{"id":2190,"date":"2019-01-17T09:06:32","date_gmt":"2019-01-17T09:06:32","guid":{"rendered":"https:\/\/rstheme.com\/products\/wordpress\/vulitin\/?p=2190"},"modified":"2020-10-14T15:31:57","modified_gmt":"2020-10-14T13:31:57","slug":"ladministration-les-impots-le-protectorat-en-tunisie-en-1880","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/2019\/01\/17\/ladministration-les-impots-le-protectorat-en-tunisie-en-1880\/","title":{"rendered":"L&#8217;ADMINISTRATION, LES IMP\u00d4TS, LE PROTECTORAT EN TUNISIE EN 1880"},"content":{"rendered":"<p>Nous avons montr\u00e9 que, comme nous l&#8217;apprend l&#8217;histoire et comme le confirme l&#8217;observation, la Tunisie a \u00e9t\u00e9 un des pays les plus fertiles et les plus riches du monde et qu&#8217;elle pourrait le redevenir.<\/p>\n<h4>L\u2019administration<\/h4>\n<p>Il s&#8217;agit maintenant de chercher quelles sont les causes qui ont amen\u00e9 sa d\u00e9cadence, qui ont emp\u00each\u00e9 et emp\u00eachent encore son rel\u00e8vement.<\/p>\n<p>Ces causes ne sont pas nombreuses, il n&#8217;en est qu&#8217;une, mais si elle est unique, elle a des cons\u00e9quences multiples ; c&#8217;est la mauvaise administration.<\/p>\n<p>La Tunisie a \u00e9t\u00e9 ruin\u00e9e par de mauvais gouvernements et tant que le r\u00e9gime sous lequel elle vit, si on peut appeler cela vivre, ne sera pas modifi\u00e9, elle restera ruin\u00e9e et incapable de se relever malgr\u00e9 la richesse de son sol et la bonne volont\u00e9 de ses habitants.<\/p>\n<p>Quand un pays en est arriv\u00e9 \u00e0 ce point que le malheureux indig\u00e8ne pr\u00e9f\u00e8re ne rien produire et presque ne rien manger que de travailler pour le collecteur des imp\u00f4ts, ce pays est fatalement vou\u00e9 \u00e0 la ruine.<\/p>\n<p>Quand, bien plus encore, dans un pays, le cultivateur en arrive \u00e0 refuser de semer le grain et qu&#8217;il d\u00e9truit les arbres \u00e0 fruits, parce que sa r\u00e9colte et sa propri\u00e9t\u00e9 sont pour lui des causes de ruine, ce pays est fatalement vou\u00e9 \u00e0 la mis\u00e8re et \u00e0 toutes ses cons\u00e9quences.<\/p>\n<p>Cette situation est celle de la Tunisie dans le pass\u00e9 et, disons-le, encore dans le pr\u00e9sent.<\/p>\n<p>Si elle ne change pas dans l&#8217;avenir, le pays restera aussi pauvre, aussi d\u00e9sol\u00e9, aussi d\u00e9sert qu&#8217;il est aujourd&#8217;hui.<\/p>\n<h4>Division du pays<\/h4>\n<p>La Tunisie est divis\u00e9e en provinces qu&#8217;on nomme <em>ontan<\/em>. Le gouverneur d&#8217;un <em>outan<\/em> se nomme <em>ca\u00efd<\/em> ou pour \u00e9crire plus correctement <em>c\u00e0\u00efd<\/em>, mais nous conserverons l&#8217;orthographe adopt\u00e9e g\u00e9n\u00e9ralement en France.<\/p>\n<p>Chaque ca\u00efd a sous ses ordres un ou plusieurs <em>khalifa<\/em> (lieutenants). Avec les cheikhs, maires des villages ou chefs des tribus et fractions de tribus ils composent l&#8217;administration.<\/p>\n<p>Sous l&#8217;ancien r\u00e9gime beylical il y avait \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de cette administration plus civile que militaire une administration exclusivement militaire. Le pays \u00e9tait divis\u00e9 en quatre grandes subdivisions ayant leur si\u00e8ge \u00e0 Benzert (Biserte), \u00e0 El-Kef, \u00e0 Kairouan et \u00e0 Gab\u00e8s. Les commandants de ces subdivisions s&#8217;appelaient des <em>kiahya<\/em>. Nous n&#8217;avons plus \u00e0 nous occuper de ces derni\u00e8res, mais l&#8217;administration civile et administrative est rest\u00e9e presque la m\u00eame, surtout au point de vue des imp\u00f4ts \u00e0 percevoir dans l&#8217;int\u00e9rieur. Pour Tunis et en ce qui concerne certaines taxes comme les douanes, il y a des perceptions particuli\u00e8res, afferm\u00e9es, sur lesquelles nous reviendrons tout \u00e0 l&#8217;heure.<\/p>\n<p>Cette administration est charg\u00e9e de percevoir les imp\u00f4ts et avant de consid\u00e9rer comment elle proc\u00e8de, examinons d&#8217;abord quels sont ces imp\u00f4ts.<\/p>\n<h4>Les imp\u00f4ts<\/h4>\n<p>Il y a d&#8217;abord celui de la capitation ; il se monte par t\u00eate de Tunisien \u00e0 environ 30 fr. 50 et cela sans pr\u00e9judice d&#8217;une quarantaine d&#8217;autres imp\u00f4ts divers atteignant toutes les branches de la production, de la consommation et m\u00eame de ce qui n&#8217;est ni production ni consommation.<\/p>\n<p>Il faudrait un gros volume pour fournir le d\u00e9tail de ce r\u00e9gime qui d\u00e9passe ce que l&#8217;esprit le plus fiscal semble avoir pu imaginer. Pour en donner une id\u00e9e, voyons ce qui se passe pour un des produits naturels qui pourrait rapporter le plus de profit par son abondance, sa richesse et sa facilit\u00e9 \u00e0 se multiplier, nous voulons parler des oliviers.<\/p>\n<p>Chaque pied d&#8217;olivier est frapp\u00e9 d&#8217;un droit fixe de 5 fr. L&#8217;imp\u00f4t est d\u00fb \u00e0 partir du jour o\u00f9 l&#8217;olivier est visible et se per\u00e7oit tous les ans, que l&#8217;arbre ait port\u00e9 des fruits ou qu&#8217;il n&#8217;ait rien produit.<\/p>\n<p>Or, dans ce pays si fertile, un olivier, dans les meilleures conditions, ne commence \u00e0 rapporter qu&#8217;au bout de dix ans. Dans les terrains ordinaires il ne donne de r\u00e9colte que tous les deux ans, dans les terrains m\u00e9diocres ou quand il se pr\u00e9sente des maladies, que tous les trois ans.<\/p>\n<p>Un olivier de trente ans a donc donn\u00e9 au maximum dix r\u00e9coltes depuis sa naissance et son propri\u00e9taire a d\u00fb payer pour lui au gouvernement une somme de 150 fr.<\/p>\n<p>Dans ces conditions il n&#8217;y a pas lieu d&#8217;\u00eatre surpris que les Tunisiens non seulement ne plantent pas d&#8217;oliviers, mais encore s&#8217;empressent de les arracher quand il s&#8217;en trouve sur les propri\u00e9t\u00e9s qu&#8217;ils poss\u00e8dent.<\/p>\n<p>II en est de m\u00eame pour les autres arbres producteurs, aussi, si l&#8217;on ajoute \u00e0 cette coutume presque n\u00e9cessaire, les habitudes de destruction, l&#8217;obligation de se procurer du combustible et les cons\u00e9quences d&#8217;une existence devenue presque nomade, il ne faut plus s&#8217;\u00e9tonner du d\u00e9boisement complet ou presque complet de la Tunisie.<\/p>\n<p>Si quelque chose pouvait surprendre, ce serait de trouver encore quelques oliviers dans ce pays. Mais \u00e0 ces imp\u00f4ts dont on peut juger par un seul exemple, si topique d&#8217;ailleurs qu&#8217;il peut nous dispenser d&#8217;en donner d&#8217;autres, s&#8217;ajoute un autre fl\u00e9au.<\/p>\n<h4>Les percepteurs<\/h4>\n<p>Ces imp\u00f4ts \u00e9normes sont pr\u00e9lev\u00e9s par des fonctionnaires qui ne consid\u00e8rent leurs places que comme des propri\u00e9t\u00e9s dont il est de leur int\u00e9r\u00eat de tirer le meilleur parti possible.<\/p>\n<p>Et comme avec eux le meilleur parti possible se traduit par le plus d&#8217;argent, ils ne se contentent pas de percevoir l&#8217;imp\u00f4t une seule fois, mais ils y ajoutent de leur autorit\u00e9 priv\u00e9e autant de centimes additionnels qu&#8217;ils peuvent en percevoir. Il n&#8217;y a d&#8217;autre limite \u00e0 leur avidit\u00e9 que l&#8217;impossibilit\u00e9 absolue pour le contribuable d&#8217;y satisfaire, quels que soient les moyens employ\u00e9s par eux \u00e0 cet effet.<\/p>\n<p>Les Ca\u00efds et leurs Khalifa avaient imagin\u00e9 \u00e0 leur profit la perception d&#8217;un imp\u00f4t auquel ils avaient donn\u00e9 un nom assez original. Ils l&#8217;appelaient <em>Hagg-es-Sabbat<\/em>, le prix des souliers, ce qui voulait dire que cet imp\u00f4t \u00e9tait destin\u00e9 \u00e0 payer la valeur des chaussures que le fonctionnaire \u00e9tait cens\u00e9 user dans l&#8217;accomplissement des soins de son emploi.<\/p>\n<p>Dans certains districts le \u00ab prix des souliers \u00bb s&#8217;est \u00e9lev\u00e9 parfois \u00e0 la valeur du cinqui\u00e8me de la totalit\u00e9 des imp\u00f4ts per\u00e7us.<\/p>\n<p>On se rend compte facilement de ce que peut devenir un pays apr\u00e8s un si\u00e8cle de pareil r\u00e9gime.<\/p>\n<h4>Les fonctionnaires<\/h4>\n<p>Et ces Ca\u00efds et ces Khalifa, en pressurant ainsi les malheureux habitants, ne faisaient que chercher \u00e0 rentrer dans les sommes qu&#8217;ils avaient d\u00fb d\u00e9penser pour obtenir leurs places.<\/p>\n<p>Tout se donnait, tout se donne encore, par la faveur du Bey. Or, si nous \u00e9cartons la personnalit\u00e9 du Bey actuel, nous savons par la chronique du pays que les souverains tunisiens, comme beaucoup d&#8217;autres, \u00e9taient soumis souvent \u00e0 des influences d&#8217;origines diverses, mais qui prenaient la plus grande part \u00e0 leurs d\u00e9cisions.<\/p>\n<p>Ces influences, sachant que leur pouvoir \u00e9tait aussi \u00e9ph\u00e9m\u00e8re que les plaisirs dont il est question dans le brindisi de la Traviata, cherchaient naturellement \u00e0 en tirer le meilleur parti possible et avec une perspicacit\u00e9 qui prouve que l&#8217;\u00e9tude de l&#8217;\u00e9conomie politique n&#8217;est pas absolument n\u00e9cessaire pour conna\u00eetre le jeu du m\u00e9canisme de l&#8217;offre et de la demande ; elles mettaient aux ench\u00e8res les places, ne les livrant que contre esp\u00e8ces sonnantes, au plus offrant et dernier ench\u00e9risseur.<\/p>\n<p>Les fonctionnaires une fois nomm\u00e9s n&#8217;avaient plus que deux buts dans leur existence : le premier, rentrer le plus vite possible dans leurs d\u00e9bours\u00e9s ; le second, s&#8217;enrichir en toute h\u00e2te avant qu&#8217;une nouvelle influence, se substituant \u00e0 celle qui les avait fait nommer, les rend\u00eet \u00e0 la vie priv\u00e9e pour mettre \u00e0 leur place un adjudicataire plus g\u00e9n\u00e9reux.<\/p>\n<p>On comprendra sans peine qu&#8217;au bout d&#8217;un certain nombre d&#8217;ann\u00e9es d&#8217;un pareil r\u00e9gime, un pays en soit r\u00e9duit \u00e0 la mis\u00e8re la plus profonde. Ajoutons qu&#8217;il faut que les indig\u00e8nes de la Tunisie aient un caract\u00e8re tout particulier pour ne pas avoir protest\u00e9 autrement que par des plaintes contre leur administration.il faut croire que s&#8217;il y a des peuples naturellement guerriers, il en est d&#8217;autres instinctivement contribuables.<\/p>\n<p>Nous avons dit que dans les grandes villes et particuli\u00e8rement \u00e0 Tunis, les imp\u00f4ts se percevaient d&#8217;une autre fa\u00e7on, bien que par des proc\u00e9d\u00e9s de m\u00eame famille.<\/p>\n<h4>Les fermiers d&#8217;imp\u00f4ts<\/h4>\n<p>A Tunis, les imp\u00f4ts sont afferm\u00e9s et, comme on peut le penser, les fermiers leur font rendre tout ce qu&#8217;il est possible d&#8217;en tirer. Pour donner une id\u00e9e de la fa\u00e7on dont les choses se passent, nous allons citer un fait qui s&#8217;est produit dans l&#8217;\u00e9t\u00e9 de 1885, c&#8217;est-\u00e0-dire sous le protectorat fran\u00e7ais. Les exemples en disent toujours plus long que les phrases, si harmonieusement que ces derni\u00e8res puissent \u00eatre cadenc\u00e9es.<\/p>\n<p>Ce qui remplace \u00e0 Tunis, non seulement l&#8217;octroi, mais encore une bonne partie de ce que nous appelons en France les imp\u00f4ts de consommation, est une taxe connue sous le nom de <em>Dar-el-Djeb.<\/em> Elle se per\u00e7oit aux portes de la ville, sur les denr\u00e9es qui sont apport\u00e9es du dehors. Naturellement, cet imp\u00f4t est afferm\u00e9 et son adjudicataire en tire le meilleur parti possible.<\/p>\n<p>Or, pendant l&#8217;\u00e9t\u00e9 de 1885, ledit fermier du <em>Dar-el-djeb<\/em> eut l&#8217;id\u00e9e de faire une sp\u00e9culation sur les melons. Ces cucurbitac\u00e9es sont frapp\u00e9es d&#8217;un imp\u00f4t, et comme la consommation en est \u00e9norme dans un pays chaud, notre homme acheta ou fit acheter tous ceux qu&#8217;il put trouver dans un rayon assez \u00e9tendu, et parce moyen se constitua une sorte de monopole qui, lui permettant de maintenir les prix \u00e0 un certain niveau, lui procurait do gros b\u00e9n\u00e9fices.<\/p>\n<p>Malheureusement pour sa combinaison, l&#8217;\u00e9t\u00e9, qui fut tr\u00e8s chaud, h\u00e2ta la maturation des raisins, et ces fruits, les seuls ou \u00e0 peu pr\u00e8s qui soient abondants dans le pays, sont excellents et fort appr\u00e9ci\u00e9s des habitants.<\/p>\n<p>Les raisins arrivant avant que les melons fussent \u00e9coul\u00e9s allaient faire grand tort \u00e0 la sp\u00e9culation du fermier, et ce dernier voyait sa belle combinaison se r\u00e9duire \u00e0 bien peu de chose. Dans cette circonstance, il eut une id\u00e9e grande comme le monde dans sa simplicit\u00e9. Il interdit tout bonnement l&#8217;entr\u00e9e des raisins dans Tunis.<\/p>\n<p>Le matin, quand les habitants de la banlieue arrivaient avec des paniers pleins de raisins, on en pr\u00e9levait un certain nombre. Comment on les payait est une question qu&#8217;il ne faudrait peut-\u00eatre pas trop approfondir. Quand les employ\u00e9s avaient pr\u00e9lev\u00e9 la quantit\u00e9 qui leur \u00e9tait indiqu\u00e9e, les Arabes qui se pr\u00e9sentaient \u00e9taient \u00e9conduits, et on peut penser qu&#8217;on prenait plut\u00f4t des b\u00e2tons que des gants pour les prier de passer au large.<\/p>\n<p>Les raisins tol\u00e9r\u00e9s \u00e9taient soigneusement envoy\u00e9s aux autorit\u00e9s beylicales et aux principales personnalit\u00e9s de la R\u00e9sidence, et les gens en place pouvaient appr\u00e9cier avec toutes les facilit\u00e9s d\u00e9sirables la qualit\u00e9 de ces fruits dont l&#8217;ensemble de la population \u00e9tait absolument priv\u00e9.<\/p>\n<p>Inutile d&#8217;ajouter que le fermier du <em>Dar-el-Djeb<\/em> n&#8217;avait consult\u00e9 personne pour prendre sa d\u00e9termination. Il agissait tout seul, ce qui est en Tunisie comme ailleurs, le meilleur moyen de ne pas se heurter \u00e0 des objections d\u00e9sagr\u00e9ables.<\/p>\n<p>La combinaison r\u00e9ussit admirablement pendant quelques jours. Le soleil continuait \u00e0 chauffer la terre, les melons se vendaient comme du pain et le fermier se frottait les mains, se f\u00e9licitant de la fertilit\u00e9 de son imagination.<\/p>\n<p>Malheureusement, quelques personnes apprirent que les raisins \u00e9taient m\u00fbrs. Elles cherch\u00e8rent \u00e0 conna\u00eetre les motifs d&#8217;une prohibition qu&#8217;aucune loi n&#8217;autorisait, ot les plus hardies all\u00e8rent aux portes, envoy\u00e8rent promener les employ\u00e9s du fermier, et moiti\u00e9 de gr\u00e9, moiti\u00e9 de force, parvinrent \u00e0 faire entrer en ville les raisins qu&#8217;on en \u00e9cartait chaque matin. Au bout de quelques jours, tout \u00e9tait revenu \u00e0 l&#8217;\u00e9tat normal.<\/p>\n<p>Quelqu&#8217;un alla faire reproche au fermier de sa conduite.<\/p>\n<p>\u2014 Que voulez-vous, r\u00e9pondit cet homme avec une simplicit\u00e9 \u00e0 d\u00e9sarmer un procureur g\u00e9n\u00e9ral, vous auriez bien pu attendre encore quelques jours, j&#8217;aurai alors fini d&#8217;\u00e9couler tous mes melons.<\/p>\n<p>On ferait un kilom\u00e8tre d&#8217;observations, qu&#8217;elles ne vaudraient certainement pas ce simple exemple pris sur le vif.<\/p>\n<p>Qu&#8217;on nous permette de citer un second fait et on sera \u00e9difi\u00e9 sur l&#8217;administration tunisienne.<\/p>\n<p>On sait qu&#8217;\u00e0 la suite de notre occupation, en 1881, un grand nombre d&#8217;habitants de la Tunisie pr\u00e9f\u00e9rant l&#8217;exil \u00e0 notre domination, pass\u00e8rent la fronti\u00e8re et all\u00e8rent s&#8217;installer en Tripolitaine.<\/p>\n<p>Ces \u00ab\u00a0dissidents \u00bb, c&#8217;est le nom sous lequel ils sont connus, furent l&#8217;objet de nombreux pourparlers avec le gouvernement ottoman. Nous n&#8217;avons pas \u00e0 examiner ici, si le gouvernement fran\u00e7ais eut tort ou raison d&#8217;insister pour les faire revenir dans leur pays, contentons-nous de constater qu&#8217;en 1885 le plus grand nombre d&#8217;entre eux, et leur chiffre total d\u00e9passait certainement deux cent mille individus, pouss\u00e9s, soit par la mis\u00e8re, soit par tout autre motif, repassa la fronti\u00e8re et vint reprendre possession de ses maisons et de ses propri\u00e9t\u00e9s.<\/p>\n<p>Il semble, au premier abord, que puisque le gouvernement tunisien et le protectorat avaient fait ce qu&#8217;ils avaient pu pour pousser au rapatriement des dissidents, leur premier soin devait \u00eatre de les recevoir avec sympathie et de leur faciliter l&#8217;existence dans le pays o\u00f9 ils revenaient se fixer.<\/p>\n<p>Penser ainsi serait bien peu conna\u00eetre l&#8217;administration tunisienne.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re chose que fit le gouvernement vis-\u00e0-vis des dissidents, fut de leur r\u00e9clamer quatre ann\u00e9es d&#8217;imp\u00f4ts arri\u00e9r\u00e9s pour le temps qu\u2019ils avaient pass\u00e9 hors de la Tunisie.<\/p>\n<p>Il est inutile d&#8217;insister pour faire comprendre la nature des sentiments qu&#8217;une pareille conduite peut fairo na\u00eetre chez des hommes qui n&#8217;avaient d\u00e9j\u00e0 pas une bien grande sympathie pour nous et qui nous rendent responsables des actes du gouvernement beylical qu&#8217;ils voient sous la d\u00e9pendance \u00e0 peu pr\u00e8s absolue du R\u00e9sident fran\u00e7ais.<\/p>\n<p>Les meilleures d\u00e9monstrations sont celles qui s&#8217;imposent par l&#8217;expos\u00e9 des faits. Ce que nous avons rapport\u00e9 de l&#8217;administration en Tunisie suffit pour prouver clair comme une addition qu&#8217;un pays, quel qu&#8217;il soit, ne saurait prosp\u00e9rer dans des conditions semblables.<\/p>\n<p>Il n&#8217;est donc pas besoin de conna\u00eetre \u00e0 fond la logique de Port-Royal pour comprendre que la Tunisie ne pourra se relever que quand son administration changera.<\/p>\n<p>Mais quand changera-t-elle ? C&#8217;est ce que nous ne savons pas, ni personne non plus ; nom ne voulons faire ici ni de la politique, ni des personnalit\u00e9s.<\/p>\n<p>Nous ne voulons pas davantage entrer dans des d\u00e9tails d&#8217;administration qui pourraient avoir beaucoup d&#8217;int\u00e9r\u00eat au moment o\u00f9 nous les \u00e9cririons, mais qui trois mois plus tard seraient de l&#8217;histoire ancienne. Nous n&#8217;avons voulu que pr\u00e9senter un tableau, et ce tableau peut se r\u00e9sumer en quelques lignes.<\/p>\n<h4>Une conclusion<\/h4>\n<p>La Tunisie est un pays admirablement dot\u00e9 par la nature et absolument ruin\u00e9 par son administration. Il faut r\u00e9former de fond en comble celle-ci pour pouvoir profiter des bienfaits de celle-l\u00e0 : on ne nous accusera pas d&#8217;ambigu\u00eft\u00e9.<\/p>\n<p>Pour en terminer sur ce point, il ne nous reste \u00e0 envisager qu&#8217;une question au sujet de laquelle on a d\u00e9pens\u00e9 beaucoup d&#8217;encre en Tunisie et en France. Nous voulons parler du protectorat et de l&#8217;annexion.<\/p>\n<h4>Le protectorat et l&#8217;annexion<\/h4>\n<p>Il s&#8217;agit de savoir s&#8217;il est plus avantageux pour la France comme pour la Tunisie de maintenir la situation actuelle ou de faire de la Tunisie une annexe de l&#8217;Alg\u00e9rie, c&#8217;est-\u00e0-dire de l&#8217;organiser \u00e0 la fran\u00e7aise en se substituant d&#8217;une fa\u00e7on compl\u00e8te au gouvernement du Bey.<\/p>\n<p>Nous avons consult\u00e9 \u00e0 ce sujet tous ceux qui en Tunisie pouvaient, soit par leur situation personnelle, soit par leur valeur propre, \u00e9mettre une opinion autoris\u00e9e. Quand il s&#8217;agit d&#8217;appr\u00e9cier une chose qui demande des \u00e9tudes longues et une exp\u00e9rience approfondie, il serait par trop outrecuidant \u00e0 un voyageur de vouloir juger par ses propres yeux et trancher les questions sans se donner la peine de consulter personne.<\/p>\n<h4>L&#8217;annexion<\/h4>\n<p>Les partisans de l&#8217;annexion se rencontrent plut\u00f4t en Alg\u00e9rie qu&#8217;en Tunisie. Sauf quelques militaires, ils appartiennent presque tous \u00e0 la cat\u00e9gorie des politiciens. Les raisons qu&#8217;ils donnent sont plus vagues que pr\u00e9cises. Ils invoquent ces grands principes qu&#8217;on va toujours chercher pour remplacer les arguments qui font d\u00e9faut ; ils affirment que l&#8217;union d&#8217;administration emp\u00eachera les conflits entre la R\u00e9sidence et le Bardo, arr\u00eatera les man\u0153uvres des \u00e9trangers et confirmera officiellement aux yeux de l&#8217;Europe notre prise de possession.<\/p>\n<h4>Le protectorat<\/h4>\n<p>Les partisans du maintien du r\u00e9gime actuel ont deux avantages sur leurs contradicteurs.<\/p>\n<p>En premier lieu ils se recrutent parmi les hommes qui habitent le pays depuis longtemps et y occupent les fonctions les plus importantes, c&#8217;est-\u00e0-dire ceux qui connaissent le mieux la population ; parmi ceux qui ont dans la R\u00e9gence les plus gros int\u00e9r\u00eats, c&#8217;est-\u00e0-dire ceux qui plus que d&#8217;autres ont \u00e9t\u00e9 appel\u00e9s \u00e0 peser le pour et le contre ; enfin parmi ceux qui ont donn\u00e9 le plus de preuves de patriotisme et de d\u00e9vouement, soit \u00e0 la France, soit \u00e0 la Tunisie, c&#8217;est-\u00e0-dire ceux dont le t\u00e9moignage doit avoir le plus de valeur pour un juge d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9.<\/p>\n<p>En second lieu, leurs arguments sont clairs et pr\u00e9cis, si clairs et si pr\u00e9cis qu&#8217;il n&#8217;est besoin que de les reproduire sans les commenter.<\/p>\n<p>Les partisans du maintien du protectorat actuel, au moins pour un temps plus ou moins long, assurent :<\/p>\n<p>Que les budgets actuels de la Tunisie \u00e9tant absolument fictifs, c&#8217;est-\u00e0-dire ne reposant que sur une organisation fiscale que l&#8217;annexion ferait cesser ipso facto, la Tunisie qui actuellement ne co\u00fbte rien \u00e0 la France lui occasionnerait du jour o\u00f9 l&#8217;annexion serait proclam\u00e9e une d\u00e9pense, annuelle de 90 millions.<\/p>\n<p>Que la justice sommaire du Bey est la seule pratique dans ce pays, \u00e9tant donn\u00e9 sa religion, ses m\u0153urs et ses habitudes. Le jour o\u00f9 notre magistrature proc\u00e9duri\u00e8re voudrait se substituer \u00e0 la Th\u00e9mis tunisienne, si on veut nous permettre une m\u00e9taphore trop hardie, la s\u00e9curit\u00e9 dont on jouit actuellement dans la R\u00e9gence disparaitrait instantan\u00e9ment.<\/p>\n<p>Que l&#8217;annexion am\u00e8nerait en Tunisie une bande de politiciens fam\u00e9liques, et que ce que nous voyons de l&#8217;esp\u00e8ce en Alg\u00e9rie doit nous faire d\u00e9sirer de ne pas ajouter ces insectes malfaisants \u00e0 ceux qui existent d\u00e9j\u00e0.<\/p>\n<p>Que le gouvernement beylical \u00e9tant un gouvernement musulman met dans une certaine mesure la Tunisie \u00e0 l&#8217;abri de la guerre sainte, ce qui est bien \u00e0 consid\u00e9rer \u00e9tant donn\u00e9 les progr\u00e8s des Snoussya dans le monde musulman et les derniers \u00e9v\u00e9nements du Soudan.<\/p>\n<p>Enfin, que si la Tunisie \u00e9tait annex\u00e9e, comme il faudrait bien la placer sous le m\u00eame r\u00e9gime que l&#8217;Alg\u00e9rie, nous serions oblig\u00e9s de donner les droits de citoyens aux juifs. Il en r\u00e9sulterait qu&#8217;en nous ali\u00e9nant absolument les musulmans nous perdrions toute notre influence et que la colonisation serait tu\u00e9e avant d&#8217;avoir v\u00e9cu.<\/p>\n<p>Nous n&#8217;ajouterons qu&#8217;un mot \u00e0 cette s\u00e9rie d&#8217;arguments :<\/p>\n<p>Nous les avons pr\u00e9sent\u00e9s les uns apr\u00e8s les autres aux personnes qui paraissaient insister pour l&#8217;annexion imm\u00e9diate.<\/p>\n<p>Nous n&#8217;avons trouv\u00e9 personne qui put en r\u00e9futer un seul.<\/p>\n<p><strong><em>Auteur: Marc Fournel <\/em><\/strong><br \/>\n<strong><em>Extrait de son livre: La Tunisie &#8211; le christianisme &amp; l&#8217;Islam dans l&#8217;Afrique septentrionale &#8211; 1880<br \/>\n<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Source: https:\/\/gallica.bnf.fr &#8211; Biblioth\u00e8que nationale de France<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Nous avons montr\u00e9 que, comme nous l&#8217;apprend l&#8217;histoire et comme le confirme l&#8217;observation, la Tunisie a \u00e9t\u00e9 un des pays les plus fertiles et les plus riches du monde et qu&#8217;elle pourrait le redevenir. L\u2019administration Il s&#8217;agit maintenant de chercher quelles sont les causes qui ont amen\u00e9 sa d\u00e9cadence, qui ont emp\u00each\u00e9 et emp\u00eachent encore&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":2718,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[22],"tags":[117,114,100,101,115,116],"class_list":["post-2190","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-islamic-world","tag-117","tag-administration","tag-colonisation","tag-france","tag-impots","tag-protectorat"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2190","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=2190"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2190\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2716,"href":"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2190\/revisions\/2716"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/2718"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=2190"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=2190"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=2190"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}