\u00e8gne fut si remarquable sous bien des rapports, que les Tunisiens doivent, comme on l&#8217;a vu, leur libert\u00e9 et leur ind\u00e9pendance. Apr\u00e8s avoir si heureusement atteint ce r\u00e9sultat, ils ont su r\u00e9sister \u00e0 toutes les tentatives qui ont \u00e9t\u00e9 faites depuis afin de les replacer sous la domination turque. Pour se maintenir dans cette position, il leur a fallu suivre, sur un terrain difficile, une ligne de conduite toute nouvelle. Ils ont senti le poids de la responsabilit\u00e9 que fesait peser sur eux leur caract\u00e8re de nation libre. Le seul devoir des Beys n&#8217;\u00e9tait plus de r\u00e9gner, mais aussi de remplacer, de transformer. Cette t\u00e2che, quoique lourde, n&#8217;a pas \u00e9t\u00e9 au-dessus de leur force. Ce gouvernement, consid\u00e9r\u00e9 en lui-m\u00eame, a trop souvent \u00e9t\u00e9 injustement critiqu\u00e9. Bien des gens, sans le conna\u00eetre, se sont plu \u00e0 le repr\u00e9senter comme tyrannique dans son essence, \u00e0 le proscrire comme contraire aux droits naturels de l&#8217;homme, c&#8217;est-\u00e0-dire comme ayant en lui un principe d&#8217;avilissement et de cruaut\u00e9. Mais ceux qui ont \u00e9mis cette opinion n&#8217;ont sans doute pas suffisamment approfondi cette esp\u00e8ce de gouvernement qui, en principe, est parfaitement adapt\u00e9 aux m\u0153urs et aux habitudes des populations africaines. Cependant, dirait-on, la concentration de tous les pouvoirs entre les mains d&#8217;un seul prince ne peut avoir que des effets d\u00e9sastreux. L\u00e9gislateur et pouvoir ex\u00e9cutif, tout d\u00e9pend de sa volont\u00e9. Mais qu&#8217;importe cette concentration du pouvoir, si les lois qu&#8217;il \u00e9dicte sont fond\u00e9es sur les principes de la raison naturelle, et s&#8217;il fait scrupuleusement ex\u00e9cuter la loi. Tout cela peut avoir lieu sans alt\u00e9rer les principes de tout gouvernement possible. Assur\u00e9ment, si un souverain despote n&#8217;\u00e9coute que les caprices de sa volont\u00e9 et le mouvement de ses passions, ses sujets auront beaucoup \u00e0 souffrir d&#8217;un pareil r\u00e9gime. Mais, soutiendra-t-on que le gouvernement Tunisien \u00e9tait r\u00e9gl\u00e9 par les seuls caprices du prince, qu&#8217;il n&#8217;y avait ni institution politique, ni code, ni tribunaux, ni libert\u00e9, ni propri\u00e9t\u00e9, ni patriotisme ? Non certainement. La jurisprudence civile, l&#8217;\u00e9tat religieux, la jurisprudence criminelle \u00e9taient r\u00e9gl\u00e9s par la loi du Koran. Les Beys, avant de faire la paix ou la guerre, prenaient conseil de leur Divan.<\/p>\n<p>Admettons que le prince, pouss\u00e9 par des instincts de pr\u00e9potence ou de corruption, renverse tout cet \u00e9difice et ne tienne compte d&#8217;aucune r\u00e8gle. On ne conteste pas que de pareils faits ne puissent se produire, mais ils ne changent pas les principes. Un pareil \u00e9tat de choses constituerait une r\u00e9volution, et ne sait-on pas que toutes les r\u00e9volutions produisent de grands abus ? Ainsi donc, la libert\u00e9 civile peut exister sous un r\u00e9gime despotique comme sous tout autre ; les bases en sont les m\u00eames. Nul ne pr\u00e9tend que de semblables gouvernements ne pr\u00e9sentent aucun inconv\u00e9nient, et que le caract\u00e8re du prince n&#8217;exerce une influence consid\u00e9rable sur l&#8217;ensemble de l&#8217;administration. Mais pourquoi, de parti pris, exag\u00e9rer leurs vices et m\u00e9conna\u00eetre leurs qualit\u00e9s ? Quel int\u00e9r\u00eat le chef de l&#8217;\u00c9tat peut-il avoir \u00e0 faire le malheur de son peuple et \u00e0 se rendre odieux ? Doit-on admettre que les souverains ne soient pas dou\u00e9s des m\u00eames facult\u00e9s morales que les autres hommes ? Certes, si par exception, il se rencontre un prince pervers, son caract\u00e8re r\u00e9agira d&#8217;une mani\u00e8re funeste sur ses sujets ; mais sous tous les r\u00e9gimes ne rencontre-t-on pas des effets analogues ? Ces r\u00e9volutions fran\u00e7aises faites au nom de la libert\u00e9 et du bonheur universel, quels souvenirs sanglants ne nous ont-elles pas laiss\u00e9s ? La servitude et la libert\u00e9, reconnaissons-le, d\u00e9pendent essentiellement de la stabilit\u00e9 et de l&#8217;ex\u00e9cution de la loi. Quand le peuple Tunisien, le gouvernement de ses Beys \u00e9tait, sur tous les rapports, propre \u00e0 son caract\u00e8re. S&#8217;est-il, en effet, jamais souci\u00e9 d&#8217;\u00e9tablir chez lui le grand principe r\u00e9publicain, le grand principe communiste, ou le grand principe anarchiste ? La civilisation moderne, \u00e0 force d&#8217;avoir analys\u00e9, d\u00e9compos\u00e9 les droits primitifs de l&#8217;homme, libert\u00e9, \u00e9galit\u00e9, etc., etc., a, en d\u00e9finitive, affaibli les principes d&#8217;autorit\u00e9 et rendu, d\u00e8s lors, bien difficile l&#8217;art de gouverner.<\/p>\n<p>Avec les grands mots de souverainet\u00e9 du peuple, majest\u00e9 du peuple, les niveleurs du jour ont plus d&#8217;une fois jet\u00e9 la perturbation dans, nos soci\u00e9t\u00e9s et rendu n\u00e9cessaire l&#8217;emploi de la rigueur et de la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p>Mais abstraction faite du prestige des mots, l&#8217;on reconna\u00eetra que l&#8217;ind\u00e9pendance peut exister sous toutes les formes de gouvernements r\u00e9guliers.<\/p>\n<p>Depuis le r\u00e8gne de Hammouda Pacha, le gouvernement Tunisien a march\u00e9 \u00e0 grands pas dans la voie de la civilisation, et le Bey actuel, S. \u00c0. Sidi-Mohammed-Sad\u00e2k, en donnant \u00e0 son peuple une nouvelle constitution pos\u00e9e sur les bases les plus lib\u00e9rales, a fait un acte qui imprimera \u00e0 son r\u00e8gne un cachet de Vritable grandeur. Il aura toujours aux yeux des g\u00e9n\u00e9rations \u00e0 venir le m\u00e9rite incontestable d&#8217;avoir donn\u00e9 l&#8217;exemple d&#8217;une initiative intelligente et courageuse. Cette constitution, un des signes les plus curieux du travail de l\u00e0 civilisation contemporaine, est digne, \u00e0 tous \u00e9gards, de l&#8217;attention des gouvernements. A cette \u0153uvre qui ouvre une large voie \u00e0 toutes les am\u00e9liorations que pouvaient r\u00e9clamer les int\u00e9r\u00eats du pays, restera glorieusement attach\u00e9 le nom de Mohammed-el Sad\u00e2k. La libert\u00e9 des cultes, l&#8217;\u00e9galit\u00e9 parfaite devant la loi sans distinction de race ni de religion, la garantie des personnes et des propri\u00e9t\u00e9s, le droit d&#8217;acqu\u00e9rir et de poss\u00e9der sont autant de principes proclam\u00e9s hautement par le pacte fondamental que le prince, en pr\u00e9sence des repr\u00e9sentants des puissances europ\u00e9ennes et des dignitaires de l&#8217;\u00c9tat, a jur\u00e9 de fid\u00e8lement observer. L&#8217;industrie, l&#8217;agriculture, le commerce trouvent \u00e9galement de s\u00e9rieuses garanties dans les 114 articles de cette constitution qui pourvoit, du reste, avec un soin particulier \u00e0 l&#8217;organisation de la justice administrative et judiciaire. Mais un des points les plus remarquables assur\u00e9ment, c&#8217;est la r\u00e8gle s\u00e9v\u00e8re que le souverain s&#8217;est impos\u00e9e \u00e0 lui-m\u00eame. Tout prince \u00e0 son av\u00e8nement au tr\u00f4ne doit pr\u00eater serment de ne jamais enfreindre les prescriptions du pacte fondamental. Ce serment doit \u00eatre fait solennellement et \u00e0. haute voix, en pr\u00e9sence des membres du conseil supr\u00eame et des membres du Chara\u00e2. Il ne recevra l&#8217;hommage de ses sujets et ses ordres ne seront ex\u00e9cutables qu&#8217;apr\u00e8s l&#8217;accomplissement de cette formalit\u00e9. Le chef de l&#8217;\u00c9tat est responsable de tous ses actes devant le Conseil supr\u00eame et, s&#8217;il violait volontairement les lois politiques du royaume, il serait d\u00e9chu de ses droits. Les revenus publics, sur lesquels le souverain ne s&#8217;est r\u00e9serv\u00e9 qu&#8217;une faible somme pour sa liste civile et celle de sa famille, doivent \u00eatre r\u00e9partis entre les divers minist\u00e8res pour \u00eatre appliqu\u00e9s, en int\u00e9gralit\u00e9, \u00e0 la solde des employ\u00e9s et aux besoins de l&#8217;\u00c9tat. Une libert\u00e9 compl\u00e8te est assur\u00e9e \u00e0 tous les \u00e9trangers \u00e9tablis dans les \u00c9tats tunisiens en ce qui concerne l&#8217;exercice de leurs cultes : ils jouiront de la m\u00eame s\u00e9curit\u00e9 personnelle que celle garantie aux sujets Tunisiens, et ne seront soumis ni \u00e0 la conscription, ni \u00e0 aucun service militaire, ni \u00e0 aucune corv\u00e9e; une s\u00fbret\u00e9 compl\u00e8te leur est promise pour leurs biens et leur honneur; ils pourront, en outre, aux m\u00eames conditions que les sujets Tunisiens, se livrer \u00e0 tout commerce d&#8217;importation ou d&#8217;exportation.<\/p>\n<p>Cette constitution, \u00e0 laquelle il est inutile de s&#8217;arr\u00eater plus longtemps, est, il faut le reconna\u00eetre, un grand pas de fait vers les nobles id\u00e9es et les pratiques gouvernementales fran\u00e7aises. Le charg\u00e9 d&#8217;affaires de l&#8217;Empereur \u00e0 Tunis, qui est \u00e9galement le repr\u00e9sentant le plus actif et le plus habile de la civilisation europ\u00e9enne, a puissamment aid\u00e9 \u00e0 la reconstitution de cet \u00e9difice politique. Tout en respectant le caract\u00e8re et les habitudes des habitants du pays, M. L\u00e9on Roches s&#8217;est attach\u00e9 \u00e0 les convaincre qu&#8217;il \u00e9tait en leur pouvoir, sans compromettre leurs int\u00e9r\u00eats, de participer aux avantages d&#8217;une pratique plus avanc\u00e9e que la leur. Gr\u00e2ce \u00e0 ses conseils, aujourd&#8217;hui commence \u00e0 se faire jour une opinion \u00e9clair\u00e9e qui, loin de tous les extr\u00eames, demande qu&#8217;on am\u00e9lior\u00e2t l&#8217;organisation de l&#8217;\u00c9tat sans la bouleverser. M. Roches, qui, par sa rare sagacit\u00e9 et son attitude pleine de calme, a su acqu\u00e9rir aupr\u00e8s du Bey la consid\u00e9ration la plus m\u00e9rit\u00e9e, a \u00e9t\u00e9 assez heureux pour lui faire comprendre le bien r\u00e9el, positif et pratique que peut amener une r\u00e9forme l\u00e9gislative mise en harmonie avec les progr\u00e8s accomplis chez presque tous les peuples de l&#8217;Europe. Son Altesse, qui a pour la France une sympathie dont on ne saurait douter, sait bien que ses projets d&#8217;am\u00e9lioration ne peuvent que rencontrer aupr\u00e8s du gouvernement de l&#8217;Empereur une approbation enti\u00e8re. Il appartient \u00e0 la France, \u00e0 son agent, de soutenir et d&#8217;encourager de si louables dispositions.<\/p>\n<p>Pour \u00eatre juste, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de M. Roches il faut mettre M. le baron Jules de Lesseps, le repr\u00e9sentant du Bey \u00e0 Paris, dont on pourrait dire que le nom est Tunisien, si une gigantesque entreprise, que la civilisation tout enti\u00e8re suit de ses v\u0153ux, ne l&#8217;e\u00fbt rendu europ\u00e9en. En effet, le concours de loyaux services que son honorable famille et lui-m\u00eame en particulier, ont, de tous temps, pr\u00eat\u00e9 aux souverains de Tunis, occupe une place trop large pour \u00eatre pass\u00e9 sous silence.<\/p>\n<p>Le premier il a pouss\u00e9 au mouvement du progr\u00e8s, et il a fallu le suivre. Entra\u00een\u00e9e par son initiative intelligente et courageuse, la Tunisie s&#8217;est lanc\u00e9e hardiment dans la voie de progr\u00e8s et d&#8217;am\u00e9lioration o\u00f9 nous la retrouvons aujourd&#8217;hui. Il n&#8217;a laiss\u00e9 \u00e9chapper aucune occasion de resserrer plus intimement les liens qui l&#8217;unissaient \u00e0 la France et qui, en \u00e9tant pour elle un gage de s\u00e9curit\u00e9, lui permettent de reprendre toute sa libert\u00e9 d&#8217;action. Sa sagacit\u00e9 naturelle, son sens pratique des affaires, la justesse de ses id\u00e9es, jointes \u00e0 celle de son raisonnement avaient permis, depuis longtemps d\u00e9j\u00e0, \u00e0 M. le baron de<\/p>\n<p>Lesseps de d\u00e9m\u00ealer sainement les v\u00e9ritables int\u00e9r\u00eats de la Tunisie et de les combiner avec ceux de la France. Pr\u00e9voyant dans ses plans, prudent dans sa conduite, il a su par l&#8217;urbanit\u00e9 de son caract\u00e8re et la rectitude de son jugement, acqu\u00e9rir dans les conseils du Bey une haute influence, dont il n&#8217;a us\u00e9, du reste, que pour le plus grand bien de Son Altesse.<\/p>\n<p>C&#8217;est une \u0153uvre difficile que la conciliation des droits du tr\u00f4ne avec ceux du peuple dans ces moments o\u00f9 une nation arrive \u00e0 un d\u00e9veloppement plus large de sa libert\u00e9, sous quelque forme que cette libert\u00e9 ait \u00e9t\u00e9 octroy\u00e9e, consentie ou stipul\u00e9e.<\/p>\n<p>Son Altesse Sidi Mohammed-Sad\u00e0k, on le sait, est un prince intelligent et loyal qui se soutiendra avec honneur, nous n&#8217;en doutons pas, dans la voie lib\u00e9rale o\u00f9 il s&#8217;est engag\u00e9. La France, qui a ouvert pour les peuples du continent la carri\u00e8re de l&#8217;ind\u00e9pendance avec un \u00e9clat que le monde n&#8217;oubliera jamais, suivra avec le plus sympathique int\u00e9r\u00eat les efforts des autres nations pour conqu\u00e9rir le r\u00e9gime constitutionnel.<\/p>\n<p>Personne ne met en doute la sinc\u00e9rit\u00e9 de ses sentiments ; elle applaudit au progr\u00e8s quel qu&#8217;il soit, \u00e0 la condition cependant de le tenir pour le germe d&#8217;un nouveau progr\u00e8s. A Tunis nous assistons \u00e0 une transformation profonde des anciennes coutumes : peu \u00e0 peu les pr\u00e9jug\u00e9s s&#8217;effacent pour faire place \u00e0 une mani\u00e8re plus saine d&#8217;envisager les choses. La pens\u00e9e politique se fait pratique et organisatrice. Le pays, anim\u00e9 de sentiments de reconnaissance pour son souverain, qui sait si bien comprendre et satisfaire les besoins des populations soumises \u00e0 sa domination, veut que le gouvernement s&#8217;affermisse de plus en plus ; il en attend, il en exige beaucoup.<\/p>\n<p>Une aussi franche adh\u00e9sion lui donne une grande force, il est vrai; mais ces v\u0153ux et cette attente lui imposent des obligations consid\u00e9rables. Sans se jeter avec pr\u00e9cipitation dans des changements arbitraires et d&#8217;une utilit\u00e9 douteuse, le gouvernement Tunisien ne saurait craindre aujourd&#8217;hui de marcher dans la carri\u00e8re du bien. Il faut qu&#8217;il am\u00e9liore en conservant. En appelant autour de lui, pour l&#8217;\u00e9clairer de leurs conseils, les hommes les plus intelligents du royaume, Son Altesse s&#8217;est cr\u00e9\u00e9 un point d&#8217;appui et des forces qui lui permettront de mener \u00e0 bien toutes les r\u00e9formes dont il sent si vivement la n\u00e9cessit\u00e9. L&#8217;habile direction imprim\u00e9e aux et forts de sa politique par son premier ministre le khaznadar, dont le m\u00e9rite \u00e9minent et les id\u00e9es lib\u00e9rales ne sauraient \u00eatre contest\u00e9s, donne de grandes esp\u00e9rances pour l&#8217;avenir. \u00c9tendre la base sur laquelle s&#8217;appuie le pouvoir en s&#8217;entourant toujours des hommes les plus sages et les plus estim\u00e9s ; en former l&#8217;\u00e9l\u00e9ment de son conseil ; r\u00e9pandre l&#8217;instruction et les id\u00e9es morales dans toutes les classes du peuple, voil\u00e0 le programme que semble avoir adopt\u00e9 Son Altesse, et qui permet d&#8217;attendre les plus heureux r\u00e9sultats. Au nombre de ses ministres figure en premi\u00e8re ligne le g\u00e9n\u00e9ral Kh\u00e9r\u00e9dine, qui a laiss\u00e9 \u00e0 Paris o\u00f9 il a \u00e9t\u00e9 envoy\u00e9, il y a quatre ans environ, pour remplir une mission d\u00e9licate, les plus honorables souvenirs. Esprit libre, souple et p\u00e9n\u00e9trant, serviteur fid\u00e8le de la v\u00e9rit\u00e9, la cherchant toujours d&#8217;un c\u0153ur sinc\u00e8re, le g\u00e9n\u00e9ral Kh\u00e9r\u00e9dine, qui joint \u00e0 une \u00e9rudition profonde le tact le plus parfait des convenances, appartient \u00e0 cette race d&#8217;hommes d&#8217;\u00e9lite qui impriment \u00e0 leur r\u00f4le une individualit\u00e9 aussi puissante que remarquable.<\/p>\n<p>Le comte Portalis, de regrettable m\u00e9moire, s\u00e9nateur de l\u2019Empire, ancien premier pr\u00e9sident de la Cour de cassation et du comit\u00e9 du contentieux du d\u00e9partement des affaires \u00e9trang\u00e8res, dit un jour en parlant du g\u00e9n\u00e9ral Kh\u00e9r\u00e9dine avec lequel il avait eu de fr\u00e9quents rapports : Que tout gouvernement de l&#8217;Europe e\u00fbt \u00e9t\u00e9 honor\u00e9 de le compter au nombre de ses hommes d&#8217;\u00c9tat. Cet hommage rendu au g\u00e9n\u00e9ral par un personnage aussi \u00e9minent que le comte Portalis, est le plus bel \u00e9loge qu&#8217;on en puisse faire. Apr\u00e8s lui citons encore son ancien aide de camp, le g\u00e9n\u00e9ral Hussein, aujourd&#8217;hui maire de Tunis, que recommandent la rectitude de son jugement et la noblesse de son caract\u00e8re. Ceux qui l&#8217;ont connu ont conserv\u00e9 pour lui une estime dont nous ne saurions dissimuler l&#8217;expression.<\/p>\n<p>Maintenant qu&#8217;une r\u00e9volution irr\u00e9prochable a ouvert une \u00e8re nouvelle \u00e0 la Tunisie, il faut qu&#8217;un accord, qu&#8217;une mutuelle entente s&#8217;\u00e9tablisse entre ceux qui enrichissent et ceux qui \u00e9clairent la soci\u00e9t\u00e9 : travailleurs et fonctionnaires. C&#8217;est \u00e0 ces derniers surtout qu&#8217;il appartient de r\u00e9v\u00e9ler \u00e0 la nation ses propres destin\u00e9es, \u00e0 lui m\u00e9nager la place qui lui est due. Le progr\u00e8s ne s&#8217;accomplit pas en un jour, il ne jaillit pas comme l&#8217;\u00e9clair qui illumine l&#8217;espace. Les peuples s&#8217;affranchissent par degr\u00e9s; la libert\u00e9 s&#8217;\u00e9tend et la base du pouvoir s&#8217;\u00e9largit \u00e0 mesure que les lumi\u00e8res se r\u00e9pandent. Le sort des populations doit s&#8217;am\u00e9liorer graduellement sous l&#8217;influence d&#8217;institutions sagement adapt\u00e9es aux conditions dans lesquelles se trouve le monde civilis\u00e9. D\u00e8s que l&#8217;on renonce \u00e0 se laisser doucement aller \u00e0 l&#8217;empire des traditions, il est n\u00e9cessaire de remplacer insensiblement les usages par la raison, un fait par une id\u00e9e. Quelles que soient les difficult\u00e9s qui puissent se pr\u00e9senter, le mouvement est donn\u00e9 ; il faut le suivre ! on est en route, il faut marcher ! La nation Tunisienne avance sur nos traces ; elle cherche de son mieux \u00e0 naturaliser chez elle nos go\u00fbts et nos habitudes ; elle est en bonne voie, qu&#8217;elle s&#8217;y maintienne avec courage et confiance. La France l&#8217;accompagnera de ses feux ; et son concours sera toujours acquis au prince qui a inscrit sur son drapeau\u00a0: \u00ab\u00a0Progr\u00e8s et civilisation\u00a0\u00bb.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>PAR M. OSCAR GAY, MAI 1861 Au moment o\u00f9 l&#8217;Europe enti\u00e8re, agit\u00e9e sur tous les points par le souffle des nationalit\u00e9s, porte ses regards inquiets sur cette terre d&#8217;Italie dans le sein de laquelle germe une libert\u00e9 nouvelle si g\u00e9n\u00e9reusement f\u00e9cond\u00e9e par le sang de la France, il est peut-\u00eatre curieux de jeter un coup&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":2702,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[96],"tags":[108,105,88,106,107,91],"class_list":["post-2212","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-litterature-coloniale","tag-becha","tag-dynastie","tag-histoire","tag-husseinites","tag-khereddine","tag-tunisie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2212","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=2212"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2212\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2703,"href":"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2212\/revisions\/2703"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/2702"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=2212"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=2212"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=2212"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}