{"id":2185,"date":"2019-01-17T08:58:40","date_gmt":"2019-01-17T08:58:40","guid":{"rendered":"https:\/\/rstheme.com\/products\/wordpress\/vulitin\/?p=2185"},"modified":"2020-10-14T23:00:54","modified_gmt":"2020-10-14T21:00:54","slug":"la-goulette-mahedia-gabes-kairouan-le-desert-en-1880","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/2019\/01\/17\/la-goulette-mahedia-gabes-kairouan-le-desert-en-1880\/","title":{"rendered":"LA GOULETTE, MAHEDIA, GAB\u00c8S, KAIROUAN, LE D\u00c9SERT en 1880"},"content":{"rendered":"<h4>La Tunisie<\/h4>\n<p>Nous avons racont\u00e9 ce que nous avons vu de la Tunisie, sous le rapport de ses productions, de l&#8217;avenir de sa colonisation, de ses habitants et de son gouvernement.<\/p>\n<p>Qu&#8217;il nous soit permis de dire quelques mots du pays lui-m\u00eame. Nous n&#8217;avons la pr\u00e9tention ni de remplacer un guide, ni de publier un trait\u00e9 de g\u00e9ographie, mais il peut \u00eatre utile cependant de raconter ce que sont les choses et les lieux. Presque tous les voyageurs qui arrivent en Tunisie d\u00e9barquent tout d&#8217;abord \u00e0 Tunis, ou pour mieux dire \u00e0 la Goulette.<\/p>\n<h4>La Goulette<\/h4>\n<p>La Goulette n&#8217;est pas le port de Tunis, par cette excellente raison que ce n&#8217;est pas un port du tout. Seulement Tunis \u00e9tant b\u00e2ti \u00e0 l&#8217;extr\u00e9mit\u00e9 d&#8217;un lac et la Goulette se trouvant \u00e0 l&#8217;autre extr\u00e9mit\u00e9 de ce m\u00eame lac du c\u00f4t\u00e9 de la mer, les navires s&#8217;arr\u00eatent en vue de la Goulette. L\u00e0 ils jettent l&#8217;ancre et des barques viennent chercher les voyageurs et les marchandises pour les conduire \u00e0 terre. La travers\u00e9e dure une demi-heure en moyenne, si le temps est passable ; le double, si le temps n&#8217;est pas bon. Quand le temps est r\u00e9solument mauvais, il faut parfois attendre une journ\u00e9e avant de pouvoir faire le trajet. C&#8217;est charmant.<\/p>\n<figure id=\"attachment_2729\" aria-describedby=\"caption-attachment-2729\" style=\"width: 400px\" class=\"wp-caption alignleft\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-2729\" src=\"http:\/\/mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2019\/01\/Tunisie-entr\u00e9e-du-canal-de-la-Goulette-Tunis-1912-300x207.jpeg\" alt=\"Tunisie , entr\u00e9e du canal de la Goulette, Tunis 1912\" width=\"400\" height=\"276\" srcset=\"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2019\/01\/Tunisie-entr\u00e9e-du-canal-de-la-Goulette-Tunis-1912-300x207.jpeg 300w, https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2019\/01\/Tunisie-entr\u00e9e-du-canal-de-la-Goulette-Tunis-1912-1024x706.jpeg 1024w, https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2019\/01\/Tunisie-entr\u00e9e-du-canal-de-la-Goulette-Tunis-1912-768x530.jpeg 768w, https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2019\/01\/Tunisie-entr\u00e9e-du-canal-de-la-Goulette-Tunis-1912.jpeg 1377w\" sizes=\"auto, (max-width: 400px) 100vw, 400px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-2729\" class=\"wp-caption-text\"><em>Tunisie , entr\u00e9e du canal de la Goulette, Tunis 1912<\/em><\/figcaption><\/figure>\n<p>La Goulette est un faubourg de Tunis. Il y a beaucoup de cabarets, quelques maisons et des \u00e9tablissements de bains de mer. A quelque distance se trouve un h\u00f4pital militaire fran\u00e7ais. Si on d\u00e9barque un samedi, les rues sont pleines de ces masses g\u00e9latineuses en culottes collantes et en bonnet dor\u00e9 et pointu, qui repr\u00e9sentent les juives tunisiennes. On ne se figure pas \u00e0 quel degr\u00e9 d&#8217;horreur certains entra\u00eenements de nourriture et de repos peuvent r\u00e9duire des femmes qui, dans d&#8217;autres conditions, auraient peut-\u00eatre conserv\u00e9es des formes humaines, mais qui sont r\u00e9duites \u00e0 n&#8217;\u00eatre plus que des monstres hideux qu&#8217;on ne voudrait m\u00eame pas exhiber dans les baraques de nos f\u00eates foraines.<\/p>\n<p>La Goulette est r\u00e9unie \u00e0 Tunis par un chemin de fer qui appartient \u00e0 une compagnie italienne. On se souvient que cette voie ferr\u00e9e acquit un jour une importance presque diplomatique. La France et l&#8217;Italie s&#8217;en disputaient la possession. L&#8217;Italie, ou peut-\u00eatre seulement des Italiens, l&#8217;emport\u00e8rent. A en juger par le trafic, on peut se demander s&#8217;ils ont fait une bonne affaire.<\/p>\n<p>Dans son trajet de la Goulette \u00e0 Tunis, le chemin de fer fait un d\u00e9tour pour desservir la station de La Marsa, r\u00e9sidence du Bey et, en \u00e9t\u00e9, des riches Tunisiens, situ\u00e9e au bord de la mer, dans un s\u00eete bois\u00e9 et charmant.<\/p>\n<p>Il est d&#8217;usage en Tunisie que le Bey, quand il arrive au pouvoir, s&#8217;installe dans une autre r\u00e9sidence que celle qu&#8217;habitait son pr\u00e9d\u00e9cesseur. Si Sadock r\u00e9sidait au palais du Bardo, le Bey actuel habite La Marsa et ne se rend au Bardo qu&#8217;une fois par semaine pour y rendre la justice. Il vit l\u00e0 tr\u00e8s tranquille avec son harem assez nombreux, dit-on, et ses enfants.<\/p>\n<figure id=\"attachment_2737\" aria-describedby=\"caption-attachment-2737\" style=\"width: 209px\" class=\"wp-caption alignleft\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-2737\" src=\"http:\/\/mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2019\/01\/Tunisie-Carthage-Chapelle-St-Louis-209x300.jpeg\" alt=\"Tunisie , Carthage, Chapelle St Louis\" width=\"209\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2019\/01\/Tunisie-Carthage-Chapelle-St-Louis-209x300.jpeg 209w, https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2019\/01\/Tunisie-Carthage-Chapelle-St-Louis-714x1024.jpeg 714w, https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2019\/01\/Tunisie-Carthage-Chapelle-St-Louis-768x1101.jpeg 768w, https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2019\/01\/Tunisie-Carthage-Chapelle-St-Louis.jpeg 946w\" sizes=\"auto, (max-width: 209px) 100vw, 209px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-2737\" class=\"wp-caption-text\"><em>Tunisie , Carthage, Chapelle St Louis<\/em><\/figcaption><\/figure>\n<p>A La Marsa habite \u00e9galement le cardinal Lavigerie qui a fait construire, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de sa maison, une r\u00e9sidence pour son coadjuteur \u00e0 l&#8217;archev\u00each\u00e9 de Carthage, \u00e0 l&#8217;endroit m\u00eame o\u00f9 s&#8217;\u00e9levait la vieille ville ph\u00e9nicienne et \u00e0 une petite distance du tombeau de saint Louis et du s\u00e9minaire des P\u00e8res Blancs, les d\u00e9vou\u00e9s missionnaires du christianisme dans l&#8217;Afrique centrale.<\/p>\n<p>Il faut trois quarts d&#8217;heure environ pour aller de la Goulette \u00e0 Tunis. La gare de Tunis est situ\u00e9e dans le nouveau quartier europ\u00e9en, dit de la Marine, et qui s&#8217;\u00e9tend des anciens remparts de la ville aux bords de l&#8217;\u00e9tang naus\u00e9abond et mar\u00e9cageux que suit la voie ferr\u00e9e durant son parcours.<\/p>\n<p>Le lac de Tunis est une sentine. Depuis des si\u00e8cles les d\u00e9jections de toute nature s&#8217;y sont accumul\u00e9es de telle sorte qu&#8217;elles sont arriv\u00e9es \u00e0 le combler en partie. Sur certains points il n&#8217;a que quelques centim\u00e8tres de profondeur et nulle part il ne pourrait porter un gros bateau. Sur ses bords se pressent des quantit\u00e9s innombrables d&#8217;oiseaux d&#8217;eau, parmi lesquels on remarque les fameux flamands roses dont les gourmets romains faisaient tant de cas. Par de certains jours de chaleur il s&#8217;exhale de son sein des miasmes&#8221; infects rappelant que ses profondeurs contiennent des quantit\u00e9s incommensurables d&#8217;immondices sans nom. Du fond de ce r\u00e9cipient pestilentiel, quarante si\u00e8cles d&#8217;ordures vous asphyxient.<\/p>\n<p>Trop d&#8217;auteurs ont fait conna\u00eetre Tunis au point de vue pittoresque pour que dans un ouvrage qui n&#8217;a rien de descriptif nous voulions en faire le tableau. La ville ne renferme aucun monument moderne et les quelques constructions curieuses qu&#8217;on rencontre dans la portion habit\u00e9e par les indig\u00e8nes ressemblent \u00e0 toutes celles que les voyageurs ont pu visiter en Alg\u00e9rie ou en Egypte.<\/p>\n<figure id=\"attachment_2739\" aria-describedby=\"caption-attachment-2739\" style=\"width: 410px\" class=\"wp-caption alignright\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-2739\" src=\"http:\/\/mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2019\/01\/Tunisie-maisons-dArabes-riches-et-mosqu\u00e9e-210x300.jpeg\" alt=\"Tunisie , maisons d'Arabes riches et mosqu\u00e9e\" width=\"410\" height=\"585\" srcset=\"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2019\/01\/Tunisie-maisons-dArabes-riches-et-mosqu\u00e9e-210x300.jpeg 210w, https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2019\/01\/Tunisie-maisons-dArabes-riches-et-mosqu\u00e9e-717x1024.jpeg 717w, https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2019\/01\/Tunisie-maisons-dArabes-riches-et-mosqu\u00e9e-768x1097.jpeg 768w, https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2019\/01\/Tunisie-maisons-dArabes-riches-et-mosqu\u00e9e.jpeg 958w\" sizes=\"auto, (max-width: 410px) 100vw, 410px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-2739\" class=\"wp-caption-text\"><em>Tunisie , maisons d&#8217;Arabes riches et mosqu\u00e9e<\/em><\/figcaption><\/figure>\n<p>On assure que quelques mosqu\u00e9es sont int\u00e9ressantes \u00e0 \u00e9tudier, mais l&#8217;entr\u00e9e en est interdite aux giaours. L&#8217;ancien palais du souverain, le Dar el Bey, offre un certain aspect, et quelques casernes comme celle dite du \u00ab Premier Tunisien \u00bb occup\u00e9e par le quatri\u00e8me r\u00e9giment de zouaves pr\u00e9sentent une physionomie pittoresque.<\/p>\n<p>Ce qui constitue le c\u00f4t\u00e9 original de Tunis, c&#8217;est la partie commer\u00e7ante de la ville, ce qu&#8217;on appelle les Souk.<\/p>\n<p>Les Souk ou march\u00e9s sont \u00e0 proprement parler un assemblage de boutiques rang\u00e9es par nature de commerce. Dans un coin se trouvent tous les tailleurs, dans un autre, tous les marchands de <em>checchias<\/em>, dans un troisi\u00e8me, les fabricants de babouches, dans un quatri\u00e8me, les bijoutiers, plus loin les marchands de selles et de brides. Enfin tous les commerces organis\u00e9s en cat\u00e9gories comme il en \u00e9tait jadis dans nos villes europ\u00e9ennes.<\/p>\n<p>Il n&#8217;est qu&#8217;un seul commerce qui \u00e0 Tunis n&#8217;ait pas de quartier sp\u00e9cial, un commerce qu&#8217;on rencontre partout, dans toutes les rues et presque dans toutes les maisons, c&#8217;est celui des vieilles chaussures. Il semble que les souliers \u00e9cul\u00e9s, les bottes martyres, les brodequins avari\u00e9s se soient donn\u00e9 rendez-vous dans la capitale de la Tunisie. Des savetiers \u00e0 faire r\u00eaver Goya les prennent, les tournent, les retournent, les coupent et les recoupent, ajoutant de petits b\u00e9quets \u00e0 l&#8217;une, enlevant les talons ou les quartiers \u00e0 l&#8217;autre, feuilletant les semelles, ajustant un clou ou une ficelle, se livrant \u00e0 des travaux de patience et \u00e0 des prodiges de combinaison. On ne comprend pas en voyant tant de gens occup\u00e9s \u00e0 r\u00e9tamer les vieux souliers 4u&#8217;il puisse y en avoir qui gagnent leur vie \u00e0 vendre de la chaussure neuve.<\/p>\n<p>Le plus curieux c&#8217;est que dans le peuple de la ville et surtout celui de la campagne le plus grand nombre marche ordinairement pieds nus. Ceux qui sont chauss\u00e9s ne le sont m\u00eame qu&#8217;\u00e0 moiti\u00e9. Ils portent ce qu&#8217;on nomme des babouches, c&#8217;est-\u00e0-dire des pantoufles sans quartier, g\u00e9n\u00e9ralement trop larges et qu&#8217;un seul moment de distraction fait divorcer d&#8217;avec le pied qui s&#8217;y loge. C&#8217;est un spectacle curieux que de voir marcher un Tunisien avec ses babouches, quand il a plu deux jours de suite et que les rues sont transform\u00e9es en un mar\u00e9cage naus\u00e9abond et poisseux dans lequel il faudrait des bottes d&#8217;\u00e9goutier pour pouvoir circuler sans h\u00e9sitation.<\/p>\n<figure id=\"attachment_2744\" aria-describedby=\"caption-attachment-2744\" style=\"width: 600px\" class=\"wp-caption alignright\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-2744\" src=\"http:\/\/mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2019\/01\/Tunis-Mosqu\u00e9e-Ez-zeitouna-dans-le-souk-des-marchands-de-grains-300x211.jpeg\" alt=\"Tunis, Mosqu\u00e9e Ez-zeitouna dans le souk des marchands de grains\" width=\"600\" height=\"421\" srcset=\"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2019\/01\/Tunis-Mosqu\u00e9e-Ez-zeitouna-dans-le-souk-des-marchands-de-grains-300x211.jpeg 300w, https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2019\/01\/Tunis-Mosqu\u00e9e-Ez-zeitouna-dans-le-souk-des-marchands-de-grains-1024x719.jpeg 1024w, https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2019\/01\/Tunis-Mosqu\u00e9e-Ez-zeitouna-dans-le-souk-des-marchands-de-grains-768x539.jpeg 768w, https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2019\/01\/Tunis-Mosqu\u00e9e-Ez-zeitouna-dans-le-souk-des-marchands-de-grains.jpeg 1365w\" sizes=\"auto, (max-width: 600px) 100vw, 600px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-2744\" class=\"wp-caption-text\"><em>Tunis, le c\u00f4t\u00e9 arri\u00e8re de la Mosqu\u00e9e Ez-zeitouna dans le souk des marchands de grains<\/em><\/figcaption><\/figure>\n<p>Ces souks repr\u00e9sentent un v\u00e9ritable labyrinthe dans lequel il faut absolument \u00e0 l&#8217;\u00e9tranger un guide pour se reconna\u00eetre. Toutes ces petites rues, larges de deux m\u00e8tres cinquante environ, cribl\u00e9es d&#8217;impasses, sont encombr\u00e9es toute la journ\u00e9e par une foule grouillante. A chaque pas un \u00e2ne infinit\u00e9simal portant sur son arri\u00e8re-train un cavalier qui p\u00e8se trois fois autant que lui, s&#8217;avance en trottinant ; une voiture du pays attel\u00e9e d&#8217;un mulet cherche \u00e0 se frayer un passage ou quelque b\u00e9douin du sud marche gravement suivi de son chameau \u00e0 l&#8217;air stupide et lance \u00e0 chaque tournant l&#8217;exclamation gutturale <em>barr&#8221; hah<\/em> pour se faire ouvrir un passage.<\/p>\n<p>Et sur tout cela un soleil resplendissant qui dore si bien ce qu&#8217;il \u00e9claire que les masures vous semblent pittoresques et les haillons \u00e0 vermine font encore certaine figure. Si par hasard, au d\u00e9tour de quelque rue sombre, vous voyez appara\u00eetre, scintillant sous la lumi\u00e8re, le portail de quelque mosqu\u00e9e, vous vous sentez bien dans un pays musulman et vous r\u00eavez \u00e0 l&#8217;Orient quand un petit soldat en pantalon rouge, portant \u00e0 la main une pile de gamelles, vient vous arracher \u00e0 l&#8217;id\u00e9al pour vous rappeler \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<p>Ce qui est plus r\u00e9aliste que tout le reste, c&#8217;est l&#8217;affreuse puanteur qui r\u00e8gne partout, qui domine partout, dans la vieille ville encore moins que dans la nouvelle, mais il faut d\u00e9j\u00e0 avoir l&#8217;odorat acclimat\u00e9 pour faire la diff\u00e9rence. De chaque bouche d&#8217;\u00e9gout ou soi-disant telle, s&#8217;\u00e9l\u00e8ve une vapeur terrible telle que jamais on n&#8217;en a senti la pareille en Europe et qu&#8217;on pense n&#8217;en jamais rencontrer de semblable avant d&#8217;\u00eatre all\u00e9 \u00e0 Kairouan. Cette odeur est quasi visible, elle obscurcit le ciel, elle est presque sensible, elle p\u00e8se sur vos \u00e9paules, elle corrode tout ; dans certains quartiers, vers les bords du lac, on ne peut pas conserver de l&#8217;argenterie ; sous l&#8217;influence constante de l&#8217;acide sulfhydrique qui se d\u00e9gage de cette masse d&#8217;ordures, elle se couvre d&#8217;une patine noire qui r\u00e9siste \u00e0 tous les nettoyages.<\/p>\n<figure id=\"attachment_2750\" aria-describedby=\"caption-attachment-2750\" style=\"width: 600px\" class=\"wp-caption alignleft\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-2750\" src=\"http:\/\/mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2019\/01\/Caf\u00e9-\u00e0-tunis-300x207.jpeg\" alt=\"Caf\u00e9 \u00e0 tunis\" width=\"600\" height=\"415\" srcset=\"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2019\/01\/Caf\u00e9-\u00e0-tunis-300x207.jpeg 300w, https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2019\/01\/Caf\u00e9-\u00e0-tunis-1024x708.jpeg 1024w, https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2019\/01\/Caf\u00e9-\u00e0-tunis-768x531.jpeg 768w, https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2019\/01\/Caf\u00e9-\u00e0-tunis.jpeg 1374w\" sizes=\"auto, (max-width: 600px) 100vw, 600px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-2750\" class=\"wp-caption-text\"><em>Caf\u00e9 \u00e0 tunis<\/em><\/figcaption><\/figure>\n<p>Cette odeur est telle qu&#8217;elle domine les parfums. Dans le <em>Souk el-Attarin<\/em>, o\u00f9 se vendent les essences et dans lequel les marchands vous donnent, sous des noms divers et \u00e0 des prix vari\u00e9s, l&#8217;\u00e9ternelle essence de G\u00e9ranium qui constitue la base de tous leurs produits ; l&#8217;odeur terrible efface toutes les autres, les \u00e9crase et ne se m\u00e9lange \u00e0 elles que pour former un ensemble encore plus \u00e9pouvantable. On resterait cependant de longues heures dans ce souk des essences \u00e0 voir les marchands, en g\u00e9n\u00e9ral de beaux jeunes gens richement v\u00eatus, d&#8217;une propret\u00e9 exquise, accroupis dans leurs petites boutiques garnies de tapis, bourr\u00e9es de flacons et devant lesquelles sont de grands bassins de cuivre pleins de feuilles de henn\u00e9 pour la teinture des ongles et de la paume de la main chez les femmes. Vous vous approchez, ils d\u00e9bouchent toutes leurs petites fioles et vous les pr\u00e9sentent avec un sourire. Quand, apr\u00e8s en avoir senti une douzaine, incapable de distinguer l&#8217;ammoniaque du patchouli, vous vous d\u00e9cidez \u00e0 faire un choix, le marchand, toujours souriant, abandonne un instant sa cigarette, prend une petite pipette en verre dans laquelle il aspire quelques gouttes de sa mixture, les fait couler dans un petit flacon de cristal dor\u00e9 fabriqu\u00e9 en Allemagne, bouche, cachette avec de la cire d&#8217;Espagne, enveloppe, recachette, et vous tend le paquet avec un nouveau sourire, en pronon\u00e7ant quelques mots inintelligibles. \u00ab C&#8217;est cinq francs \u00bb traduit votre interpr\u00e8te : vous payez et vous vous sauvez ahuri et presque gris\u00e9 par ces odeurs violentes m\u00eal\u00e9es \u00e0 cette odeur g\u00e9n\u00e9rale qui rappelle singuli\u00e8rement celle d&#8217;un h\u00f4pital de chol\u00e9riques.<\/p>\n<p>Ces petits magasins o\u00f9 se tiennent les marchands des Souk n&#8217;occupent pas vingt m\u00e8tres carr\u00e9s. Leur loyer est, para\u00eet-il, tr\u00e8s cher ; les riches Tunisiens auxquels ils appartiennent les louent \u00e0 la semaine et se font payer rigoureusement. Aussi, dans cet \u00e9troit espace le marchand y installe tout ce qu&#8217;il poss\u00e8de ses marchandises et sa famille, ses provisions et ses enfants. Il y mange, il y couche, il s&#8217;y incruste, et si le quartier ne br\u00fble pas, son commerce s&#8217;y perp\u00e9tuera jusqu&#8217;au jugement dernier.<\/p>\n<p>En dehors de ces magasins, qui ont surtout de l&#8217;Orient la d\u00e9coration ext\u00e9rieure et les allures du n\u00e9gociant, on ne voit dans la plupart des boutiques o\u00f9 se vendent les objets usuels que des rebuts de l&#8217;industrie europ\u00e9enne. Je ne crois pas que nos produits soient de nature \u00e0 tenter beaucoup des gens qui n&#8217;ont pas les m\u00eames besoins que nous et auxquels nous ne sommes encore arriv\u00e9s, en fait de vices, \u00e0 inculquer que l&#8217;ivrognerie. Mais, \u00e0 coup s\u00fbr, ce ne sont pas les produits europ\u00e9ens qu&#8217;on trouve dans les magasins de Tunis qui doivent donner aux habitants une haute opinion des manufactures europ\u00e9ennes. Enfin, peut-\u00eatre tout cela changera-t-il par la suite des temps.<\/p>\n<p>Mais nous ne voulons ni ne pourrions faire un tableau pittoresque de Tunis et de ses environs. Le cadre de notre travail ne comporte pas autant de d\u00e9tails, et d&#8217;ailleurs la description de Tunis a \u00e9t\u00e9 faite et trop bien faite pour que nous puissions y revenir. Bornons-nous \u00e0 ce que nous venons de raconter, emport\u00e9s un peu par le souvenir de nos impressions, et consid\u00e9rons l&#8217;ensemble du pays.<\/p>\n<p>On peut diviser la Tunisie en trois parties bien distinctes : les c\u00f4tes, l&#8217;int\u00e9rieur de la R\u00e9gence et le d\u00e9sert qui est particuli\u00e8rement au sud, bien que dans l&#8217;int\u00e9rieur il y ait de vastes espaces qui puissent parfaitement \u00eatre qualifi\u00e9s de d\u00e9serts et que les Arabes appellent <em>fiafi<\/em>, c&#8217;est-\u00e0-dire le d\u00e9sert habitable par opposition au d\u00e9sert khela qui ne peut \u00eatre que travers\u00e9.<\/p>\n<h4>La c\u00f4te<\/h4>\n<p>La c\u00f4te tunisienne ne compte qu&#8217;un port important, et ce port n&#8217;existe pas ; c&#8217;est celui de Bizerte. Le jour o\u00f9 le gouvernement fran\u00e7ais aura compris que les colonies ont fait leur temps pour les puissances europ\u00e9ennes, il mettra tous ses soins et tout notre argent \u00e0 am\u00e9liorer la France africaine. Ce jour-l\u00e0 il \u00e9tablira \u00e0 Bizerte un port qui sera le premier de l&#8217;Afrique, dans lequel notre flotte militaire sera \u00e0 l&#8217;aise et en s\u00fbret\u00e9 et, avec un porta Carthage pour le service de Tunis, il aura assur\u00e9 la prosp\u00e9rit\u00e9 de toute la c\u00f4te septentrionale de la Tunisie.<\/p>\n<figure id=\"attachment_2742\" aria-describedby=\"caption-attachment-2742\" style=\"width: 500px\" class=\"wp-caption alignleft\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-2742\" src=\"http:\/\/mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2019\/01\/Bizerte-le-vieux-port-300x204.jpeg\" alt=\"Bizerte, le vieux port\" width=\"500\" height=\"339\" srcset=\"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2019\/01\/Bizerte-le-vieux-port-300x204.jpeg 300w, https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2019\/01\/Bizerte-le-vieux-port-1024x695.jpeg 1024w, https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2019\/01\/Bizerte-le-vieux-port-768x521.jpeg 768w, https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2019\/01\/Bizerte-le-vieux-port.jpeg 1400w\" sizes=\"auto, (max-width: 500px) 100vw, 500px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-2742\" class=\"wp-caption-text\"><em>Bizerte, le vieux port<\/em><\/figcaption><\/figure>\n<p>Nous ne voulons m\u00eame pas examiner ici le projet de cr\u00e9er un chenal dans la mer d&#8217;ordures au bout de laquelle est b\u00e2ti Tunis, afin de cr\u00e9er un port devant la ville. Pour mettre ce projet \u00e0 n\u00e9ant, il suffira d&#8217;ins\u00e9rer dans le cahier des charges une clause obligeant les entrepreneurs et les ing\u00e9nieurs \u00e0 r\u00e9sider sur les lieux m\u00eames pendant la dur\u00e9e des travaux. Au bout de deux mois il ne resterait plus personne, ceux qui auraient \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 la mort se seraient enfuis.<\/p>\n<p>Sur la c\u00f4te orientale, les villes principales sont Sousse, Monastir, Mah\u00e9dia, Sfax, Gab\u00e8s et Djerbah qui est le point terminus des \u00e9chelles de la Tunisie.<\/p>\n<p>Ces villes sont appel\u00e9es \u00e0 devenir plus tard des centres de commerce importants. Pour cela il faut deux choses. La premi\u00e8re, nous l&#8217;avons d\u00e9j\u00e0 fait conna\u00eetre, c&#8217;est une administration intelligente ; la seconde, ce sont des travaux qui permettent aux navires d&#8217;aborder. .<\/p>\n<p>La premi\u00e8re de ces deux consid\u00e9rations arrivera quand il plaira \u00e0 Dieu. Cette formule musulmane est certainement la seule qu&#8217;on puisse employer en cette circonstance, et nous ne pouvons que souhaiter que cette heureuse chance se r\u00e9alise promptement.<\/p>\n<p>La seconde viendra peut-\u00eatre plus t\u00f4t que la premi\u00e8re. L&#8217;administration des ponts et chauss\u00e9es et celle de la marine font ex\u00e9cuter des travaux importants. Bien que ces travaux soient conduits avec la sage lenteur qui caract\u00e9rise les \u0153uvres de ce genre, on peut esp\u00e9rer les voir termin\u00e9s dans un d\u00e9lai relativement rapproch\u00e9, et on verra quelles en seront les cons\u00e9quences bienfaisantes.<\/p>\n<p>Pour le moment, l&#8217;abordage n&#8217;est pas plus facile dans les ports que nous venons de citer qu&#8217;\u00e0 la Goulette. La plupart du temps, les b\u00e2timents \u00e0 vapeur sont oblig\u00e9s de mouiller \u00e0 des distances consid\u00e9rables de la c\u00f4te, et on peut juger des difficult\u00e9s mat\u00e9rielles et des d\u00e9penses consid\u00e9rables qu&#8217;entra\u00eenent, dans de pareilles conditions, l&#8217;embarquement et le d\u00e9barquement des marchandises et m\u00eame des passagers.<\/p>\n<h4>Sousse<\/h4>\n<p>C&#8217;est un spectacle vraiment charmant que pr\u00e9sente l&#8217;arriv\u00e9e par mer, dans une ville arabe comme Sousse, par exemple. Une masse de maisons d&#8217;une blancheur \u00e9clatante, entour\u00e9e de vieux remparts cr\u00e9nel\u00e9s aussi blancs que les maisons ; parmi les minarets quelques palmiers tranchent vivement sur un fond \u00e9clatant, et tout autour de la ville des masses d&#8217;oliviers au feuillage vigoureux font ressortir les teintes crues des premiers plans.<\/p>\n<p>Une fois d\u00e9barqu\u00e9s, l&#8217;impression n&#8217;est plus aussi favorable. Les maisons sont bien toujours blanches \u00e0 l&#8217;ext\u00e9rieur, mais l&#8217;int\u00e9rieur est atrocement sale ; les rues sont impraticables et pleines d&#8217;ordures, la poussi\u00e8re s&#8217;il fait beau, la boue s&#8217;il fait mauvais, y rendent la circulation difficile, partout des mares f\u00e9tides et une odeur d\u00e9sagr\u00e9able. Sousse, comme Sfax, comme Gab\u00e8s, est seulement d&#8217;un grand effet d\u00e9coratif. Une autre raison, qui n&#8217;est peut-\u00eatre pas sans avoir quelque influence sur les impressions des voyageurs, est que l&#8217;unique h\u00f4tel qu&#8217;on y trouve ne rappelle pas, m\u00eame de tr\u00e8s loin, le confortable des h\u00f4tels suisses, et nous estimons que ce serait une grave imprudence pour un jeune m\u00e9nage d&#8217;aller passer sa lune de miel en Tunisie.<\/p>\n<p>Cependant, comme nous l&#8217;avons dit dans un chapitre pr\u00e9c\u00e9dent, Sousse est une ville appel\u00e9e \u00e0 un brillant avenir, si les \u00e9v\u00e9nements politiques n&#8217;y mettent pas obstacle. Son commerce en grains et en huile, prend chaque jour une extension plus consid\u00e9rable. L&#8217;industrie a des tendances \u00e0 s&#8217;y porter et cette ville, qui est d\u00e9j\u00e0 le port le plus important de la Tunisie, deviendra, dans quelques ann\u00e9es, une place de premier ordre pour le commerce d&#8217;exportation.<\/p>\n<p>La garnison de Sousse est install\u00e9e en dehors des remparts, dans un camp dont les baraques s&#8217;alignent sur un petit mamelon qui domine la mer. Ce camp est occup\u00e9 par des tirailleurs alg\u00e9riens, dont l&#8217;\u00e9l\u00e9gant uniforme s&#8217;allie d&#8217;une fa\u00e7on parfaite avec l&#8217;ensemble du paysage et pr\u00e9sente une perspective infiniment pittoresque.<\/p>\n<p>Sousse est r\u00e9uni \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur, c&#8217;est-\u00e0-dire \u00e0 Kairouan, comme nous l&#8217;avons d\u00e9j\u00e0 dit, par un petit chemin de fer \u00e0 traction de chevaux organis\u00e9 par le grand constructeur de ces sortes de voies de communication, M. Decauville.<\/p>\n<p>Aux premiers jours de l&#8217;occupation, quand les journaux annonc\u00e8rent en France que le gouvernement organisait en Tunisie un chemin de fer Decauville, ce fut un succ\u00e8s d&#8217;hilarit\u00e9. Comme les gens qui en parlaient n&#8217;avaient pas la moindre notion du pays, ils eurent beau jeu pour s&#8217;amuser en entassant leurs fantaisies sur des hypoth\u00e8ses. Quel que soit l&#8217;esprit ou ce qu&#8217;on appelle ainsi, qui a \u00e9t\u00e9 d\u00e9pens\u00e9 \u00e0 cette occasion, nous devons reconna\u00eetre que les plaisantins avaient tort, que l&#8217;id\u00e9e \u00e9tait bonne et qu&#8217;elle rendra certainement plus tard de grands services par l&#8217;exemple qu&#8217;elle a donn\u00e9. C&#8217;est chose rare en France, sous tous les r\u00e9gimes, que l&#8217;administration, cette impeccable routini\u00e8re, ait une id\u00e9e neuve et pratique, aussi sommes-nous heureux de constater, en cette occurrence, une exception, qui en Tunisie plus qu&#8217;ailleurs est confirm\u00e9e par la r\u00e8gle, selon les formules de la grammaire.<\/p>\n<p>Malheureusement, car comme dans les Faux Bonshommes, il y a toujours un \u00ab malheureusement \u00bb, ce petit chemin de fer ne rend pas tous les services qu&#8217;on en pourrait attendre. Il fonctionne bien, est convenablement entretenu, mais comme il se trouve sous la direction absolue du G\u00e9nie militaire, il reste exclusivement affect\u00e9 au service de l&#8217;arm\u00e9e et des quelques personnes que l&#8217;autorit\u00e9 militaire admet \u00e0 y prendre place. Il faut rendre cette justice \u00e0 ladite autorit\u00e9 en constatant qu&#8217;elle fait toujours preuve en cette occasion d&#8217;une g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 et d&#8217;une obligeance sans bornes, mais tout en lui reconnaissant des qualit\u00e9s que moins que personne ne nous aurait le droit de contester, il nous sera permis d&#8217;exprimer le d\u00e9sir qu&#8217;un jour vienne o\u00f9, sous sa haute surveillance, le tramway de Sousse \u00e0 Kairouan puisse \u00eatre livr\u00e9 au public avec la garantie d&#8217;un service r\u00e9gulier. Il ne faut pas oublier que le mot r\u00e9gulier est pris dans son acceptation tunisienne, qui n&#8217;est pas tout \u00e0 fait la m\u00eame que celle que l&#8217;on entend habituellement en France.<\/p>\n<h4>De Sousse Kairouan<\/h4>\n<p>Tel qu&#8217;il est, ce petit chemin de fer rend de tr\u00e8s grands services. Il est men\u00e9 en poste par deux chevaux du train qui tirent sans trop de fatigue une sorte de wagon am\u00e9ricain couvert et garni sur les c\u00f4t\u00e9s d&#8217;\u00e9pais rideaux de toile, que le G\u00e9nie militaire a baptis\u00e9 du nom de plateforme. Il y a quatre relais de Sousse \u00e0 Kairouan. Le plus important est \u00e0 Sidi el Hani o\u00f9 est install\u00e9 un poste de chasseurs d&#8217;Afrique plac\u00e9 au milieu du d\u00e9sert, mais d&#8217;un d\u00e9sert qui se transformera quelque jour en une v\u00e9ritable Beauce africaine, \u00e0 quelques centaines de m\u00e8tres de la Sebkha de Sidi el Hani.<\/p>\n<h4>Les Chott<\/h4>\n<p>Le mot Sebkha a en Tunisie la m\u00eame signification que celui de Chott, beaucoup plus connu en France et en Alg\u00e9rie. Les Chott ou Sebkha sont des lacs sal\u00e9s \u00e0 demi-combl\u00e9s par les sables du d\u00e9sert apport\u00e9s par le vent et qui occupent une partie consid\u00e9rable de la limite du d\u00e9sert r\u00e9el, du Ghoud, sur les terrains habitables, au sud de la Tunisie et de l&#8217;Alg\u00e9rie orientale.<\/p>\n<p>Depuis Virlet d&#8217;Aoust qui, vers 1845, devan\u00e7ant de quarante ans le commandant Roudaire, avait song\u00e9 \u00e0 faire un lac du Sahara, on a fait beaucoup d&#8217;hypoth\u00e8ses sur les Chott. Nous ne les r\u00e9\u00e9diterons pas et surtout nous n&#8217;en ajouterons pas de nouvelles. Nous nous bornerons \u00e0 \u00e9mettre le v\u0153u que les gens qui veulent \u00e9crire \u00e0 ce sujet, se croient oblig\u00e9s d&#8217;aller passer seulement un mois dans le pays. Tout le monde y gagnera. Ils en sauront davantage et parleront moins.<\/p>\n<p>La Sebkha de Sidi el Hani est d&#8217;une \u00e9tendue consid\u00e9rable, mais elle n&#8217;a pas l&#8217;importance du grand chott du sud, le Chott el Djerid qui servait autrefois au passage des caravanes et qui conserve dans son sein, outre des tr\u00e9sors inconnus, le secret de drames dont personne n&#8217;est venu r\u00e9v\u00e9ler les d\u00e9tails.<\/p>\n<p>Ce chott qui s&#8217;\u00e9tend de Kris \u00e0 Fetuassa tire son nom d&#8217;une habitude des guides qui y conduisent les voyageurs. Pour retrouver leur chemin sur la cro\u00fbte de sel et de sable durci en dehors de laquelle se trouve un ab\u00eeme dont on ne conna\u00eet souvent pas la profondeur, ces guides marquent la route [par des cailloux ou des morceaux de bois. Or, les branches de dattier se nomment djerid en arabe et c&#8217;est de cet usage que vient le nom du chott.<\/p>\n<p>Il est arriv\u00e9 souvent qu&#8217;en suivant ces routes \u00e9troites, trac\u00e9es entre deux morts et qui n&#8217;ont parfois que quelques d\u00e9cim\u00e8tres de large, des caravanes enti\u00e8res ont disparu. On le comprendra quand on saura que dans ces passages difficiles les chameaux d\u00e9j\u00e0 habitu\u00e9s d&#8217;ailleurs \u00e0 se suivre en ligne exacte sont attach\u00e9s les uns aux autres et marchent en aveugles sans s&#8217;inqui\u00e9ter des obstacles.<\/p>\n<p>Quand un chameau est perdu, toute la caravane est perdue dans ces passages terribles o\u00f9 les musulmans ne s&#8217;aventurent jamais sans avoir invoqu\u00e9 l&#8217;aide de Dieu et r\u00e9cit\u00e9 la sainte Fatha, le premier chapitre du Koran qu&#8217;ils appellent <em>El-Sourat el-Kafiy\u00e8<\/em>, celui qui peut au besoin remplacer tous les autres et qui est ainsi con\u00e7u :<\/p>\n<ul style=\"list-style-type: circle;\">\n<li>\u00ab Louange \u00e0 Dieu, ma\u00eetre de l&#8217;univers, le cl\u00e9ment, le mis\u00e9ricordieux,<\/li>\n<li>\u00ab Souverain au jour du jugement,<\/li>\n<li>\u00ab C&#8217;est toi que nous adorons ; c&#8217;est toi dont nous implorons l&#8217;assistance.<\/li>\n<li>\u00ab Dirige-nous dans le droit sentier,<\/li>\n<li>\u00ab Dans le sentier que tu as \u00e9clair\u00e9,<\/li>\n<li>\u00ab Et non dans celui de ceux qui ont encouru ta col\u00e8re ni de ceux qui s&#8217;\u00e9garent.<\/li>\n<li>\u00ab Amen. \u00bb<\/li>\n<\/ul>\n<p>C&#8217;est un spectacle solennel que celui qu&#8217;offrent tous ces hommes s&#8217;agenouillant avant de traverser un p\u00e9ril supr\u00eame pour invoquer l&#8217;appui du Cr\u00e9ateur. (Jette foi persistante et qui ne craint jamais de s&#8217;affirmer chez les musulmans nous para\u00eet avoir \u00e9t\u00e9 un peu trop trait\u00e9e de quantit\u00e9 n\u00e9gligeable par les Europ\u00e9ens sceptiques. Dieu veuille que l&#8217;avenir ne nous r\u00e9serve pas quelque le\u00e7on \u00e0 ce sujet.<\/p>\n<p>Aujourd&#8217;hui les caravanes ne traversent plus le Chott el Djerid, les d\u00e9pr\u00e9dations des Touaregs et les modifications apport\u00e9es au commerce int\u00e9rieur qui s&#8217;est divis\u00e9 dans ses directions vers le Maroc et la Tripolitaine ont chang\u00e9 les itin\u00e9raires des convois de marchandises.<\/p>\n<p>Mais nous voil\u00e0 bien loin de la Sebkha de Sidi et Hani et du chemin de fer Decauville : revenons \u00e0 l&#8217;un et \u00e0 l&#8217;autre pour faire observer la sensation singuli\u00e8re qu&#8217;\u00e9prouve un \u00e9tranger au milieu de cette plaine, plate comme la mer, termin\u00e9e comme elle de tous c\u00f4t\u00e9s par une ligne d&#8217;horizon nettement tranch\u00e9e et sur laquelle on n&#8217;aper\u00e7oit rien, mais rien, \u00e0 dix centim\u00e8tres au-dessus du sol. Si jamais quelque disciple du pessimisme allemand veut remplir son \u00e2me de l&#8217;impression de la solitude et du n\u00e9ant, il n&#8217;a qu&#8217;\u00e0 aller se promener de ce c\u00f4t\u00e9.<\/p>\n<h4>Kairouan<\/h4>\n<p>Kairouan est la ville la plus compl\u00e8tement indig\u00e8ne de la Tunisie. On assure que m\u00eame \u00e9tant donn\u00e9 l&#8217;occupation fran\u00e7aise, c&#8217;est encore aujourd&#8217;hui, sauf peut-\u00eatre dans le Maroc, la ville qui donne le plus absolument l&#8217;impression d&#8217;une ville musulmane africaine.<\/p>\n<p>Les voisins des Normands appellent la ville de Rouen le pot de chambre de la Normandie. Kairouan pourrait disputer \u00e0 la vieille ville de Rollon cette \u00e9pith\u00e8te peu avantageuse et, que le lecteur nous pardonne d&#8217;entrer dans ces d\u00e9tails, si la comparaison doit \u00eatre prise au pied de la lettre, Kairouan a toutes les raisons possibles d&#8217;accaparer le monopole du qualificatif.<\/p>\n<figure id=\"attachment_2753\" aria-describedby=\"caption-attachment-2753\" style=\"width: 800px\" class=\"wp-caption alignnone\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-2753\" src=\"http:\/\/mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2019\/01\/Mosqu\u00e9e-de-Kairouan-300x208.jpg\" alt=\"La grande Mosqu\u00e9e de Kairouan\" width=\"800\" height=\"554\" srcset=\"https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2019\/01\/Mosqu\u00e9e-de-Kairouan-300x208.jpg 300w, https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2019\/01\/Mosqu\u00e9e-de-Kairouan-768x532.jpg 768w, https:\/\/www.mehdi.name\/fr\/wp-content\/uploads\/2019\/01\/Mosqu\u00e9e-de-Kairouan.jpg 1024w\" sizes=\"auto, (max-width: 800px) 100vw, 800px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-2753\" class=\"wp-caption-text\">La grande Mosqu\u00e9e de Kairouan<\/figcaption><\/figure>\n<p>Kairouan \u00e9tait autrefois la m\u00e9tropole de l&#8217;Islam en Tunisie ; elle compte encore 26 mosqu\u00e9es et 55 <em>zaouias<\/em> ou \u00e9coles religieuses dans lesquelles on apprend aux enfants et aux fid\u00e8les non seulement la lecture, l&#8217;\u00e9criture et le texte des livres saints, mais aussi les doctrines qui doivent mener l&#8217;homme dans le sentier de la sagesse et le faire devenir soufi c&#8217;est-\u00e0-dire saint.<\/p>\n<p>Cette abondance d&#8217;\u00e9coles dirig\u00e9es naturellement par des ma\u00eetres qui, s&#8217;ils sont d&#8217;accord sur les principes, sont fort divis\u00e9s sur les d\u00e9tails, a fait de Kairouan une ville savante, universitaire, th\u00e9ologique ou pour mieux dire scolastique.<\/p>\n<p>Les querelles entre les diff\u00e9rentes \u00e9coles et aussi entre les diff\u00e9rents professeurs sont si ardentes dans ce monde sp\u00e9cial que Kairouan qui, si l&#8217;on s&#8217;en rapportait au nombre de ses mosqu\u00e9es et \u00e0 la ferveur de ses fid\u00e8les, devrait \u00eatre le foyer du fanatisme en Tunisie, est au contraire une ville assez tol\u00e9rante.<\/p>\n<p>Comme il arrive souvent, les haines de famille absorbent tout le fiel de ceux qui les \u00e9prouvent, et les musulmans de telle ou telle \u00e9cole religieuse \u00e0 Kairouan d\u00e9testent peut-\u00eatre moins les roumis (chr\u00e9tiens) que ceux de leurs coreligionnaires qui interpr\u00e8tent d&#8217;une autre fa\u00e7on que la leur, tel ou tel passage du livre saint ou d&#8217;un de ses innombrables commentateurs.<\/p>\n<p>Les deux principales mosqu\u00e9es de Kairouan sont : la grande mosqu\u00e9e Djama el Kebir et la mosqu\u00e9e du Compagnon Djama Sidi Ec-Ashab, que l&#8217;on appelle plus ordinairement la mosqu\u00e9e du Barbier. Cette derni\u00e8re est situ\u00e9e en dehors des remparts cr\u00e9nel\u00e9s construits en briques, qui servent d&#8217;enceinte \u00e0 la ville<\/p>\n<p>Cette mosqu\u00e9e du Compagnon a \u00e9t\u00e9, selon la tradition, b\u00e2tie par l&#8217;un des compagnons du proph\u00e8te, Sidi el Oua\u00efl qui y est enterr\u00e9. D&#8217;apr\u00e8s une tradition, elle renferme \u00e9galement une partie de la barbe de Mahomet. C&#8217;est un monument curieux, orn\u00e9 de belles plaques de marbre travaill\u00e9es \u00e0 la mauresque, de belles portes en bois avec des peintures sortant \u00e9videmment du pinceau d&#8217;artistes italiens, et de colonnes modernes en marbre blanc.<\/p>\n<p>Bien qu&#8217;en cela nous ne soyons pas d&#8217;accord avec tous les voyageurs, la grande mosqu\u00e9e a, selon nous, un caract\u00e8re beaucoup plus imposant que la mosqu\u00e9e du Compagnon. Son immense cour a un clo\u00eetre soutenu par 600 colonnes de marbre emprunt\u00e9es pour les 99 centi\u00e8mes aux anciens temples romains et est domin\u00e9e par un minaret gigantesque, du haut duquel on d\u00e9couvre la ville et la plaine immense qui l&#8217;entoure. De son balcon les muezzin crient l&#8217;heure de la pri\u00e8re, tenant \u00e0 la main un immense drapeau rouge et envoyant aux quatre coins de l&#8217;horizon leur invocation Ha illa Allah oua Mohammed rassoul Allah qui se r\u00e9p\u00e8te au m\u00eame instant dans tout le monde musulman, depuis la Chine jusqu&#8217;\u00e0 l&#8217;Oc\u00e9an atlantique, et depuis Kashgar jusqu&#8217;au centre du Continent Myst\u00e9rieux.<\/p>\n<p>Les mosqu\u00e9es de Kairouan sont les seules de la Tunisie o\u00f9 puissent p\u00e9n\u00e9trer les chr\u00e9tiens. Il ne faut pour cela qu&#8217;une autorisation \u00e9crite du commandant sup\u00e9rieur fran\u00e7ais. Cette faveur sp\u00e9ciale est due.\u00e0 deux causes.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re, c&#8217;est que lors de l&#8217;occupation de Kairouan par la colonne qui s&#8217;en empara, le commandant en chef, vu la p\u00e9nurie de logement pour ses hommes et particuli\u00e8rement pour ses malades, d\u00e9cida, de par la n\u00e9cessit\u00e9, que les mosqu\u00e9es seraient mises \u00e0 sa disposition. Le pli fut pris et d\u00e9puis les chr\u00e9tiens ont pu y p\u00e9n\u00e9trer.<\/p>\n<p>Le second, c&#8217;est que, comme nous l&#8217;avons dit, Kairouan est une ville d&#8217;un fanatisme int\u00e9rieur, s&#8217;il est permis de s&#8217;exprimer ainsi, c&#8217;est-\u00e0-dire s&#8217;exer\u00e7ant davantage encore entre fid\u00e8les de la m\u00eame religion qu&#8217;\u00e0 l&#8217;\u00e9gard des \u00e9trangers.<\/p>\n<p>A ce sujet, rappelons un fait peu connu. Dans le courant du si\u00e8cle dernier, Kairouan \u00e9tant devenu le centre d&#8217;une r\u00e9volte contre l&#8217;autorit\u00e9 d&#8217;un bey de Tunis, celui-ci dirigea contre la ville une exp\u00e9dition, s&#8217;en empara et naturellement en fit le sac. Parmi les \u00e9v\u00e9nements sp\u00e9ciaux qui signal\u00e8rent ce moment p\u00e9nible pour les habitants des deux sexes, on remarqua particuli\u00e8rement une orgie gigantesque que s&#8217;offrit l&#8217;arm\u00e9e beylicale dans la Djama&#8217; el Kebir. Cet \u00e9v\u00e9nement a laiss\u00e9 des souvenirs et chaque ann\u00e9e, le jour de son anniversaire, les femmes de Kairouan \u2014 moins les juives \u2014 sont admises dans la mosqu\u00e9e, y apportent des friandises et le souvenir d&#8217;un moment qui dut \u00eatre p\u00e9nible pour leurs arri\u00e8res grand&#8217;m\u00e8res, s&#8217;efface sous l&#8217;impression d&#8217;une all\u00e9gresse g\u00e9n\u00e9rale.<\/p>\n<p>On sait que quand les musulmans entrent dans une mosqu\u00e9e, ils quittent leurs chaussures ; ce c\u00e9r\u00e9monial est \u00e9vit\u00e9 aux visiteurs chr\u00e9tiens des mosqu\u00e9es de Kairouan. Seulement, voici comment on tourne la difficult\u00e9. Dans la salle des pri\u00e8res, le sol est couvert de nattes sur lesquelles s&#8217;agenouillent les fid\u00e8les ; quand un chr\u00e9tien passe, un enfant marche devant lui, relevant les nattes pour que son talon ne frappe que sur le marbre sonore. C&#8217;est la seule et bien minime concession que les musulmans de Kairouan exigent en faveur de leurs habitudes religieuses.<\/p>\n<p>Quand nous avons parl\u00e9 de Tunis, nous avons insist\u00e9 sur ce fait sp\u00e9cial qu&#8217;il r\u00e9gnait dans cette ville une odeur particuli\u00e8rement d\u00e9sagr\u00e9able. Ce que nous avons dit de Tunis peut s&#8217;appliquer \u00e0 Kairouan, mais en le multipliant par dix, sinon par cent. Qu&#8217;il nous soit permis de donner \u00e0 ce sujet quelques d\u00e9tails, mais nous pr\u00e9venons les gens \u00e0 estomac d\u00e9licat, qu&#8217;ils feront bien de passer sans le lire ce passage trop v\u00e9ridique de notre r\u00e9cit.<\/p>\n<p>Kairouan, nous l&#8217;avons dit, est b\u00e2ti dans un bas-fond. Il en r\u00e9sulte une impossibilit\u00e9 mat\u00e9rielle d&#8217;y \u00e9tablir un syst\u00e8me d&#8217;\u00e9go\u00fbts quelconque.<\/p>\n<p>Dans ces conditions, chaque matin, des \u00e2niers parcourent la ville, entassant dans des couffins en sparterie les r\u00e9sidus de toute nature, y compris ceux que l&#8217;on n&#8217;a pas pu jeter par la fen\u00eatre pendant la nuit. Ils emportent leur chargement en dehors des murailles o\u00f9 ils vont le d\u00e9poser \u00e0 deux ou trois cents m\u00e8tres des remparts.<\/p>\n<p>Petit poisson deviendra grand, dit un proverbe qui a pu s&#8217;appliquer jadis aux pyramides d&#8217;ordures que confectionnent ainsi les \u00e2niers de Kairouan. La ville est environn\u00e9e aujourd&#8217;hui d&#8217;une soixantaine de collines, d&#8217;une hauteur moyenne de quinze \u00e0 dix-huit m\u00e8tres, sur soixante de long et vingt de large \u00e0 la base, uniquement compos\u00e9e des r\u00e9sidus dont nous parlons.<\/p>\n<p>Ceci est bien, mais ceci n&#8217;est rien. Il y a mieux, et le mieux est ce qu&#8217;on va lire.<\/p>\n<p>Kairouan \u00e9tait autrefois consid\u00e9r\u00e9e comme la ville sainte de la Tunisie. Cette r\u00e9putation n&#8217;existe plus aujourd&#8217;hui pour les musulmans au courant des variations de la saintet\u00e9 en ce qui concerne les villes ; mais elle a toujours une importance consid\u00e9rable dans les populations des douars et des tentes.<\/p>\n<p>Or, pour ces populations comme pour les Hindous qui tiennent \u00e0 \u00eatre pr\u00e9cipit\u00e9s apr\u00e8s leur mort dans le fleuve sacr\u00e9 ; le fait d&#8217;une inhumation \u00e0 Kairouan est, d&#8217;apr\u00e8s eux, presque une garantie d&#8217;aller promptement dans le paradis d&#8217;Allah, o\u00f9 du pied de l&#8217;arbre Toubah sort le fleuve divin dont les flots sont de caf\u00e9, de vin, de lait ou de miel liquide, ce qui doit faire un m\u00e9lange aussi sirupeux que d\u00e9sagr\u00e9able.<\/p>\n<p>Dans ces conditions, les Tunisiens tiennent \u00e0 se faire enterrer \u00e0 Kairouan, et pour cela, leurs familles ont recours \u00e0 toutes les ruses. Beaucoup des corps apport\u00e9s du dehors sont enterr\u00e9s dans les cours des maisons ; mais cette pratique, difficile depuis l&#8217;occupation fran\u00e7aise, n&#8217;est possible que pour ceux qui ont des parents ou des amis dans la ville. Pour les autres, voici ce qui se passe.<\/p>\n<p>Les corps sont apport\u00e9s, souvent de tr\u00e8s loin, et inhum\u00e9s dans les collines immondes dont nous avons parl\u00e9 plus haut. On sait que les Arabes enterrent leurs morts sans cercueils et \u00e0 une tr\u00e8s petite profondeur. On peut d\u00e9j\u00e0 se rendre compte du r\u00e9sultat. Mais il y a mieux, les chacals qui sont assez nombreux dans les massifs de cactus autour de Kairouan viennent la nuit, grattent le fumier et d\u00e9vorent une partie des corps. Le lendemain, les \u00e2niers recouvrent le trou comme si rien n&#8217;\u00e9tait.<\/p>\n<p>Or, dans les mois d&#8217;octobre, de novembre et de d\u00e9cembre, Kairouan, comme toute cette plaine sans arbres qui constitue le centre de la Tunisie, est soumise \u00e0 la saison des pluies. Les pluies sont tout simplement diluviennes. En une nuit, il tombe cinq ou six centim\u00e8tres d&#8217;eau. Cette eau d\u00e9trempe les collines dont nous avons parl\u00e9, s&#8217;impr\u00e8gne de leur contenu, et il en sort des flots jaun\u00e2tres, bourbeux, pestilentiels, qui. roulent leurs eaux naus\u00e9abondes le long des remparts de la ville. Que la pluie s&#8217;arr\u00eate, le soleil repara\u00eet, pompe l&#8217;eau, et il reste un bourbier infect, sorte de bouillon innommable d&#8217;o\u00f9 s&#8217;\u00e9chappent des vapeurs mortelles.<\/p>\n<p>Comment s&#8217;\u00e9tonner, apr\u00e8s cela, que la garnison de Kairouan soit fatale \u00f9 nos pauvres soldats. Le premier cimeti\u00e8re qu&#8217;on y a cr\u00e9\u00e9 a \u00e9t\u00e9 bien vite insuffisant. Il a fallu en organiser un second et avant qu&#8217;il soit longtemps, l&#8217;administration se verra dans la n\u00e9cessit\u00e9 d&#8217;en pr\u00e9parer un troisi\u00e8me. Nous n&#8217;insisterons pas davantage, mais on comprendra que devant une situation semblable, l&#8217;ouverture d&#8217;un cimeti\u00e8re peut para\u00eetre une mesure de pr\u00e9caution qu&#8217;on peut sans exag\u00e9ration taxer d&#8217;insuffisante.<\/p>\n<p>La garnison de Kairouan est peu nombreuse. Elle s&#8217;\u00e9l\u00e8ve \u00e0 trois ou quatre cents hommes au plus. Ce chiffre peut sembler d\u00e9risoire, mais il est cependant suffisant en temps ordinaire, d&#8217;autant plus qu&#8217;au moyen du t\u00e9l\u00e9graphe optique, Kairouan correspond avec Zaghouan et Tunis, et qu&#8217;en cas d&#8217;\u00e9v\u00e9nements impr\u00e9vus les autorit\u00e9s sup\u00e9rieures militaires seraient imm\u00e9diatement pr\u00e9venues, alors m\u00f4me que le fil t\u00e9l\u00e9graphique qui relie Kairouan \u00e0 Sousse serait intercept\u00e9.<\/p>\n<p>Mais nous avons \u00e0 Kairouan un et m\u00eame deux otages qui nous garantissent une certaine somme de tranquillit\u00e9, ce sont les djema&#8217;, ou mosqu\u00e9es. Les Arabes savent parfaitement qu&#8217;\u00e0 la moindre tentative de soul\u00e8vement, ces \u00e9difices religieux, pour lesquels ils professent la plus profonde v\u00e9n\u00e9ration, seraient mis en morceaux par l&#8217;artillerie de la Kasbah et ils se tiennent tranquilles.<\/p>\n<p>D&#8217;ailleurs les Tunisiens, m\u00eame les plus hostiles aux chr\u00e9tiens, prennent assez philosophiquement leur parti de l&#8217;occupation. Ils sont persuad\u00e9s, d&#8217;apr\u00e8s diverses proph\u00e9ties, que notre s\u00e9jour en Tunisie doit durer un certain nombre d&#8217;ann\u00e9es. Les plus r\u00e9sign\u00e9s parlent de cinquante ans. Pendant ce temps, nous remettrons toute3 choses en bon \u00e9tat, le pays redeviendra riche, et quand nous serons oblig\u00e9s de repartir, les fid\u00e8les croyants recevront le prix de leur patience et de leur soumission \u00e0 la volont\u00e9 d&#8217;Allah.<\/p>\n<p>Il ne faut pas croire, cependant, que ces hommes en apparence r\u00e9sign\u00e9s, se d\u00e9sint\u00e9ressent de ce qui se passe en Europe.<\/p>\n<p>Il est peu de pays o\u00f9 les agences t\u00e9l\u00e9graphiques aient plus d&#8217;abonn\u00e9s, et rien ne se produit de l&#8217;autre c\u00f4t\u00e9 do la M\u00e9diterran\u00e9e qui ne soit discut\u00e9, pes\u00e9 et appr\u00e9ci\u00e9 parmi les chefs tunisiens.<\/p>\n<p>Nous nous trouvions un jour en visite chez le commandant d&#8217;un poste important de l&#8217;int\u00e9rieur. Au cours de la conversation, nous lui demandions s&#8217;il avait re\u00e7u son courrier t\u00e9l\u00e9graphique et s&#8217;il s&#8217;\u00e9tait produit quelque mouvement important dans cette Europe dont nous \u00e9tions si \u00e9loign\u00e9s.<\/p>\n<ul>\n<li>Je n&#8217;ai rien re\u00e7u, nous dit-il, mais je suis s\u00fbr cependant qu&#8217;il ne s&#8217;est produit aucun \u00e9v\u00e9nement grave.<\/li>\n<li>Comment cela ?<\/li>\n<li>Parce que mon bureau d&#8217;informations, dont je viens de recevoir le rapport, ne me signale aucune agitation dans les tribus. S&#8217;il \u00e9tait arriv\u00e9 quelque chose, les Arabes le sauraient avant nous.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Nous reproduisons cette conversation sans l&#8217;accompagner d&#8217;aucun commentaire, nous bornant \u00e0 en affirmer l&#8217;exactitude textuelle. Nous pensons cependant qu&#8217;elle peut servir \u00e0 faire conna\u00eetre un ordre de choses dont peu de personnes se doutent en France, m\u00eame dans l&#8217;administration.<\/p>\n<h4>Le D\u00e9sert<\/h4>\n<p>Au sud des Sebkas s&#8217;\u00e9tend le D\u00e9sert. Nous n&#8217;avons pas la pr\u00e9tention d&#8217;en donner la description. Disons seulement que l&#8217;id\u00e9e qu&#8217;on s&#8217;en fait g\u00e9n\u00e9ralement en France n&#8217;est pas absolument exacte et les immenses plaines de sable ne constituent pas \u00e0 elles seules le Sahara.<\/p>\n<p>Aussi le nom g\u00e9n\u00e9rique de d\u00e9sert dont se servent les Europ\u00e9ens n&#8217;a-t-il pas de signification pour les indig\u00e8nes. Us ont des qualificatifs sp\u00e9ciaux pour d\u00e9signer les diff\u00e9rentes parties du Sahel qui s&#8217;\u00e9tend du Nil \u00e0 l&#8217;oc\u00e9an atlantique.<\/p>\n<p>Dans cet espace immense qui compte peut-\u00eatre 120,000 lieues carr\u00e9s, l&#8217;Arabe distingue les for\u00eats, Choba; les terrains rocailleux, S\u00e9rir; les montagnes, Djebel ou Nedjed et les sables mouvants, Ghoudy la partie la plus dangereuse et la plus redout\u00e9e des voyageurs. C&#8217;est dans cette partie du d\u00e9sert qu&#8217;on rencontre parfois les squelettes de toute une caravane morte de soif. Ce sont des montagnes de sabb fin, ob\u00e9issant comme des flots aux vents du d\u00e9sert. Dans les ravins qui s\u00e9parent ces dunes mouvantes on ne trouve aucun \u00eatre anim\u00e9 sauf quelques vip\u00e8res, quelques scorpions et des puces \u00e9normes \u00e0 c\u00f4t\u00e9 desquelles celles m\u00eame de nos glaciers des Alpes, que Toppfer a appel\u00e9 le grand kangourou, ne sont que des r\u00e9ductions de puces par un proc\u00e9d\u00e9 Collas quelconque.<\/p>\n<p>Et cependant les anciens ont parcouru ces lieux d\u00e9sol\u00e9s. Us sont all\u00e9s d&#8217;Alexandrie au S\u00e9n\u00e9gal et ont p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 dans l&#8217;int\u00e9rieur de l&#8217;Afrique plus loin que nos exp\u00e9ditions n&#8217;ont pu le faire. Non seulement ils ont laiss\u00e9 des traces de leur passage par ces ruines, ces Ksours, qu&#8217;on trouve encore et dont quelques-uns sont de v\u00e9ritables ch\u00e2teaux forts, mais ils ont conserv\u00e9 les observations de leurs voyages et on retrouve dans les tables de Ptol\u00e9m\u00e9e l&#8217;indication des itin\u00e9raires qu&#8217;ils suivaient. Comme la nature change moins que l&#8217;homme, ces itin\u00e9raires deviendront le jour o\u00f9 on saura s&#8217;en servir une source pr\u00e9cieuse d&#8217;indications et, comme l&#8217;a fort bien dit le professeur Berlioux dans ses int\u00e9ressants travaux sur cette question, permettront de trouver par le nord les acc\u00e8s du continent myst\u00e9rieux que les Stanley, les Livingstone et les de Brazza ont abord\u00e9 par le sud, l&#8217;ouest et l&#8217;occident.<\/p>\n<p><strong><em>Auteur: Marc Fournel <\/em><\/strong><br \/>\n<strong><em>Extrait de son livre: La Tunisie &#8211; le christianisme &amp; l&#8217;Islam dans l&#8217;Afrique septentrionale &#8211; 1880<br \/>\n<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Source: https:\/\/gallica.bnf.fr &#8211; Biblioth\u00e8que nationale de France<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La Tunisie Nous avons racont\u00e9 ce que nous avons vu de la Tunisie, sous le rapport de ses productions, de l&#8217;avenir de sa colonisation, de ses habitants et de son gouvernement. 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