{"id":2207,"date":"2019-01-17T09:40:03","date_gmt":"2019-01-17T08:40:03","guid":{"rendered":"https:\/\/rstheme.com\/products\/wordpress\/vulitin\/?p=2207"},"modified":"2020-11-01T17:01:36","modified_gmt":"2020-11-01T16:01:36","slug":"situation-agricole-industrielle-et-commerciale-en-tunisie-en-1880","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/2019\/01\/17\/situation-agricole-industrielle-et-commerciale-en-tunisie-en-1880\/","title":{"rendered":"La situation agricole, industrielle et commerciale en Tunisie en 1880"},"content":{"rendered":"<p>Bien que l&#8217;ancienne R\u00e9gence de Tunis, aujourd&#8217;hui sous le protectorat fran\u00e7ais, ne soit gu\u00e8re qu&#8217;\u00e0 cinquante heures de Marseille et limitrophe de nos possessions alg\u00e9riennes, il est peu de pays qui soit moins connu en France. Bien peu de ceux-l\u00e0 m\u00eame qui y sont all\u00e9s en parlent franchement et d&#8217;une fa\u00e7on pr\u00e9cise ; il est pour cela diff\u00e9rents motifs. Les uns, se pla\u00e7ant \u00e0 un point de vue purement politique, n&#8217;envisagent l&#8217;occupation que comme un acte politique et ne voient naturellement le pays, ses habitants et son avenir qu&#8217;\u00e0 travers le prisme de leurs opinions particuli\u00e8res.<\/p>\n<p>D&#8217;autres n&#8217;ont visit\u00e9 la contr\u00e9e qu&#8217;en touristes, sans l&#8217;\u00e9tudier s\u00e9rieusement, et n&#8217;en ont rapport\u00e9 que des impressions qui, tout en visant \u00e0 l&#8217;effet, n&#8217;atteignent m\u00eame pas le pittoresque. Quelques-uns ont tent\u00e9 des aventures de commerce, d&#8217;industrie ou m\u00eame de colonisation. Ils n&#8217;ont pas r\u00e9ussi, la plupart du temps, faute d&#8217;avoir su d&#8217;avance \u00e0 quelles difficult\u00e9s ils allaient se heurter, et ils sont revenus disant que la Tunisie \u00e9tait inhabitable et qu&#8217;on ne pouvait rien y organiser.<\/p>\n<p>Enfin quelques sp\u00e9culateurs ont cherch\u00e9 \u00e0 tenter les op\u00e9rations classiques, toujours faciles quand il s&#8217;agit de pays peu connus. Pour vendre tr\u00e8s cher des terrains achet\u00e9s par eux tr\u00e8s bon march\u00e9, ils ont pr\u00e9sent\u00e9 la Tunisie comme une sorte de terre promise, comme un pays d&#8217;une fertilit\u00e9 sans \u00e9gaie, o\u00f9 le sol rendait sans peine et sans travail des r\u00e9coltes consid\u00e9rables. Ils ont profit\u00e9 des quelques succ\u00e8s obtenus par des colons s\u00e9rieux pour faire croire qu&#8217;il n&#8217;y avait qu&#8217;\u00e0 se baisser pour ramasser la fortune. Ils ont ainsi attir\u00e9 un \u2022 certain nombre de na\u00effs qui, bient\u00f4t d\u00e9\u00e7us dans leurs folles esp\u00e9rances, sont all\u00e9s grossir les rangs des d\u00e9sappoint\u00e9s et des d\u00e9nigreurs.<\/p>\n<p>La v\u00e9rit\u00e9 est en dehors de toutes ces appr\u00e9ciations extr\u00eames. La Tunisie est un pays qui a \u00e9t\u00e9 d&#8217;une richesse tr\u00e8s grande et qui pourra redevenir aussi fertile que dans l&#8217;antiquit\u00e9. Il faut seulement, pour arriver \u00e0 ce r\u00e9sultat, modifier l&#8217;administration politique et financi\u00e8re qui a \u00e9t\u00e9 cause de la ruine de cette contr\u00e9e et refaire en quelque sorte par des plantations d&#8217;arbres et quelques grands travaux d&#8217;am\u00e9nagement des eaux, un climat qui n&#8217;a \u00e9t\u00e9 modifi\u00e9 que par la mauvaise direction des gouvernants et, cons\u00e9quence logique, l&#8217;incurie des gouvern\u00e9s.<\/p>\n<p>Quand il sera prouv\u00e9 qu&#8217;en Tunisie on peut travailler pour soi et non pour le fisc ou, pour mieux dire, pour les agents du fisc, on verra ce pays redevenir peu \u00e0 peu aussi riche que le comportent la fertilit\u00e9 de son sol et la douceur de son climat.<\/p>\n<p>En attendant, les Europ\u00e9ens qui vont en Tunisie ont \u00e0 \u00e9viter deux \u00e9cueils principaux : le premier, de vouloir acqu\u00e9rir des propri\u00e9t\u00e9s trop consid\u00e9rables ; le second, d&#8217;arriver sans capitaux suffisants En outre, il ne faut pas qu&#8217;ils se figurent qu&#8217;en Afrique, plus qu&#8217;en France, on n\u2019obtienne rien sans peine. Il faut, au contraire, donner l&#8217;exemple du travail, agir sans rel\u00e2che et, avec de la patience, de la pers\u00e9v\u00e9rance et surtout de l&#8217;esprit de justice, \u2014 ce qui manque peut-\u00eatre le plus \u00e0 nos colons fran\u00e7ais, \u2014 ils pourront \u00eatre certains de trouver la juste r\u00e9mun\u00e9ration de leurs peines. Ils arriveront \u00e0 ce r\u00e9sultat peut-\u00eatre un peu plus rapidement qu&#8217;en France, mais moins vite que ne Font dit les entrepreneurs de mirages.<\/p>\n<h4>Les capitaux<\/h4>\n<p>Nous venons de parler de la question des capitaux, elle peut s&#8217;\u00e9lucider en quelques lignes. Le capital argent est assez rare en Tunisie. Presque enti\u00e8rement concentr\u00e9 entre les mains des Juifs, il y a acquis une valeur locative consid\u00e9rable. Les placements hypoth\u00e9caires de premier ordre y rapportent couramment de 10 \u00e0 12 pour cent. Dans l&#8217;int\u00e9rieur, le loyer de l&#8217;argent est beaucoup plus \u00e9lev\u00e9, et dans ce pays comme en Alg\u00e9rie, l&#8217;usure est certainement la pierre d&#8217;achoppement qui entrave le plus le succ\u00e8s de la colonisation. Une grande partie de la propri\u00e9t\u00e9 est en ce moment entre les mains des Juifs de Tunis, et leurs malheureux d\u00e9biteurs ont toutes les peines du monde \u00e0 payer les \u00e9normes int\u00e9r\u00eats des sommes qu&#8217;ils ont emprunt\u00e9es. Il est donc de toute n\u00e9cessit\u00e9 pour le colon ou l&#8217;industriel fran\u00e7ais ou \u00e9tranger qui viendra s&#8217;\u00e9tablir en Tunisie, d&#8217;apporter avec lui, non seulement la somme n\u00e9cessaire \u00e0 un premier \u00e9tablissement, mais encore un capital suffisant pour parer \u00e0 ses besoins pendant les ann\u00e9es de t\u00e2tonnements et d&#8217;exp\u00e9riences. C&#8217;est l\u00e0 un point sur lequel on ne saurait trop insister.<\/p>\n<p>Un autre c\u00f4t\u00e9 de la colonisation, des d\u00e9tails duquel ne se rendent pas compte la plupart des gens qui songent \u00e0 aller s&#8217;installer en Tunisie, c&#8217;est la question des travailleurs agricoles, et \u00e0 ce propos il faut d&#8217;abord donner une id\u00e9e exacte du caract\u00e8re des habitants.<\/p>\n<p>Le Tunisien n&#8217;a rien de commun avec les habitants de l&#8217;Alg\u00e9rie. Sans vouloir entrer dans des discussions ethnologiques qu&#8217;il serait trop long d&#8217;exposer, il nous suffira de dire que les habitants de la Tunisie ne sont ni des Arabes, ni des Africains d&#8217;origine. D&#8217;apr\u00e8s le professeur <em>Berlioux<\/em>, ce pays aurait \u00e9t\u00e9 \u00e0 une \u00e9poque tr\u00e8s recul\u00e9e, peupl\u00e9 par une colonie europ\u00e9enne venue probablement du rivage septentrional de la M\u00e9diterran\u00e9e. Sans discuter le bien tonde de cette appr\u00e9ciation que recommande la science profonde de son auteur, il est facile de constater que les caract\u00e8res physiques et m\u00eame moraux des Tunisiens n&#8217;ont rien de commun avec ceux des Arabes ou des Kabyles. Dans beaucoup d&#8217;endroits on rencontre des hommes blonds, aux yeux bleus, d&#8217;une taille et d&#8217;une corpulence qui ne rappellent en rien le S\u00e9mite.<\/p>\n<p>Au point de vue moral, la diff\u00e9rence n&#8217;est pas moins grande. Le Tunisien est infiniment plus doux, plus affable que l&#8217;Alg\u00e9rien. Au temps des corsaires barbaresques, les captifs \u00e9taient bien mieux trait\u00e9s en Tunisie qu&#8217;en Alg\u00e9rie et au Maroc. Beaucoup de ces captifs, convertis ou non \u00e0 l&#8217;islamisme, ont eu des enfants dans le pays et leur race s&#8217;y est perp\u00e9tu\u00e9e, ce qui ajouterait une preuve de plus \u00e0 l&#8217;exactitude del\u00e0 th\u00e9orie de M. <em>Berlioux<\/em>. On sait, en effet, que dans les pays o\u00f9 existe une race absolument autochtone, comme en Egypte, non-seulement les alliances entre Europ\u00e9ens et indig\u00e8nes] restent st\u00e9riles, mais encore le m\u00eame ph\u00e9nom\u00e8ne se produit pour les mariages entre Europ\u00e9ens contract\u00e9s dans le pays. S&#8217;il se pr\u00e9sente \u00e0 cette r\u00e8gle quelques rares exceptions \u00e0 une premi\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration ; elle se confirme g\u00e9n\u00e9ralement \u00e0 la seconde.<\/p>\n<p>Etant donc donn\u00e9 que le caract\u00e8re des habitants est plus doux, que leurs habitudes sont plus stables, se rapprochant davantage des n\u00f4tres, on comprendra que la colonisation en Tunisie n&#8217;a rien de commun avec ce qu&#8217;elle est en Alg\u00e9rie ou dans d&#8217;autres pays organis\u00e9s de la m\u00eame fa\u00e7on. Il n&#8217;est pas n\u00e9cessaire d&#8217;y amener des bras \u00e9trangers, parce que ces indig\u00e8nes de bon caract\u00e8re, sont en m\u00eame temps des travailleurs consciencieux et soumis. Pour peu qu&#8217;on observe rigoureusement vis-\u00e0-vis d&#8217;eux les engagements qu&#8217;on a pris, ils se conduisent convenablement et s&#8217;habituent m\u00eame tr\u00e8s vite au maniement des outil europ\u00e9ens et des machines agricoles perfectionn\u00e9es.<\/p>\n<p>Bien plus, en ce qui concerne le travail industriel, on peut trouver chez eux de pr\u00e9cieux auxiliaires. Un industriel de Tunis, M. Raymond Valensi, adjoint au maire de la ville, ing\u00e9nieur de notre Ecole Centrale et certainement l&#8217;un des hommes les plus \u00e9minents de ce pays, nous racontait que dans une fabrique de glace artificielle install\u00e9e r\u00e9cemment par lui et qui fonctionne parfaitement bien, il n&#8217;employait comme ouvriers que des indig\u00e8nes et qu&#8217;il en \u00e9tait fort satisfait.<\/p>\n<p>Ce serait donc une erreur de proc\u00e9der, comme l&#8217;ontfait dans le d\u00e9but, certains colons europ\u00e9ens et d&#8217;\u00e9loigner de leurs propri\u00e9t\u00e9s les Tunisiens. Ils auraient tout \u00e0 y perdre et rien \u00e0 y gagner. Dans les grandes installations agricoles, les indig\u00e8nes se louent volontiers pour les travaux, dans les nombreux moments que leur laisse libres la culture de leurs petits biens, et le prix de la journ\u00e9e ne s&#8217;\u00e9l\u00e8ve gu\u00e8re au-del\u00e0 de 75 centimes \u00e0 1 franc.<\/p>\n<p>Une autre particularit\u00e9 de la Tunisie, particularit\u00e9 d&#8217;une importance capitale au point de vue des travaux agricoles, c&#8217;est la situation topographique.<\/p>\n<p>Ce pays n&#8217;a pas de routes et, au moins pendant la belle saison, on peut presque dire qu&#8217;il n&#8217;en a pas besoin. Son sol est plat et les ondulations qu&#8217;on y remarque sont si peu sensibles que, sauf au moment des pluies, o\u00f9 les communications sont partout intercept\u00e9es, on peut circuler partout ou presque partout en voiture. Il suffira de d\u00e9penses tr\u00e8s minimes pour organiser des voies de communication faciles et pratiques d\u00e8s que le r\u00e9gime des eaux aura \u00e9t\u00e9 modifi\u00e9 par des plantations d&#8217;arbres et am\u00e9nag\u00e9 par des barrages et la canalisation des oueds ou ruisseaux. Ces derniers, en effet, sous l&#8217;influence des pluies, grossissent ou plut\u00f4t se forment en quelques heures. L\u00e0 o\u00f9 vous avez pass\u00e9 le matin sans vous douter que vous traversiez le lit d&#8217;une rivi\u00e8re, vous vous trouvez le soir en pr\u00e9sence d&#8217;un v\u00e9ritable torrent.<\/p>\n<p>On comprend quel avenir est r\u00e9serve dans ce pays aux petits chemins de fer \u00e0 voie \u00e9troite. Comme il n&#8217;y a presque pas de travaux d&#8217;art \u00e0 ex\u00e9cuter, leur \u00e9tablissement peut se faire dans les derni\u00e8res limites du bon march\u00e9 et gr\u00e2ce \u00e0 eux les productions de l&#8217;int\u00e9rieur pourront arriver \u00e0 tr\u00e8s bas prix soit dans les grands centres, soit \u00e0 la c\u00f4te.<\/p>\n<p>Un de ces chemins de fer existe d\u00e9j\u00e0 et sert \u00e0 franchir les 60 ou 70 kilom\u00e8tres qui s\u00e9parent Sousse de Kairouan. Etabli pour le service de l&#8217;arm\u00e9e, ce petit chemin de fer n&#8217;est mis que par faveur et dans des cas sp\u00e9ciaux \u00e0 la disposition des civils, mais il n&#8217;en fonctionne pas moins avec la plus grande facilit\u00e9. C&#8217;est un spectacle des plus curieux que celui que pr\u00e9sente un de ces petits wagons ouvert sur les c\u00f4t\u00e9s, tra\u00eeneau grand trot par deux chevaux du train et croisant en plein d\u00e9sert quelque caravane. Les Arabes courent voir passer la voiture, tandis que les chameaux se suivant \u00e0 la file continuent d&#8217;un pas lent leur route, attrapant au passage quelque touffe d&#8217;alfa qu&#8217;ils m\u00e2chent lentement en faisant onduler leur grand cou jaun\u00e2tre.<\/p>\n<p>Si le chemin de fer Decauville entre Sousse et Kairouan faisait un service r\u00e9gulier, il pourrait arriver \u00e0 donner des revenus s\u00e9rieux. On ne saurait se figurer, en effet, combien le Tunisien aime \u00e0 se faire transporter. Il ne va \u00e0 pied que quand il ne peut pas faire autrement, et il pr\u00e9f\u00e8re de beaucoup se pr\u00e9lasser tranquillement sur les petits \u00e2nes microscopiques du pays que de se donner la peine de marcher.<\/p>\n<p>A Tunis, il existe des omnibus qui sont toujours remplis d&#8217;indig\u00e8nes, sans compter un nombre relativement consid\u00e9rable de voitures de place, vieux d\u00e9bris de la carrosserie europ\u00e9enne, qui m\u00e8nent toute la journ\u00e9e des Tunisiens, \u00e0 demi-couch\u00e9s sur des coussins bourr\u00e9s de plus de puces que de laine, o\u00f9 ils fument nonchalamment leur \u00e9ternelle cigarette.<\/p>\n<h4>La s\u00e9curit\u00e9 des routes<\/h4>\n<p>Puisque nous parlons des routes et de la circulation en Tunisie, il est un point sur lequel on doit insister tout particuli\u00e8rement. C&#8217;est la s\u00e9curit\u00e9 absolue qui r\u00e8gne dans toute la R\u00e9gence. On peut aller d&#8217;un bout \u00e0 l&#8217;autre, sauf dans le sud, sans avoir besoin d&#8217;une autre arme que d&#8217;une canne pour se d\u00e9fendre contre les chiens arabes, tons plus ou moins <em>chacalis\u00e9s<\/em>. Les quartiers arabes de Tunis pr\u00e9sentent le plus bizarre et le plus complet enchev\u00eatrement de ruelles qu&#8217;il soit possible d&#8217;imaginer ; y poursuivre quelqu&#8217;un serait impraticable pour un \u00e9tranger et peut-\u00eatre m\u00eame difficile pour un habitant du pays ; en outre il y fait noir comme dans un four. Eh bien ! dans ce d\u00e9dale qui para\u00eet fa\u00e7onn\u00e9 \u00e0 souhait pour les embuscades et les guet-apens il n&#8217;est peut-\u00eatre jamais arriv\u00e9 d&#8217;agression nocturne. Beaucoup d&#8217;Europ\u00e9ens demeurent dans cette partie de la ville, plus \u00e9lev\u00e9e et partant plus saine que la nouvelle ville b\u00e2tie sur les bords de cet immense d\u00e9potoir qu&#8217;on appelle le lac de Tunis ; eh bien ! aucun d&#8217;eux n&#8217;\u00e9prouve la moindre crainte \u00e0 la pens\u00e9e de traverser ce labyrinthe, et s\u2019il n\u2019y est jamais arriv\u00e9 quelque aventure, le coupable a certainement \u00e9t\u00e9 un de ces aventuriers europ\u00e9ens comme il s&#8217;en trouve trop \u00e0 Tunis aussi bien que dans toutes les villes des bords de la M\u00e9diterran\u00e9e.<\/p>\n<p>La s\u00e9curit\u00e9 des routes est tellement assur\u00e9e qu&#8217;elle pousse non seulement les habitants, mais m\u00eame encore les employ\u00e9s des administrations fran\u00e7aises \u00e0 faire des choses que dans notre pays nous consid\u00e9rerions comme de v\u00e9ritable imprudence. Il arrive souvent \u00e0 nos payeurs de faire seuls, avec un cocher arabe, dans une mauvaise carriole, des trajets de 60, 80, 150 kilom\u00e8tres, emportant avec eux des sommes consid\u00e9rables. L&#8217;un d&#8217;eux qui venait de faire une course de ce genre nous la racontait un jour comme une chose absolument naturelle.<\/p>\n<ul>\n<li>Mais vous \u00e9tiez arm\u00e9 ? lui d\u00eemes-nous.<\/li>\n<li>Certainement, r\u00e9pondit-il, j&#8217;avais mon revolver, mais il n&#8217;\u00e9tait pas charg\u00e9.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Comme tout a une cause en ce bas monde, nous avons cherch\u00e9 celle de cette s\u00e9curit\u00e9 qui est de nature \u00e0 faire envie \u00e0 nos grandes villes de France. Nous avons parl\u00e9 de la douceur naturelle des Tunisiens ; cette raison est sans doute bonne, mais il en est une seconde qui ne Test pas moins. Cette seconde raison, c&#8217;est la justice beylicale. Cette justice est simple, \u00e9conomique et surtout d&#8217;une rapidit\u00e9 \u00e0 nulle autre pareille.<\/p>\n<h4>La justice du Bey<\/h4>\n<p>Tous les samedis, le Bey se rend au palais du Bardo, \u00e0 quelque distance de Tunis, et l\u00e0 rend publiquement la justice dans une grande et belle salle dont l&#8217;acc\u00e8s est d&#8217;ailleurs ouvert \u00e0 tout le monde. Assis sur son tr\u00f4ne, il \u00e9coute les plaideurs ou leurs conseils dans les affaires civiles, les accusateurs, les accus\u00e9s et leurs d\u00e9fenseurs dans les affaires criminelles. Quand les parleurs ont fini, le Bey dit quelques mots, fait un geste et la sentence est rendue imm\u00e9diatement, ex\u00e9cutoire sans appel et sans sursis.Un homme peut avoir commis un crime le jeudi, il a de grandes chances d&#8217;\u00eatre arr\u00eat\u00e9 le lendemain, car il y a \u00e0 Tunis une police fort intelligente; il passera en jugement le samedi \u00e0 midi, et s&#8217;il est reconnu coupable, il est certain d&#8217;\u00eatre pendu \u00e0 une heure. On ne peut pas aller plus vite.<\/p>\n<p>Il est bien regrettable que beaucoup de voleurs op\u00e9rant \u00e0 c\u00f4t\u00e9 ou m\u00eame au-dessus de la justice ne soient pas jug\u00e9s aussi promptement : ce pays deviendrait bien vite alors un petit paradis.<\/p>\n<h4>Le climat<\/h4>\n<p>Le climat de la Tunisie est celui de l&#8217;Alg\u00e9rie ou \u00e0 peu pr\u00e8s. Il serait beaucoup plus agr\u00e9able encore qu&#8217;il ne le soit, si le pays n&#8217;\u00e9tait pas presque absolument d\u00e9pourvu d&#8217;arbres. Nous dirons plus loin quelles sont les causes de cette absence de v\u00e9g\u00e9tation ; pour le moment, bornons-nous \u00e0. constater qu&#8217;elle a pour r\u00e9sultat des chaleurs intenses et des s\u00e9cheresses effroyables pendant l&#8217;\u00e9t\u00e9, alors que, dans l&#8217;int\u00e9rieur surtout, les hivers sont souvent rigoureux.<\/p>\n<p>Pour donner une id\u00e9e des diff\u00e9rences \u00e9normes de temp\u00e9rature que sont oblig\u00e9s de subir les r\u00e9sidents europ\u00e9ens, qu&#8217;il nous suffise de rappeler qu&#8217;au mois de janvier 1885, \u00e0 Kairouan, le thermom\u00e8tre est descendu \u00e0 sept degr\u00e9s centigrades au-dessous de z\u00e9ro. Quelques mois plus tard, au mois de juillet de la m\u00eame ann\u00e9e, on avait dans la m\u00eame ville cinquante degr\u00e9s au-dessus de z\u00e9ro \u00e0 l&#8217;ombre. La chaleur \u00e9tait telle que, malgr\u00e9 les combinaisons les plus ing\u00e9nieuses, les m\u00e9decins de l&#8217;h\u00f4pital militaire de Kairouan, d\u00e9bord\u00e9s \u00e0 ce moment par la fi\u00e8vre typho\u00efde, ne pouvaient plus faire d&#8217;observations thermom\u00e9triques sur leurs malades. L&#8217;\u00e9l\u00e9vation de la temp\u00e9rature dans les baraques les avaient rendues mat\u00e9riellement impossibles.<\/p>\n<p>Une autre cons\u00e9quence de l&#8217;absence d&#8217;arbres est que la Tunisie est soumise sans aucune esp\u00e8ce de pond\u00e9ration aux d\u00e9sagr\u00e9ments des deux saisons, s\u00e8che et pluvieuse. Pendant l&#8217;\u00e9t\u00e9, le manque total de pluies et d&#8217;ombrages dess\u00e8che les cours d&#8217;eau, tarit les sources, \u00e9puise les citernes. Vienne la saison des pluies, ou m\u00eame quelques orages, les oued se gonflent, d\u00e9bordent) se r\u00e9pandent dans la campagne et font un lac de ce qui \u00e9tait la veille une plaine aride et sablonneuse. On peut deviner quelles sont les cons\u00e9quences de ce r\u00e9gime sur la sant\u00e9 publique. Les fi\u00e8vres pernicieuses, palud\u00e9ennes et typho\u00efdes sont p\u00e9riodiques dans certains endroits et, gr\u00e2ce \u00e0 une malpropret\u00e9 qui d\u00e9passe l&#8217;imagination, y font des ravages \u00e9pouvantables.<\/p>\n<p>Et cependant, malgr\u00e9 ces immenses d\u00e9sagr\u00e9ments, le sol, partout o\u00f9 on a pu diriger, contenir et am\u00e9nager les eaux, est d&#8217;une fertilit\u00e9 qui prouve que ce pays n&#8217;a pas cess\u00e9 de m\u00e9riter les \u00e9loges que les anciens lui accordaient. Ce n&#8217;est pas l&#8217;eau qui manque, d&#8217;ailleurs ; on la trouve presque partout \u00e0 une faible profondeur ; c&#8217;est le travail, c&#8217;est le capital, c&#8217;est surtout une bonne administration qui permette au premier de f\u00e9conder le second et de faire d&#8217;un terrain aujourd&#8217;hui d\u00e9sol\u00e9 ce qu&#8217;il devrait \u00eatre : l&#8217;Australie de la France.<\/p>\n<h4>La culture de la vigne<\/h4>\n<p>Partout o\u00f9 la terre est cultiv\u00e9e, elle paie au centuple les efforts de ceux qui la travaillent. Depuis quelques ann\u00e9es, la plupart des colons qui se sont dirig\u00e9s sur la Tunisie ont eu particuli\u00e8rement en vue la culture de la vigne. Ils ont pens\u00e9 obtenir de la sorte un produit plus grandement et surtout plus promptement r\u00e9mun\u00e9rateur. Il est \u00e9vident que, dans une certaine mesure, ils ont eu raison, mais ils se sont peut-\u00eatre cependant faits \u00e0 cet \u00e9gard certaines illusions.<\/p>\n<p>D&#8217;abord, pour cultiver la vigne sur de vastes \u00e9tendues de terrain, c&#8217;est-\u00e0-dire industriellement, il faut des capitaux consid\u00e9rables et des d\u00e9penses de d\u00e9frichement, de plantation et d&#8217;installation qui s&#8217;\u00e9l\u00e8vent \u00e0 des sommes que bien peu d&#8217;individualit\u00e9s sont \u00e0 m\u00eame d&#8217;aventurer. Des soci\u00e9t\u00e9s se sont, nous le savons, fond\u00e9es dans ce but : elles disposent des ressources n\u00e9cessaires, mais on sait qu&#8217;une exploitation agricole dirig\u00e9e administrativement, c&#8217;est-\u00e0-dire uniquement par des employ\u00e9s \u00e0 responsabilit\u00e9 divis\u00e9e et d\u00e9finie, ne peut jamais \u00eatre compar\u00e9e \u00e0 une propri\u00e9t\u00e9 dirig\u00e9e par le propri\u00e9taire lui-m\u00eame, qui conduit les travaux, les surveille, et, ayant toute la responsabilit\u00e9, trouve en lui-m\u00eame les ressources suffisantes pour faire face sur l&#8217;heure aux difficult\u00e9s impr\u00e9vues. La fable de l&#8217;Alouette et ses petits sera \u00e9ternellement vraie et elle s&#8217;applique surtout aux exploitations agricoles. Ces grandes administrations deviendront certainement plus tard de bonnes affaires, mais elles arriveront moins vite au succ\u00e8s que les exploitations de moindre importance, dirig\u00e9es par des propri\u00e9taires s\u00e9dentaires et comp\u00e9tents.<\/p>\n<p>Si nous fermons cette parenth\u00e8se pour en revenir \u00e0 la question de la vigne, nous dirons que bon nombre de colons se sont fait sur cette culture des illusions consid\u00e9rables. On leur avait persuad\u00e9 qu&#8217;en Tunisie la vigne poussait infiniment plus vite qu&#8217;en France et qu&#8217;au bout de deux ann\u00e9es, trois au plus, elle \u00e9tait en plein rapport. Dans la pratique, il a fallu en rabattre et beaucoup. La vigne pousse vite en Tunisie, c&#8217;est vrai, mais ce qu&#8217;elle gagne en vitesse elle le perd en force ou, pour parler un langage moins m\u00e9canique, le vin qu&#8217;elle produit h\u00e2tivement ne vaut pas grand-chose. Pour tirer de la vigne un parti s\u00e9rieux, il faut savoir y mettre le temps et surtout la soigner avec la tendresse du vigneron du Beaujolais. Alors seulement on pourra arriver \u00e0 de bons r\u00e9sultats.<\/p>\n<h4>Los produits agricoles<\/h4>\n<p>Mais ce n&#8217;est pas seulement la vigne qui peut donner de beaux produits en Tunisie. Les c\u00e9r\u00e9ales, et en particulier le bl\u00e9 et l&#8217;orge, procurent des revenus consid\u00e9rables. Dans les environs des villes, la culture mara\u00eech\u00e8re donnerait d\u00e8s \u00e0 pr\u00e9sent des b\u00e9n\u00e9fices tr\u00e8s grands. Quand les voies de communication, si faciles \u00e0 \u00e9tablir, existeront, les primeurs fourniront un \u00e9l\u00e9ment \u00e9norme \u00e0 l&#8217;exportation. L&#8217;olivier deviendra une des richesses de ce pays lorsque las imp\u00f4ts qui p\u00e8sent sur lui ne feront pas de sa propagation une cause de ruine pour ceux qui voudraient l&#8217;essayer \u00e0 pr\u00e9sent. L&#8217;\u00e9l\u00e8ve du b\u00e9tail sera facile dans tous les endroits o\u00f9 on aura, par des irrigations faciles, permis la plantation des fourrages.<\/p>\n<p>On nous a cit\u00e9 des colons qui avaient fait des fortunes en \u00e9levant des porcs dans les for\u00eats de ch\u00eanes nains qui se trouvent du c\u00f4t\u00e9 de la fronti\u00e8re alg\u00e9rienne. En un mot, il n&#8217;est pas une des branches de l&#8217;agriculture qui ne puisse prosp\u00e9rer dans ce pays quand il aura recouvr\u00e9 les deux sources de sa vitalit\u00e9 : une bonne administration d&#8217;abord et quelques capitaux ensuite.<\/p>\n<h4>L&#8217;industrie<\/h4>\n<p>Nous avons constat\u00e9 que si l&#8217;agriculture pouvait devenir prosp\u00e8re en Tunisie, elle n&#8217;y fonctionnait encore qu&#8217;\u00e0 l&#8217;\u00e9tat presque rudimentaire. Si nous examinons la question de l&#8217;industrie, ce sera bien autre chose. Ici presque tout est \u00e0 cr\u00e9er ou du moins \u00e0 organiser.<\/p>\n<p>Actuellement on peut dire que la production industrielle de ce pays est \u00e0 peu pr\u00e8s nulle. On peut voir dans les souk (bazars) de Tunis, un nombre assez consid\u00e9rable d&#8217;indig\u00e8nes qui passant leurs journ\u00e9es \u00e0 fabriquer ces affreuses pantoufles sans quartiers que portent les habitants du pays; d&#8217;autres tissent, pr\u00e9parent et confectionnent les \u00e9toffes avec lesquelles se font les v\u00eatements, la gandourah nationale, les burnous et les ha\u00efks; d&#8217;autres vendent des <em>checchin<\/em> ou calottes rouges orn\u00e9es d&#8217;un vaste gland bleu qui constituent la coiffure habituelle avec ou sans turban, mais tout cela ne saurait passer pour une production industrielle s\u00e9rieuse. Il y a bien quelques orf\u00e8vres qui font en or et en argent des bijoux d&#8217;un go\u00fbt douteux, moins port\u00e9s aujourd&#8217;hui par les femmes du pays qu&#8217;achet\u00e9s par les \u00e9trangers en souvenir de leur passage, mais de l\u00e0 \u00e0 une v\u00e9ritable industrie, il y a loin.<\/p>\n<p>Dans l&#8217;int\u00e9rieur, on fabrique quelques tapis, quelques couvertures ; mais ces tissus qui ont beaucoup diminu\u00e9 dans leur qualit\u00e9 \u00e0 mesure que leurs prix s&#8217;\u00e9levaient, depuis l&#8217;occupation fran\u00e7aise, ne peuvent pas passer pour des articles d&#8217;exportation et sont m\u00eame absolument supplant\u00e9s dans la consommation locale par les articles bon march\u00e9 import\u00e9s d&#8217;Europe. Il r\u00e9sulte m\u00eame de ces innovations en mati\u00e8re de costume des spectacles parfois assez originaux. Il nous est arriv\u00e9 de regarder avec stup\u00e9faction une vieille Tunisienne drap\u00e9e dans deux ou trois serviettes \u00e9ponges dont elle s&#8217;\u00e9tait fait un voile protecteur contre les yeux indiscrets en m\u00eame temps qu&#8217;une enveloppe dans laquelle elle s&#8217;emmaillotait. Ce m\u00e9lange de m\u0153urs arabes et de camelote d&#8217;importation donne un cachet tout sp\u00e9cial aux villes de la c\u00f4te, mais les amateurs de couleur locale y ont certainement beaucoup perdu.<\/p>\n<p>Quelques Europ\u00e9ens ont pourtant d\u00e9j\u00e0 cherch\u00e9 \u00e0 organiser \u00e0 Tunis diverses industries. Un Lyonnais y a import\u00e9 le tissage et y a introduit quelques m\u00e9tiers \u00e0 la Jacquard. Il en fonctionne d\u00e9j\u00e0 un certain nombre, mais ces essais sont encore \u00e0 l&#8217;\u00e9tat embryonnaire ; il faudra bien des ann\u00e9es avant que ce pays devienne industriel et cependant ses habitants peuvent fournir d&#8217;excellents ouvriers. Ils sont intelligents, patients, fort adroits et il est tr\u00e8s int\u00e9ressant d&#8217;observer par exemple un tisserand \u00e0 Kairouan ou \u00e0 Gafsa fabriquant ses couvertures et ses tapis au moyen d&#8217;un m\u00e9tier d&#8217;un primitif \u00e0 faire reculer le plus intr\u00e9pide des tisseurs lyonnais. On ne saurait trop admirer aussi la patience avec laquelle les orf\u00e8vres travaillent les m\u00e9taux, accroupis \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de leurs petites enclumes et se servant de leurs pieds avec une adresse que pourraient leur envier nos pr\u00e9tendus anc\u00eatres, les anthropopith\u00e8ques.<\/p>\n<p>On vend aussi dans, les bazars des selles, des brides, des harnachements en cuir plus ou moins ornement\u00e9s ; mais, sauf quelques pi\u00e8ces exceptionnelles qui atteignent des prix plus exceptionnels encore, il n&#8217;y a rien de curieux dans toutes ces productions.<\/p>\n<h4>L&#8217;industrie agricole<\/h4>\n<p>Mais il est un genre d&#8217;industrie qui peut promptement s&#8217;acclimater en Tunisie et qui y est en voie d&#8217;accroissement sensible, nous voulons parler de celle qui a pour but la premi\u00e8re transformation des produits du sol, telle que la fabrication de l&#8217;huile, celle des conserves de poissons, la minoterie, etc. Ces travaux peuvent se pratiquer avec profit en Tunisie et nous pouvons ajouter qu&#8217;ils s&#8217;y pratiquent d\u00e9j\u00e0.<\/p>\n<p>Autour de Tunis on signale en effet l&#8217;organisation de plusieurs moulins mus par la vapeur. A Sousse, le port le plus commer\u00e7ant de la c\u00f4te, \u00e0 Mehdia, il y a des huileries qui tirent une huile de premi\u00e8re qualit\u00e9 des magnifiques olives du pays, alors qu&#8217;avec les moyens primitifs employ\u00e9s jusqu&#8217;\u00e0 ces derniers temps, on ne savait en extraire qu&#8217;un produit absolument impropre \u00e0 l&#8217;alimentation europ\u00e9enne. A Sousse m\u00eame il se monte une usine pour le traitement des grignons d&#8217;olives par le sulfure de carbone. De ce c\u00f4t\u00e9, l&#8217;\u00e9lan, est donn\u00e9 et il ne s&#8217;arr\u00eatera pas.<\/p>\n<p>Cette production en grand d&#8217;une huile comestible a donn\u00e9 ou va donner naissance \u00e0 une autre industrie, celle de la conservation des sardines. Ces petits poissons sont en telle abondance, \u00e0 de certaines \u00e9poques dans le golfe de Gab\u00e8s que les p\u00eacheurs assurent que leurs embarcations se sont parfois litt\u00e9ralement \u00e9chou\u00e9es sur des bancs de sardines ne pouvant plus ni avancer ni reculer. De temps imm\u00e9morial l&#8217;arriv\u00e9e d&#8217;un de ces bancs est le signal d&#8217;une v\u00e9ritable r\u00e9colte pour les habitants du pays. La plage s&#8217;\u00e9tend si loin qu&#8217;on peut marcher dans la mer pendant plusieurs centaines de m\u00e8tres. Nos gens se pr\u00e9cipitent munis d&#8217;immenses couvertures, \u00e0 la rencontre des sardines et les p\u00e8chent ainsi par monceaux. Une fois \u00e0 terre, les petits poissons sont vid\u00e9s ou \u00e0 peu pr\u00e8s, sal\u00e9s et s\u00e9ch\u00e9s au soleil ; on en remplit ensuite des sacs que des caravanes portent dans le Sud o\u00f9 les habitants qui en sont tr\u00e8s friands les troquent contre des dattes.<\/p>\n<h4>Les \u00e9changes<\/h4>\n<p>Nous disons troquent, parce que le commerce, dans le sud de la Tunisie et dans l&#8217;int\u00e9rieur de l&#8217;Afrique, ne se fait gu\u00e8re que par voie d&#8217;\u00e9change. Il n&#8217;a pas \u00e9t\u00e9 possible d&#8217;y acclimater encore l&#8217;usage de la monnaie et tant que les communications resteront ce qu&#8217;elles sont aujourd&#8217;hui, il ne saurait en \u00eatre autrement.<\/p>\n<p>Bien plus, non seulement le commerce ne se fait que par voie d&#8217;\u00e9change, mais encore ces \u00e9changes sont r\u00e9glement\u00e9s par l&#8217;usage. Telle caravane qui part \u00e0 une \u00e9poque d\u00e9termin\u00e9e a coutume d&#8217;emporter du bl\u00e9 et de l&#8217;orge. Il sera impossible de lui persuader d&#8217;emporter d&#8217;autres marchandises. A plusieurs reprises nos colonnes en exp\u00e9dition se trouvant \u00e0 court d&#8217;orge pour les chevaux rencontr\u00e8rent des caravanes charg\u00e9es de grains se dirigeant vers le Sahel. Nos officiers firent de vains efforts pour obtenir des conducteurs qu&#8217;ils leur c\u00e9dassent, m\u00eame \u00e0 de tr\u00e8s hauts prix, une portion de leur pacotille. \u00ab Si nous n&#8217;apportons pas de l&#8217;orge, r\u00e9pondaient-ils, on ne voudrait pas nous donner des dattes\u00bb, et il fallut bien subir la tyrannie de l&#8217;usage, usage impos\u00e9 d&#8217;ailleurs par la n\u00e9cessit\u00e9.<\/p>\n<h4>Le commerce<\/h4>\n<p>Au point de vue commercial, la Tunisie offre moins de ressources aux Europ\u00e9ens qu&#8217;au point de vue agricole ou m\u00eame industriel.<\/p>\n<h4>Les importations<\/h4>\n<p>D&#8217;abord il n&#8217;y a pas de commerce productif en ce pays que l&#8217;achat et l&#8217;exportation des productions naturelles. Pour ce qui concerne le commerce d&#8217;importation, il a peu de chances de r\u00e9ussir actuellement, pour trois motifs : le premier est l&#8217;\u00e9l\u00e9vation des droits de douane, le second est que les habitants n&#8217;ont pas encore pris l&#8217;habitude de nos produits au point d&#8217;en \u00e9prouver le besoin, le troisi\u00e8me enfin est que les populations sont trop pauvres pour constituer un march\u00e9 suffisant. Tout cela peut changer un jour, mais tant que les choses resteront dans l&#8217;\u00e9tat actuel, la r\u00e9union de ces trois motifs suffira sans qu&#8217;il soit n\u00e9cessaire d&#8217;insister pour mettre un emp\u00eachement aux transactions.<\/p>\n<h4>Les exportations<\/h4>\n<p>Quant au commerce d&#8217;exportation des produits indig\u00e8nes, il est \u00e0 peu pr\u00e8s interdit aux Europ\u00e9ens autrement que par une participation comme capitalistes aux affaires des maisons d\u00e9j\u00e0 existantes. Le principal motif de cette interdiction est l&#8217;obligation absolue de conna\u00eetre \u00e0 fond la langue du pays pour traiter directement avec le producteur, soit qu&#8217;on aille chercher la marchandise \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur, soit m\u00eame qu&#8217;on l&#8217;ach\u00e8te sur les march\u00e9s de la c\u00f4te. L&#8217;emploi d&#8217;un interpr\u00e8te salari\u00e9 serait chose impraticable et souvent dangereuse pour les int\u00e9r\u00eats du n\u00e9gociant qui y aurait recours. Il faut agir par soi-m\u00eame, et bien peu d&#8217;Europ\u00e9ens ont assez de connaissance du pays, de ses m\u0153urs, de son langage, de son commerce avec ses marchandages sans fin pour pouvoir s&#8217;aventurer. Les Maltais seuls pourraient peut-\u00eatre r\u00e9ussir, mais sauf leur religion, \u00e0 laquelle ils sont d&#8217;ailleurs fort attach\u00e9s, les Maltais sont peut-\u00eatre plus Tunisiens qu&#8217;Europ\u00e9ens. Enfin si nous compl\u00e9tons ces renseignements en ajoutant que les juifs dominent en Tunisie de la fa\u00e7on la plus absolue au point de vue financier, on comprendra sans que nous ayons besoin d&#8217;en dire davantage, que notre conseil donn\u00e9 aux Europ\u00e9ens d&#8217;attendre avant d&#8217;aller fonder des maisons de commerce en Tunisie est absolument justifi\u00e9.<\/p>\n<p><strong><em>Auteur: Marc Fournel <\/em><\/strong><br \/>\n<strong><em>Extrait de son livre: La Tunisie &#8211; le christianisme &amp; l&#8217;Islam dans l&#8217;Afrique septentrionale &#8211; 1880<br \/>\n<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Source: https:\/\/gallica.bnf.fr &#8211; Biblioth\u00e8que nationale de France<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Welcome to WordPress. This is your first post. Edit or delete it, then start writing! 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